Chapitre 40
La mer est arrivée au pied de ma maison
tout était d'un calme absolu
plus de rivages, plus de rocs d'acier, plus d'horizon
on dirait que le navire a chaviré trop de fois
Je me rappelais ces marins qui fixent le soleil avant de mourir
Bénédicte disait toujours « qu'un voyage long est un sacrifice »
Alors je me suis rappelé que j'étais immortel
Et perché sur ce nuage
je regardais pour la dernière fois
le soleil s'éloigner
Edgar Georges, Voyage asymétrique
Le printemps avait passé sur Poudlard et les dernières semaines avant la fin de l'année scolaire s'écoulaient sous de belles journées ensoleillées qui avaient le parfum de l'été. La plupart des élèves étaient fébriles face à l'imminence de longues semaines d'oisiveté et de liberté, mais pas Aidlinn. Elle redoutait la fin de l'année qui marquait aussi le départ définitif de son frère, d'Evan, d'Andrew et de Rodolphus de l'école. Elle ne les reverrait plus jamais entre ces murs. Chaque jour, elle pensait à cette inéluctable fatalité, sans pouvoir profiter des instants qu'il lui restait encore. Le pire était bien sûr la certitude de perdre Rosier pour toujours. D'ici deux semaines, elle n'aurait plus aucune excuse pour se rassasier de sa proximité dans la salle commune ou pour le croiser, parfois, dans les couloirs du château. Elle n'aurait pas dû éprouver tant de regret ; depuis les vacances d'Avril, le gouffre entre eux s'était déchargé de tensions, mais était toujours omniprésent. Le jeune homme et elle ne partageaient plus rien, n'entretenaient que des échanges cordiaux et limités. Elle se serait damnée pour un regard de sa part, pour un moment passé seule avec lui. Comment avaient-ils pu devenir si étrangers l'un à l'autre ? Son corps se souvenait encore de l'empreinte de la main d'Evan sur son épaule, lorsqu'il l'avait réveillée dans le couloir du fort Wilkes – ils ne s'étaient plus frôlés depuis.
Chaque heure qui s'écoulait rendait le deuil de Rosier plus imminent. Aidlinn ne pouvait qu'assister à la destruction de leur étrange relation et à l'ouverture douloureusement béante qui s'ouvrait dans sa poitrine dès que ses pensées y revenaient.
Rosier n'était pas sa seule source de tourments. Avery et Mulciber étaient revenus des vacances marqués et graves. Dans le train pour rentrer à l'école, Edern l'avait attirée à part, lui avait montré sa marque avec fierté, adossé à une fenêtre du train.
-Ça fait mal ? avait-elle demandé en effleurant le serpent encore à vif.
Il lui avait jeté un regard hanté, perdu dans les méandres de ses souvenirs.
-Pas tant que ça.
Elle avait vu les marques des ongles dans sa paume, mais n'avait rien dit.
-Je l'ai enfin rencontré, avait-il alors murmuré avec un sourire amer.
Elle n'avait pas pu s'empêcher de lui demander comment le Seigneur des Ténèbres était.
-Comment est Lord Voldemort ? Il est plus et moins que ce que l'on entend. Beaucoup plus et beaucoup moins.
Dans ses yeux s'étaient mêlés dégoût et adoration, puis tout avait disparu et il avait relevé le regard.
-Tu devrais demander à Thomas.
Mulciber avait eu un avis différent. C'était une admiration nouvelle et craintive qui l'emportait quand on évoquait son nouveau maître.
-Il a tout compris, affirmait-il. Sa puissance dépasse ce qu'on peut imaginer. Il a vu en moi.
-Invincible, hein ? avait ricané Avery. Et pourtant, il se cache.
Les deux amis se mirent à se chamailler à propos de Lord Voldemort. Edern prenait le rôle de l'enfant rebelle, incapable d'accepter cette nouvelle autorité absolue, et Mulciber jouait le fils fidèle et passionné.
Ses deux camarades officiellement mangemorts, Aidlinn était la dernière à ne pas avoir rejoint leur cercle secret, sans compter Severus Rogue, encore trop jeune. Ils se retrouvaient parfois tous pour parler sans elle avec l'expression importante de jeunes ministres – Evan Rosier avait saisi l'excuse pour organiser des évènements sans elle. Elle lui en avait voulu et elle lui en voulait toujours, mais c'était la douleur et non la colère qui dominait son cœur.
Elle aimait trop Evan Rosier pour lui en tenir rigueur.
C'était enveloppée dans cette langueur coutumière qu'elle avait trouvé un parchemin cacheté de cire sur son lit, posé en évidence sur ses draps, alors qu'elle revenait de sa dernière leçon de transplanage. N'ayant personne à retrouver, elle avait souhaité s'allonger un moment, comme elle se prêtait à le faire souvent ces derniers jours. Les septième année passaient leurs examens et n'avaient en général pas de temps libre avant le dîner ; Edern et Mulciber jouaient au Quidditch pendant des heures, profitant du terrain vide. Quant à Rogue, il avait ses épreuves de B.U.S.E. Seule dans le dortoir froid que l'air estival n'atteignait jamais, elle dut relire la missive deux fois.
Le petit jeu a assez duré. Des réponses t'attendent à la Cabane Hurlante samedi à 15 heures sonnantes. N'en parle à personne, ou tu ne sauras jamais rien.
Il n'y avait rien d'autre.
C'était vendredi, ce qui signifiait que le rendez-vous était pour demain ; elle devait se décider rapidement. N'était-ce pas risqué de s'y rendre seule ? L'auteur de la missive saurait-il si elle en parlait à quelqu'un ? À qui en parler ? Rosier ? Elle ne s'en sentait pas le courage. Avery ? Il aurait fallu tout lui expliquer et elle ne s'y résolvait pas. Son frère ? Elle ne savait par où commencer et il serait furieux d'apprendre ce qu'elle lui avait caché. Le problème était le même pour tout le monde, elle n'osait rien dire.
Elle passa une journée tourmentée, sautant le repas de midi et piochant seulement quelques bouchées le soir. Elle était fébrile et ne cessait de regarder autour d'elle. L'auteur se trouvait-il à Serpentard ? L'observait-il en ce moment-même ? Comment avait-il pu avoir accès à sa chambre ? Qu'était-elle censée faire ? Si elle n'y allait pas, elle n'aurait peut-être jamais le fin mot de l'affaire. Mais y aller pourrait se révéler bien pire. Le rendez-vous hors de Poudlard accentuait sa méfiance. Les élèves étaient libres d'aller à Pré-au-lard ce jour-là, mais elle quitterait la sécurité du château. Et si c'était un individu mal intentionné ? Il lui semblait que toutes ses interrogations des derniers mois, tous ses doutes, toutes ses peurs pourraient être résolues à cet entretien, si seulement elle avait le courage d'y aller. L'idée ne la quittait plus, l'obsédait chaque seconde tandis qu'elle feignait l'indifférence en compagnie de ses camarades. Elle leur souriait mais tremblait d'impatience, de curiosité et de crainte. Tout ce qu'elle avait vécu ces derniers mois l'avaient amené à cette échéance ; elle ne pouvait s'y dérober.
Et l'instant d'après, son ardeur vacillait et la peur la faisait suffoquer, la paranoïa la faisait se retourner sur ses pas pour surprendre un observateur anonyme et silencieux. Elle trembla la nuit, à l'abri sous ses couvertures, à l'idée d'une main passant à travers les baldaquins pour balayer toute promesse et l'étrangler. Ses rêves furent agités de fantômes.
Au matin suivant, elle n'était toujours pas décidée.
Le petit-déjeuner fut jovial. La semaine des examens étaient terminés. Il restait aux élèves une semaine de libre au château, avec seulement quelques dernières leçons pour les moins chanceux. Aidlinn, Edern et Mulciber avaient encore à passer leur examen de transplanage, mais en-dehors de ça, ils n'avaient plus aucune obligation scolaire.
-Aidlinn, tu viens avec nous, tout à l'heure ? demanda aimablement Andrew au petit-déjeuner.
-Où ça ?
Elle n'avait pas écouté la conversation des garçons à côté d'elle.
-On va se promener dans la forêt interdite, sourit Isaac d'un air défiant.
Il avait l'air enfantin de celui qui s'apprête à enfreindre les règles et qui en est fier. En temps normal, elle aurait blêmi ou froncé les sourcils devant un tel projet, mais elle se contenta de secouer la tête, indifférente. Son dilemme intérieur accaparait toute son attention.
-Non, merci.
Elle irait au rendez-vous. Elle n'irait pas. Si, elle irait. Irait-elle ?
-Tu es sûre ? insista Avery à côté d'elle. Ça pourrait être amusant.
-Je préfère rester au château.
Elle se sentait mal à mentir avec tous ces regards curieux posés sur elle. Celui de Rosier, un peu plus loin, lui chauffait désagréablement la nuque.
Elle se décida à avouer à Rogue qu'elle allait se promener, par simple précaution. Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait choisi exactement - peut-être parce qu'il ne posait pas de question – mais il hocha simplement la tête et retourna à sa potion. Elle resta à le considérer un instant, surprise et un peu déçue qu'il ne s'inquiétât pas davantage, ne demandât pas où elle se rendait, puis elle partit, incapable de reculer devant cet impérieux besoin de vérité.
oOo
La Cabane Hurlante se dressait, sombre et grinçante, sur la colline au-dessus de Pré-au-lard. Aidlinn se rappelait qu'elle ne s'appelait pas ainsi quand elle était arrivée à l'école, mais de nombreux élèves avaient juré entendre des hurlements provenant du bâtiment, certains soirs, et la rumeur comme quoi l'endroit était hanté par de mauvais esprits était maintenant ancrée dans les esprits. La jeune fille essaya de ne pas penser aux histoires inquiétantes remplies d'assassins et de créatures monstrueuses que les élèves adoraient se raconter les soirs d'orage.
Ce n'était qu'une vieille maison.
Il n'y avait personne aux abords du bâtiment en ruine. C'était une maison rustique à deux étages, au toit branlant de tuiles noires pointé vers le ciel dégagé. Les fenêtres étaient toutes condamnées par de robustes planches de bois et les hautes herbes en friches du jardin abandonné se dressaient avec insolence face à Aidlinn, la défendant d'approcher. Un craquement retentit dans les bois derrière elle et elle sursauta, scrutant inutilement la pénombre - il n'y avait rien. Elle se décida à faire le tour de la bâtisse et découvrit la vieille porte d'entrée entrebâillée qui grinçait sous l'effet d'un courant d'air, au-delà des ruines d'une petite clôture. Le soleil et le temps étaient clairs et généreux ; rien de mauvais ne semblait pouvoir arriver. Elle s'avança parmi les herbes et pénétra dans la maison.
Le plancher grinça sous ses pieds. Elle se trouvait dans un hall poussiéreux et ravagé. Les vestiges de meubles des lieux étaient réduits à d'énormes échardes de bois ; il y avait des traces de griffures animales sur les murs effrités et leur papier peint défraîchi ; un vieux portrait semblait sur le point de se décrocher. L'air était lourd et immobile. Sur la gauche, un salon plongé dans la pénombre comportait un vieux sofa renversé et lacéré qui déversait ses entrailles de mousse sur le sol sale. Sur la droite, un couloir menait à une cuisine insalubre où l'on distinguait encore un carrelage en mosaïque sous la crasse.
Il y avait quelqu'un en haut de l'escalier de bois délabré, au bout du vestibule.
La rambarde était brisée ; les planches de bois gémissaient sous les pas de l'homme, qui, imperturbable, amorça sa descente. Un léger cliquetis retentit – la porte d'entrée s'était refermée. Aidlinn aurait dû avoir peur, mais la silhouette qui descendait les marches lui était familière et elle brûlait de curiosité. Finalement, l'inconnu arriva en bas des marches et elle n'eut pas besoin de lumière supplémentaire pour le reconnaître.
-Richard Jones ? Les messages, c'était toi ?
L'incrédulité avait fait monter la voix d'Aidlinn dans les aigus. Jones haussa les épaules.
-Surprise.
-Mais… Comment ? Pourquoi ?
Elle ne savait par où commencer.
-Tu dois déjà le savoir, non ? Ta mère faisait partie de l'Ordre et elle voulait que tu nous rejoignes.
Jones avait perdu l'air cordial et innocent qu'il affichait constamment partout.
-Je sais ce que ta famille et toi faites. Ton père. Ton frère. Ton cousin. Tu n'as pas besoin de faire semblant avec moi.
Aidlinn ne répondit rien et Jones poursuivit.
-J'imagine que tu as lu avec attention les lettres que je t'ai envoyées. Ce ne sont que des extraits, bien sûr, et j'ai préféré m'en tenir là avant de pouvoir échanger avec toi. Tu n'es… Pas facile à approcher, je dois le reconnaître, toujours entourée de tes amis mangemorts. J'ai préféré m'assurer de pouvoir mener à son terme notre conversation, d'où ce lieu de rendez-vous un peu spécial. Tu n'as pas peur des fantômes, j'espère ?
Richard lui fit un clin d'œil et retrouva son sourire.
-Sylvia m'a beaucoup parlé de toi – c'est elle qui a mis le mot sur ton lit. Elle pense que tu es totalement ensorcelée par tes chers amis, mais j'ai passé du temps à t'observer. J'ai vu la peur que tu as d'Avery et de Mulciber, ton dévouement craintif envers Rosier. Je me suis dit que ta cause n'était pas perdue.
Aidlinn croisa les bras, se sentant soudain vulnérable, mise à nue. A quelles scènes Jones avait-il assisté ? Quels regards avait-il interceptés ?
-Tu t'es servi de Sylvia ? demanda-t-elle avec dégoût, le désagréable souvenir de Rosier et de Délia Abbott remontant à la surface de ses souvenirs.
-Non, je tiens vraiment à elle, répliqua Jones avec un air vexé. Je ne manipule pas les gens.
-Elle est au courant ?
-Pas encore, mais elle finira par nous rejoindre. C'est quelqu'un de bon.
Richard se perdit un instant dans la contemplation du portrait bancal. Il représentait un homme d'âge moyen en uniforme de juriste, le cou emprisonné dans une fraise, avec des yeux noirs exagérément graves.
-Alors tu fais partie de l'Ordre du Phénix ? fit Aidlinn.
-Une évidence, non ? Je suis le gentil Gryffondor et toi, tu es la méchante Serpentard. Je suis là pour purger ton âme, ajouta-t-il avec un petit rire ironique.
Le jeune homme posa sur elle un regard indulgent.
-Ta mère avait compris la nécessité de s'éloigner d'eux. Je veux que tu comprennes, toi aussi.
-Je pense que je comprends déjà tout ce qu'i comprendre.
-Vraiment ? Tu vas pouvoir m'expliquer ça, alors. Ta mère a espionné deux ans pour l'Ordre, à l'insu de tous ses proches. Comme tu l'as lu dans ses lettres, elle était sur le point de nous remettre quelque chose de vraiment utile quand une mystérieuse maladie l'a tragiquement frappée, l'obligeant à rester alitée des semaines et à contempler sa mort approcher. Ce n'est vraiment pas de chance, n'est-ce pas ?
-Qu'est-ce que tu insinues ? siffla Aidlinn d'une voix basse.
Ses paumes étaient moites et elle sentait une vague glacée l'engloutir. Elle y avait pensé. La question s'était frayée un chemin dans ses inquiétudes pendant des jours, mais elle n'avait jamais osé formuler le moindre soupçon à voix haute.
-Allons Aidlinn, qu'est-ce que tu penses que j'insinue ?
-Ma mère était malade, répéta Aidlinn d'un ton mal assuré.
-Tu peux t'en convaincre, si tu le veux.
-Mon père était là, il nous a tout expliqué.
-Et si je te disais que ta mère était sur le point de vous quitter ? insista Richard, les pupilles brillantes.
-Elle ne nous aurait pas abandonnés, tenta Aidlinn.
Mais le contenu des lettres adressées au mystérieux C se ravivait douloureusement dans sa mémoire. Jones sortit une lettre de sa poche et l'agita avec importance.
-Elle voulait t'emmener avec elle, ajouta Richard plus doucement. Je sais que ça fait beaucoup, mais tout est là-dedans. Tu peux la lire si tu ne me crois pas.
La jeune fille savait qu'il ne mentait pas et un nouveau dégoût pour sa mère grandit en elle. Eleanor Rowle avait voulu abandonner son fils et son mari. Aidlinn n'aurait jamais pu laisser son frère ou son père. Elle fixa la lettre dans les mains de Richard sans se résigner à la saisir.
-Elle savait que tu pouvais entendre la vérité. Tu sais ce que les mangemorts sont capables de faire. Tu sais que c'est mal, au fond de toi. Ce ne sont que des criminels, Aidlinn. Ta mère savait que tu n'étais pas comme eux ; je sais que tu n'es pas comme eux.
-Pourquoi vouloir à tout prix me convaincre ? Qu'est-ce que ça peut faire, que je vous rejoigne ou pas ?
Jones hésita.
-Ta mère avait fait des recherches importantes. Il nous les faut. C'est important.
-Le cambriolage au manoir… C'était vous ? C'était l'Ordre ?
-Il nous faut les découvertes de ta mère, Aidlinn. Tu dois nous aider. Elle croyait en toi.
La jeune fille ne répondit pas. Elle comprenait que l'Ordre se fichait bien de son sort, malgré ce qu'affirmait Jones, du moment qu'elle leur donnait ce qu'ils désiraient.
-Viens avec moi, je t'expliquerai tout, proposa Jones en se rapprochant. Ils fouilleront ta mémoire, trouveront ce qu'ils veulent. Tu as tous les éléments en toi. Tu pourras même reprendre une vie normale ensuite, tout oublier, t'en aller vivre ailleurs. C'est ce que ta mère souhaitait pour toi : un nouveau destin.
Il lui tendit à nouveau la lettre, leur terrain d'entente, et elle la saisit promptement, la glissant dans sa poche. Richard eut une ébauche de sourire ; il pensait qu'elle allait céder.
-Personne n'ira nulle part, intervint tranquillement une silhouette sortant de l'ombre.
Rosier avait surgi de derrière l'escalier et se tenait derrière Jones, solide et menaçant. Aidlinn fut soulagée de le voir, mais aussi inquiète. Richard se raidit puis se tourna vers Aidlinn.
-Tu aurais dû m'écouter et ne pas en parler. C'était dans ton intérêt.
Dans son intérêt ? Elle était encore hébétée par les nouveaux doutes qu'avaient soulevés Jones. Sa mère ne pouvait pas avoir été assassinée. C'était impensable.
-Elle n'a rien dit ; laisse-la s'en aller, dit tranquillement Rosier. Et réglons ça entre nous.
-Alors on va vraiment devoir se battre, Rosier ? Résoudre ça par la violence ?
-Tu sais que je ne peux pas te laisser partir.
Jones mordit à l'hameçon et lança sans prévenir un sortilège en direction de Rosier qui l'évita. Aidlinn vit avec stupeur Jones fondre sur elle pour lui attraper le bras mais elle fut tout à coup propulsée avec violence contre le sofa miteux du salon, loin de Jones. Elle tenta de se relever, entendit les craquements sinistres de la maison alors que des sorts rebondissaient contre ses murs.
-Reste où tu es, Aidlinn, lui intima fortement Rosier depuis le hall.
Elle n'osa plus bouger. Evan et Richard continuaient à se lancer des sorts et à contrer ceux de l'adversaire, mais il semblait évident que Rosier prenait le dessus. Richard, plus jeune et plus scrupuleux, se faisait submerger. Implacable, le mangemort lançait de violents sorts à répétition, tandis que son adversaire essayait désespérément de le contrer et l'immobiliser. Des débris de murs éclataient furieusement autour des deux combattants. Jones reçut un sort au flanc et se précipita dans la cuisine dans un cri paniqué. Des bruits de lutte retentirent, suivi d'un cri de douleur qui glaça le sang d'Aidlinn. Elle attendit, dans l'expectative, mais un silence inquiétant avait pris possession de la maison.
Elle se leva finalement, la baguette brandie, et se dirigea avec précautions vers la cuisine. Il y avait du sang sur le sol – le sang de Richard. L'évier en cuivre était couvert de plâtre décroché du mur. Au-delà de la cuisine, il y avait une vaste salle à manger meublée d'un imposant buffet en-dessous d'un miroir cassé, d'une table poussée contre le mur et de débris de chaise groupés tout autour. Des battements d'ailes affolés retentirent quelque part au plafond. Les planches d'une fenêtre avaient été explosées et les rayons de lumière entrant baignaient la tête grimaçante de Richard Jones, allongé sur le sol, dardant un regard furieux sur la haute silhouette d'Evan qui le surplombait.
-Dis-moi qui t'envoie, menaça Rosier.
Il appuyait sur le bras tordu de Jones avec son pied et transférait progressivement son poids sur la jambe en question, faisant grimacer le blessé.
-Comme si ça changerait quoi que ce soit pour moi si je te disais quelque chose.
Rosier appuya plus fort sur le bras et Jones hurla.
-Dernière chance. Qui t'envoie ?
-Va en enfer, Rosier.
Levant sa baguette, Evan envoya Jones percuter le miroir au-dessus de la cheminée, puis inclina à nouveau le poignet et d'impressionnantes lacérations apparurent sur le torse du pauvre jeune homme suspendu dans le vide.
-DIS-LE MOI.
Le blessé se contenta de cracher. Le visage de Rosier se tordit de fureur. Il répéta le sort, encore et encore, et les blessures se firent plus profondes. Ses yeux avaient pris une teinte rougeoyante alors qu'il regardait avec avidité la chair et les muscles se déchirer. Quand Jones cessa de crier, Rosier se détourna et alla se poster à la fenêtre, laissant retomber sa victime. Ses épaules se soulevaient avec rapidité, mais il demeurait immobile.
Aidlinn, qui n'avait pu se détourner de l'affreux spectacle, se tenait toujours à l'entrée de la salle à manger, les jambes tremblantes. Elle devinait le paysage que pouvait contempler Evan depuis la fenêtre : la vallée de Pré-au-lard, ensoleillée et vivante, insouciante de l'obscure horreur évoluant au sein de la maison abandonnée.
Jones, désormais à terre, se vidait de son sang sur le parquet poussiéreux de la cabane hurlante.
Les éclats du miroir formaient des taches de soleil autour de lui. Aidlinn se tenait au mur, en état de choc, incapable de prendre une décision. Elle était terrifiée à la vue de l'agonie de Jones. Richard avait été son partenaire en classe de potions pendant deux ans, il avait été le petit ami arrogant de son amie Sylvia Prewett, le capitaine brillant de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, le camarade de classe appliqué et sérieux. Il avait partagé son quotidien à Poudlard pendant six ans. Et voilà qu'il était en train de mourir.
Il s'écoula de lourdes minutes où l'on entendit plus que la respiration sifflante de Jones.
Evan revint au-dessus de sa victime et la regarda sans qu'aucune émotion ne troublât ses traits.
Aidlinn finit par s'approcher aussi, se laissa tomber à côté de Richard, posa ses mains sur sa chemise imbibée de sang. D'une certaine façon, c'était à cause d'elle.
-Tu n'aurais pas dû… Il faut faire quelque chose… On ne peut pas… Il perd du sang, il…
-Il se meurt, oui, fit Rosier en la tirant en arrière.
Aidlinn étudia ses mains tremblantes, rouges du sang de Jones. Elle avait l'impression d'être dans un affreux cauchemar. Richard haletait et regardait le plafond, la nuque raide, une main sur son flanc blessé. Aidlinn fut frappée par la pensée qu'il était encore en vie, parmi eux. Mais plus pour longtemps. Elle le regardait glisser avec horreur dans la mort, succomber doucement à cette nouvelle fatalité – un destin qu'il n'aurait pas dû affronter avant de très longues années. Richard allait disparaître du monde sans un bruit.
Sa respiration sembla ralentir, il eut un sursaut, puis cessa de bouger. Aidlinn voulut aller le secouer, lui dire de tenir bon, mais Rosier la retenait encore.
Richard Jones avait cessé de vivre.
Rien n'avait changé autour d'eux et pourtant tout était différent. La conscience de Jones s'était envolée. Aidlinn sentait avec terreur son cœur vulnérable battre dans sa poitrine, redoutait qu'il s'arrêtât d'un instant à l'autre. Tout lui semblait fragile et prêt à se briser. Sa vision s'obscurcit alors que l'horreur de l'événement se révélait entièrement à elle. Elle sentit avec confusion l'étreinte d'Evan, rassurante et meurtrière à la fois, poussa un gémissement angoissé à l'idée qu'il lui fît subir la même chose, tenta de se débattre et finit par cesser de lutter, désorientée et aveugle dans la lugubre pièce.
-Respire.
Cela lui rappelait une autre scène, dans un autre lieu. La silhouette d'Evan se détachant devant un grand feu de camp, la protégeant des horreurs de la clairière. Ses mains sur ses épaules glacées comme la mort. Les arbres tendant leurs bras crochus vers elle.
-Ça va aller.
Evan et elle dans le bois, loin de la clairière. Tout ceci n'est pas pour toi, Aidlinn. Rentre chez toi. Sa silhouette se détournant. Oui, elle voulait rentrer chez elle. Pourquoi n'était-elle pas rentrée ?
-Ecoute-moi, Aidlinn.
La voix de Rosier était si ferme qu'elle donna un coup de fouet à la conscience de la jeune fille. Elle reprit pied, se retrouva face au visage intransigeant de son ami.
-Personne ne doit être au courant, tu comprends ? Ton rendez-vous avec Jones. Votre rencontre. Sa mort. Personne ne viendra jamais t'interroger si tu fais ce que je dis, d'accord ?
Elle inspira et il lui sembla que l'air était vicié de la mort de Jones. Elle essaya d'ignorer la silhouette sombre inerte sur le plancher. Un homme mort était si différent d'un homme endormi…
-Je ne sais pas, Evan, je...
-Tu veux finir à Azkaban ? Tu veux te cacher toute ta vie ?
-Pourquoi tu l'as tué ? Il ne fallait pas…
-Bien sûr qu'il le fallait. Maintenant, arrête de pleurer et viens m'aider.
Rosier l'obligea à porter le cadavre dehors avec lui. Aidlinn dut saisir les chevilles encore tièdes et tenta de ne pas regarder les oscillations que produisait le corps mort au rythme de leur pas. Ils le déposèrent dans l'herbe. La nature, insensible à ce petit décès, était aussi paisible, agréable et parfumée qu'auparavant.
-Tu vas venir avec moi, dit Evan en lui tendant une main alors que l'autre tenait encore fermement Richard.
Sa paume était pleine de sang aussi mais Aidlinn la saisit sans discuter. Ils transplanèrent et apparurent au bord d'un grand lac figé, sur une plage de galets. Derrière eux, il y avait une forêt de pins. Les lieux étaient totalement déserts, mais il y avait un petit ponton de bois devant eux. Rosier traîna le corps de Jones jusqu'au ponton en grognant puis demanda à Aidlinn d'aller choisir des galets sur la plage. Quand elle revint, il avait déchiré les vêtements de Jones et ouvert ses entrailles. La jeune fille lâcha les cailloux et s'éloigna, prise de nausées. Evan ne fit aucune remarque et se contenta de remplir le ventre de Richard de galets. Quand ce fut fini, il fouilla ses poches, en vain, puis finit par délacer ses chaussures avec un certain regret. A l'aide d'un couteau de poche, il perça la chair en différents endroits et d'un coup de baguette, y fit passer ses lacets, refermant grossièrement l'ouverture béante.
Aidlinn observait à distance, au bord du malaise. Elle était incapable de se détourner entièrement malgré toute sa volonté. Rosier semblait imperturbable, totalement absorbé par sa tâche morbide. La lumière baissait à l'horizon. Rien ne bougeait.
Une fois qu'il eut fini, il traîna difficilement le cadavre jusqu'au bout du ponton et le fit tomber dans l'eau. La masse sans vie, qui, deux heures plus tôt était encore Richard Jones, s'enfonça sans protester, ridant les eaux glaciales et noires du lac. Aidlinn continuait à fixer l'endroit où son ancien camarade sombrait tandis qu'à côté, Rosier s'efforçait de faire disparaître le sang sur le ponton et les galets. Une minute s'écoula et les derniers remous disparurent. On ne voyait plus rien, l'eau était de nouveau immobile. Elle avait englouti Richard Jones.
Salut !
Désolée j'ai mis un peu plus de temps que prévu pour publier ces deux chapitres. J'espère qu'ils vous plairont quand même ! (Ils étaient un peu durs à écrire.) Merci énormément à Baccarat V, leleMichaelson, Zod'a, RhumFramboise et Lilemesis pour être toujours au rendez-vous, même quand la suite se fait attendre haha. A dans une semaine pour le prochain chapitre !
