Chapitre 41
« - C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
- C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.
- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose... »
Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
La disparition de Richard Jones ne fut signalée officiellement que trois jours plus tard. Ses camarades, enivrés par les fêtes auxquelles ils s'adonnaient éperdument chaque soir dans leur salle commune, dans le parc ou dans les cachettes les plus reculées du château, n'avaient pas jugé inquiétante son absence.
Aidlinn et Rosier étaient rentrés tard du lac, le temps de laisser Aidlinn reprendre contenance. Evan avait menacé de lui jeter un sort d'oubli si elle ne gardait pas son calme, mais il avait simplement fini par aller lui voler une dose de calmants à l'infirmerie. Elle avait passé les deux journées suivantes cachée sous ses couvertures, à essayer de chasser de sa mémoire le visage mort de Jones patientant sous la surface du lac. Rosier ne lui avait pas dit où ils étaient allés et elle n'avait pas demandé, mais le lieu s'imposait à elle dès qu'elle abaissait les paupières. Le mardi, durant son examen de transplanage, elle n'avait pas réussi à apparaître dans le cerceau cible – en fait elle n'avait pas réussi à quitter le cerceau de départ - incapable de se concentrer alors que non loin, une sorcière à l'air pincé appelait en vain Richard Jones à se présenter devant le jury.
-Il faudra revenir à la session de rattrapage fin juin, miss, avait reniflé l'examinateur d'un air compatissant.
Avery l'avait attendue à la sortie de la Grande Salle où se déroulait l'épreuve, adossé à l'immense mur de pierre lisse. Le sourire détendu qu'il affichait avait disparu quand il avait aperçu son air lugubre.
-Ça ne s'est pas bien passé ?
Elle avait secoué la tête, incapable de parler, le cœur au bord des lèvres.
-Pourtant, tu avais d'excellents résultats la dernière fois, reprit doucement Edern. Tu es encore malade ?
Elle s'apprêtait à répondre mais elle aperçut Rosier, plus loin, posté au coin du couloir. Il la guettait, elle le savait. Elle devinait les calmants dans sa poche, qu'il la forcerait à avaler, sa main ferme et implacable dans son dos tandis qu'il la raccompagnerait jusqu'à sa chambre. Son estomac se tordit.
-Et si on allait dans le parc en attendant Mulciber ? suggéra-t-elle en le tirant par le bras.
Edern la suivit et ils marchèrent jusqu'au lac. Le ciel était d'un bleu radieux mais la brise fraîche qui soufflait avait chassé le surplus de flâneurs. Aidlinn inspira fortement, laissa l'air pur envahir ses poumons, purifier son corps. Elle promena son regard le long de l'horizon, balayant la forêt, les collines vertes cachant Pré-au-lard et le lac avec ses vaguelettes brillantes qui s'échouaient délicatement sur la rive de graviers. L'étendue d'eau familière lui en rappelait une autre, plus immobile, plus hostile, plus profonde et plus noire.
Il n'y a pas de mort dans ce lac, se répétait-elle.
Mais elle imaginait l'extrémité floue et pâle d'un corps gonflé et décomposé dans chaque éclat scintillant du soleil à la surface de l'eau. Elle finit par se détourner pour fixer le haut château de Poudlard, ses tours pointues qui perçaient les nuées, ses cheminées, ses innombrables fenêtres. Elle aurait juré que derrière l'un des vitraux se cachait Rosier, la défiant de ses yeux furieux de craquer, de se confier à Avery. Mais ce fut Mulciber qui les rejoignit, l'air content.
-C'était facile, dit-il mais il se tut en voyant les faces gênées de ses deux amis.
-Je n'ai pas réussi, j'ai…
Elle ne finit pas sa phrase et détourna la tête. Tout devint insupportable. Son échec à l'examen et son souvenir frais, cuisant, les regards pesants des deux garçons, le soleil trop vif, les parfums des fleurs du parc portés par le vent, la parfaite tranquillité de la journée. Elle s'écarta, prête à se jeter dans les bras de Rosier, prête à accepter aveuglément l'oubli qu'il lui promettrait. Quand elle avalait devant lui les pilules qu'il lui fournissait, elle surveillait son expression sérieuse, s'imaginait parfois le voir sourire et elle asphyxier, mourir, réaliser qu'il la tuait finalement, après avoir endormi sa méfiance ou l'avoir trop mise à l'épreuve. Même dans ces moments-là, elle n'arrivait pas à se défendre de lui.
oOo
Sylvia fut la première à réagir. Elle commença par s'énerver contre son petit-ami qui n'était pas venu à leur rendez-vous. Puis elle s'inquiéta. Trois jours après l'horrible épisode à la cabane hurlante, l'école entière cherchait Richard Jones. Aidlinn pâlissait à la moindre allusion à Jones, n'éveillant heureusement qu'à peine la curiosité de ses camarades excités par ce nouveau mystère. Le soir de ce troisième jour, Aidlinn surprit Sylvia dans leur dortoir. Sa camarade de chambre apparaissait plus esseulée que jamais, affalée sur son matelas, le regard plongé dans les abysses verts qui se mouvaient derrière les carreaux. Mais le regard méfiant et hostile que l'héritière Prewett lui lança chassa en partie sa pitié.
-Richard m'avait dit de te faire parvenir un parchemin, la semaine dernière, je viens de m'en souvenir, renifla Sylvia.
Elle avait les yeux rouges et gonflés, l'air misérable, les cheveux désordonnés. Aidlinn se demanda si son désordre intérieur apparaissait de façon aussi flagrante, puis se corrigea : elle s'était minutieusement inspectée devant le miroir avant de sortir, de façon que cela n'arrivât pas.
-Oui, c'étaient mes notes de potions, se justifia Aidlinn. Merci d'ailleurs. Et désolée, pour Richard. Je suis sûre… Je suis sûre qu'on va le retrouver. Il ne doit pas être loin.
-Et si c'étaient tes amis qui avaient fait le coup ?
Aidlinn sentit son cœur frapper contre ses côtes, résonner dans ses os.
-Allons, tu les imagines vraiment capables de ça ?
Sylvia sembla hésiter. Son expression devint hagarde et elle inclina la tête tandis que sa voix se brisait.
-Je ne sais pas, Aidlinn, je ne sais plus… J'ai tellement peur qu'il lui soit arrivé quelque chose. Et s'il ne revenait jamais ? Je ne sais pas si je pourrais m'en remettre… Je l'imagine seul et blessé dehors, incapable de revenir ou d'appeler à l'aide et ça me brise le cœur. Je pensais que lorsqu'on aimait quelqu'un aussi fort, on pouvait sentir si quelque chose lui arrivait. Mais je ne sens rien, rien du tout. J'étais en colère car il n'était pas venu me retrouver dans le parc dimanche, mais je n'ai pas pensé qu'il pourrait lui être arrivé quelque chose. Je l'aime, je ne peux pas le perdre, je ne peux pas…
Elle ne put pas continuer et Aidlinn, malgré elle, s'approcha pour la prendre dans ses bras. Etonnamment Sylvia se laissa faire et s'accrocha à elle avec la force du désespoir.
-Il va revenir. Il va bien, il va revenir et il t'aime, lui murmura Aidlinn, mais les larmes lui venaient comme elle était écœurée de ses fausses promesses.
Le directeur fit un discours deux jours plus tard, après que la famille Jones eut cherché elle aussi Richard sans succès. Il invita tous ceux qui pouvaient potentiellement être au courant de quelque chose à venir se présenter à son bureau. Des enquêteurs investirent les lieux, interrogèrent les camarades de maison de Jones. A son grand soulagement, Aidlinn ne fut pas interrogée et personne ne mentionna le fait qu'elle était sa camarade en cours de potions, pas même Sylvia. L'élève disparu de Gryffondor, généreux et brillant, ne comptait pas d'ennemis, pas même les Serpentard – c'était en tout cas ce qu'il se disait. Le château et le parc furent fouillés. Une battue fut organisée pour explorer les abords de la forêt interdite – les septième année furent invités à participer.
-On n'a rien vu. Aucune trace de Jones, si quelque chose l'a dévoré, il ne reste plus rien, déclara Andrew en revenant le soir, éreinté et couvert de saletés. On a juste marché à travers la forêt toute la journée. Les centaures nous ont aidés, aussi, mais ils ont déclaré qu'ils n'avaient rien vu.
-Comment ils sont ? Les centaures, je veux dire, avait demandé Rogue.
-Sauvages, imprévisibles, lunatiques, pas le genre à qui faire confiance.
-Ce ne sont que des animaux, avait dédaigneusement déclaré Rodolphus.
-On ne peut rien tirer d'eux, ils parlent par énigmes et sont très secrets, avait ajouté Isaac.
Jones fit la une des journaux. Le lendemain de la battue infructueuse, on voyait son sourire aimable et ses yeux confiants en première page de La Gazette du sorcier ; il y avait sa biographie en page 3, avant même l'article sur l'incendie qui avait touché les bureaux des relations moldues au ministère ; toutes les discussions tournaient autour de sa disparition.
Rosier resta proche d'Aidlinn toute la semaine. Elle lui en était reconnaissante malgré sa méfiance – tout était plus facile quand il était à ses côtés – mais elle en souffrait aussi – il ne restait près d'elle que pour s'assurer qu'elle ne dirait rien et la manipulait. Il était l'assassin de Richard et voir ses mains fortes et vivantes, des mains qu'elle avait vues barbouillées d'un sang étranger, des mains qui avaient plongé dans les entrailles de Richard, la rendait nauséeuse. Ce n'était pas le premier meurtre qu'accomplissait Rosier, mais jusqu'alors, tous ses méfaits avaient semblé lointains et irréels pour Aidlinn. Désormais, Evan n'apparaissait plus pour elle comme un sauveur, mais comme un individu instable et dangereux. La nuit, quand elle ne se réveillait pas en sursaut et trempée de sueurs froides à cause du fantôme de Richard Jones, elle rêvait que Rosier entourait sa gorge de ses doigts et l'étranglait, ou qu'il l'éventrait avec le même petit couteau qu'il avait utilisé au bord du lac. Toujours debout, elle observait ses intestins se répandre sur le ponton de bois, puis Evan l'allongeait et remplissait son ventre de galets ronds et blancs.
Deux jours avant la fin de l'année scolaire, elle éclata en sanglots quand Avery émit l'hypothèse que Jones était mort et attira sur elle tous les regards.
-C'était son binôme en potions, fit Mulciber d'un ton compatissant.
-C'était un moins que rien, rétorqua Avery sans compatir. Je ne croyais pas que tu l'appréciais autant, Aidlinn. Ça ne devrait pas m'étonner après Heston, remarque.
Elle se leva et quitta la salle commune, s'égara dans les couloirs, emprunta l'escalier de colimaçon de la plus haute tour du château, ouvrit la trappe et se retrouva proche des nuages gris de la fin de journée. Elle s'était réfugiée sur la tour d'astronomie, totalement désertée maintenant que tous les cours avaient pris fin. Elle pouvait percevoir la lointaine rumeur des badauds qui riaient dans le parc.
Son répit fit de courte durée, à peine assez pour calmer son cœur tourmenté. Rosier passa la trappe à son tour, une autre dose de calmants à la main.
-Je me doutais que tu viendrais ici.
Elle ne lui demanda pas pourquoi : elle s'était résignée à ne pas espérer lui échapper et, en dépit de sa méfiance, de son angoisse et de son ressentiment à son égard, cela ne lui déplaisait pas.
-Je n'en veux pas.
La brume cotonneuse des calmants entourant son esprit était agréable, mais la laissait vulnérable et perdue. Ce n'était pas ce qu'elle désirait ce soir-là.
-Tu sais qu'il faut les prendre, lui dit patiemment Rosier.
-Je ne vais rien dire, tu le sais très bien.
-C'est seulement pour t'aider.
Elle inspira une grande goulée, tentant de calmer sa respiration saccadée et difficile.
-Ça va aller, fit Evan en s'asseyant à côté. Il faut encore tenir deux jours.
Elle aurait voulu lui dire qu'il lui faudrait tenir toute sa vie, mais peut-être Rosier avait-il raison, peut-être que passé un certain temps, la culpabilité s'évanouirait et le quotidien reprendrait ses droits, que son égoïsme, cet égoïsme qui l'enjoignait à survivre et inhérent à tout être, l'aiderait à balayer cet épisode pour se concentrer sur l'avenir, peut-être que ce même égoïsme qui l'avait aidée à ne rien dire pour protéger sa propre existence et ses amis lui permettrait bientôt de pouvoir s'assoupir sans remords. Rosier effleura son dos d'une main – une main qui avait récemment été couverte de sang - et elle se raidit. Il laissa retomber son bras.
-Va-t'en, soupira-t-elle.
Elle découvrait que la présence de Rosier la tourmentait plus qu'elle ne l'apaisait. Pour elle, tout était sa faute. Elle ne supportait plus la façon dont il se détachait d'elle, puis revenait avec des problèmes pour contrôler sa vie et la sauver. Elle lui en voulait de la plonger dans la peur, de la faire se sentir redevable, puis de l'abandonner, inlassablement.
-Je ne vais pas te laisser comme ça.
-Qu'est-ce que ça peut te faire de toute façon ?
S'il ne l'aimait pas, pourquoi se souciait-il d'elle ? Cette partielle mise à distance réapparaissant sans cesse était plus douloureuse qu'une rupture définitive.
-Tu dois te ressaisir, Aidlinn.
Elle s'écarta de lui, craintive et agacée. L'inquiétude et le ressentiment se mélangeaient et formaient une boule d'amertume qui grossissait dans sa poitrine et grondait férocement face à ce garçon inconstant. Elle désirait de tout son cœur le faire réagir, lui exposer sa rancune pour le faire réagir d'une manière ou d'une autre.
-Tu es un meurtrier, Evan. Richard avait mon âge, ce n'était qu'un adolescent. Et maintenant, il est mort et son corps est au fond d'un lac. Il se fait grignoter par les poissons et sa famille le cherche encore. Tu n'avais pas besoin de le tuer, mais tu l'as fait quand même.
Son expression calme et cordiale se décomposa, ses yeux s'assombrirent. Ce n'était plus un simple adolescent, mais un être cruel au regard de charbon. Aidlinn en éprouva une vive satisfaction, mais aussi une légère inquiétude et perdit son courage.
-Je n'avais pas besoin de le faire ? répéta-t-il lentement.
-Tu aurais pu lui lancer un sort d'oubli, comme avec Délia.
Rosier se mit à ricaner méchamment.
-Un sort d'oubli. Tu crois que c'est aussi simple ? Tu crois que celui à qui il obéissait ne lui aurait pas demandé des comptes ? Tu crois que nous sommes les seuls à nous servir de la magie ? Un sort d'oubli, ça peut se briser. Je n'allais pas risquer ma liberté – notre liberté - pour épargner un sympathisant moldu.
-Il y avait sûrement une autre solution, temporisa-t-elle.
Rosier explosa.
-C'était quoi ton plan au juste ? Tu voulais le rejoindre ? Tu voulais trahir ta famille et tes amis comme ta mère ? Ou alors, tu comptais refuser et déclarer ton allégeance au Seigneur des Ténèbres ? Tu crois qu'il t'aurait laissé repartir après ça ? Qu'il t'aurait laissé vivre en paix ? Tu crois que ça me fait plaisir de devoir constamment me salir les mains pour toi ?
Elle le fixa, honteuse et agacée. Il avait raison, Richard Jones était mort en partie par sa faute.
-Je ne t'ai pas demandé de m'aider, répliqua-t-elle, consciente de la bêtise de sa réponse.
La fureur de Rosier retomba et il resta silencieux un moment, comme découragé.
-Non mais je l'ai fait, tu pourrais au moins me remercier.
-Te remercier ? Pour quelle raison ?
-Je suis toujours là quand tu as besoin de moi. Ça devrait être une raison suffisante.
Elle croisa les bras, s'écarta de lui.
-Tu m'as suivie. Tu me surveilles.
-Bien sûr que je te surveille, regarde-toi, tu es incapable d'assurer tes arrières ! Crois-moi, je m'en passerais bien. Pourquoi es-tu allée le retrouver ? Tu savais qui c'était ?
-J'ai reçu un mot anonyme. Il me demandait de le retrouver à la Cabane Hurlante. J'avais besoin de savoir, Evan.
-Et tu n'as pas jugé bon de m'en parler alors que je t'avais demandé de le faire ?
-Je ne suis pas obligée de t'écouter, je peux faire ce que je veux.
Elle se sentait obligée de le préciser, comme si avec lui, sa liberté était remise en cause, mais avec le recul, elle se donnait l'impression d'un enfant boudeur pris en faute. Rosier soupira et son corps s'affaissa.
-Tu ne devrais pas avoir peur de moi. Comment peux-tu imaginer que je pourrais te faire du mal ? Je te protège, Aidlinn, je t'ai toujours protégée.
-Pourquoi ?
Il demeura silencieux.
-Pourquoi est-ce que tu me protèges ? insista-t-elle avec l'espoir de gagner leur échange, de le voir abdiquer.
-Est-ce que c'est vraiment important ? s'agaça-t-il. Apprends à apprécier ce que tu possèdes.
Il posa rageusement la boîte de cachets sur le banc, se leva et quitta la tour par la trappe sans un regard en arrière, laissant à Aidlinn un habituel goût d'inachevé.
oOo
Le moment de quitter Poudlard arriva sans qu'aucune nouvelle supplémentaire concernant Richard Jones ne fût communiquée aux élèves. Certains parlaient de fugue, d'autres d'enlèvement. Aidlinn et Evan n'avaient partagé leur secret avec personne, si bien qu'Avery ne se privait pas de fantasmer régulièrement sur la manière dont Richard Jones avait pu disparaître et éventuellement mourir.
-Peut-être qu'il est a croisé un troll dans la forêt et qu'il n'a même pas été capable de le repousser, suggéra-t-il tout en traînant sa valise à côté d'Aidlinn dans le couloir. Ou alors, il a été contaminé par un loup-garou. Peut-être que Greyback est venu à l'école ?
Cette perspective semblait beaucoup plaire à Edern et il afficha un petit sourire goguenard.
-Peut-être qu'il est resté piégé dans une toile d'acromentule, proposa Mulciber en frissonnant.
-Sérieusement, tu recommences… Il n'y a pas d'acromentule à Poudlard, soupira Edern.
-J'ai lu un livre où ils disaient que…
-Il n'y en a pas, arrête.
Aidlinn accéléra pour semer ses deux compagnons, peu désireuse de parler de Jones ou même d'araignées géantes. A l'entrée, des diligences attendaient en file indienne, prête à emmener les élèves à la gare de Pré-au-Lard. La jeune fille s'immobilisa si brusquement qu'Edern manqua de lui foncer dedans.
-Pourquoi tu…
-Il y a… Les carioles… Qu'est-ce que…
Incapable d'exprimer sa pensée, elle fixa du regard les étranges chevaux noirs squelettiques attelés aux diligences. Ils patientaient docilement, secouant leur frêle encolure puis se mettaient en marche lorsque leur calèche était pleine. Leurs yeux opalins ne semblaient rien fixer en particulier et leur colonne vertébrale saillait de leur dos maigre, ce qui achevait de leur donner une apparence sinistre.
Avery suivit son regard et sembla comprendre.
-Tu ne les avais jamais vus avant ? demanda-t-il lentement.
-Toi, si ?
Edern l'étudia longuement avec sérieux alors qu'autour d'eux, les élèves se pressaient pour s'entasser dans les diligences.
-Vous venez ? lança Mulciber en leur faisant signe depuis l'intérieur d'une calèche.
Ils ne répondirent pas et elle finit par s'en aller.
-Ce sont des sombrals, dit lentement Avery. Pour les voir, il faut avoir assisté à la mort de quelqu'un.
Le ventre d'Aidlinn se noua alors qu'elle réalisait son erreur et qu'Avery s'illuminait lentement, plus victorieux à chaque seconde qui s'écoulait :
-Il va falloir que nous parlions sérieusement de Richard Jones, toi et moi.
La jeune Rowle se sentit pâlir et jeta des coups d'œil furtifs autour d'elle, apeurée à l'idée que quelqu'un pût les écouter. Heureusement les élèves encore à la porte du château s'agitaient bruyamment, s'interpellant les uns les autres avec enthousiasme. Elle finit par articuler :
-Je ne vois pas pourquoi tu parles de lui.
Où était Rosier ? Elle avait désespérément besoin de lui en cet instant, incapable de trouver une justification.
-Allons, Aidlinn, tu dois me raconter, dit Edern en la poursuivant alors qu'elle grimpait à bord d'une des dernières diligences. Tu sais que tu peux me faire confiance.
Elle savait qu'elle pouvait lui faire confiance, bien sûr. Mais cette révélation en entraînerait d'autres, aussi délicates. Par ailleurs, c'était Rosier qui avait tué Richard Jones, ce secret ne lui appartenait pas. Elle était sûre que jamais Evan n'aurait accepté de partager un tel fardeau avec Edern. Il aurait détesté devoir quelque chose à Avery. Ne trouvant aucun prétexte, elle déclara abruptement :
-Je n'ai rien à te dire. N'insiste pas.
Edern, vexé, se rembrunit.
-Tu préfères partager tes petits secrets avec Evan, n'est-ce pas ? Je parie qu'il est au courant de tout, lui.
-Evan n'a rien à voir là-dedans, répliqua Aidlinn un peu trop rapidement.
-Bien sûr et moi je suis le meilleur ami de Lily Evans.
-Cesse de faire l'enfant.
-Moi, je fais l'enfant ? Je te signale que c'est toi qui te fais continuellement assister par Evan.
-Arrête de le mêler à la conversation !
-Je mêle qui je veux à la conversation.
Sur le quai, Rosier sembla réaliser son erreur, mais il était évidemment trop tard. Il l'attendait impatiemment, posté près de la locomotive écarlate et fumante du Poudlard Express, à l'écart d'une troupe composée d'élèves et de journalistes venus en masse pour récolter la moindre information exploitable à propos de Jones, son regard soucieux fixé sur les sombrals, qui ne réalisaient pas l'importance qu'ils avaient. Quand Aidlinn s'extirpa à grands pas de la diligence, Edern toujours sur ses talons, il fronça davantage les sourcils.
-Quelque chose ne va pas ?
-Non, tout va bien, répondit Aidlinn, qui n'avait aucune envie que Rosier apprît son erreur.
Il la prendrait à coup sûr pour la pire des incompétentes et elle détestait cette idée.
-Eh bien, justement, il y a un problème, fit Avery malicieusement.
Il affichait un sourire triomphal. Rosier s'assombrit.
-Notre chère Aidlinn peut maintenant voir les sombrals, poursuivit Edern, théâtral. N'est-ce pas merveilleux ? Cependant, cela soulève quelques questions, non ? Et Richard qui disparaît… Quelle coïncidence, pas vrai ?
-Montons dans le train, le coupa Rosier.
Sa voix avait résonné, glaciale, dans l'air estival. Aidlinn tenta de capter son regard pour lui prier de ne rien dire, en vain. Il était furieux. Elle était sûre de l'avoir déçu. Rosier ouvrant la marche, ils trouvèrent un compartiment vide en queue de train et s'y installèrent avec leurs valises sans un mot. Les élèves s'écartaient sur leur passage avec des mines prudentes, tant Evan semblait intransigeant en cet instant.
-Parfait, racontez-moi tout, je veux tous les détails, déclara Avery d'un air jovial en abaissant les stores.
Il semblait se délecter du mécontentement de Rosier. Ce dernier le foudroya du regard, prêt à lui jeter un sort ; au lieu de quoi, il s'assit et tourna son visage froid vers Aidlinn. Ses yeux bruns avaient perdu toute chaleur alors qu'il la fixait :
-Aidlinn va pouvoir tout te raconter.
Il la punissait. Il était déçu et il l'humiliait. La jeune fille pâlit alors qu'Avery se tournait vers elle.
-Je ne peux pas, je…
Et si Avery changeait d'avis en apprenant ce que sa mère avait fait ? Serait-il toujours son ami, après toutes ces révélations ? Mais quand elle rencontra, dans son trouble, le visage confiant de son ami et le paradis bleu azur au fond de ses iris, elle reprit confiance. Si Rosier, si froid et si terrible par moments, ne l'avait pas rejetée, jamais Edern ne le ferait.
Alors elle lui raconta les lettres et leur contenu, sa révélation à Evan – mais pas ses intimes circonstances – et la rencontre mouvementée avec Jones suivie de son assassinat. Même à elle, l'histoire semblait à la fois dérisoire et incroyable, comme s'il manquait trop de pièces à un énorme puzzle pour en deviner l'image.
-Comment tu as pu la trouver à temps ? demanda finalement Edern à Evan, en se frottant pensivement la nuque.
-Ce n'est pas elle que je suivais. C'était Richard. Je l'ai vu emprunter un passage, sous le saule cogneur – ce passage menait à la Cabane Hurlante. Il avait l'expression des gens qui ne veulent pas être surpris.
Aidlinn examina Rosier avec une intensité accrue. Il ne s'était pas donné la peine de démentir quand elle l'avait accusé de la suivre.
-Alors Jones convoitait quelque chose que ta mère avait trouvé ? Tu n'as pas le souvenir d'avoir vu un objet spécial dans ses affaires ?
-Non, il n'y avait rien de particulier, mais je n'ai pas regardé dans ses papiers. C'est mon père qui s'est occupé de tout.
-Je doute que l'Ordre soit intéressé par une feuille de compte du Seigneur des Ténèbres.
-Alors par quoi ?
-Un grimoire de formules magiques très puissantes ? proposa Avery. Un remède à l'Avada Kedavra ? Un bouclier magique pour moldus ? Un purificateur de sang ?
Il rigola à ses paroles, puis reprit son sérieux.
-Tu vas avoir l'été pour enquêter.
-Je ne sais pas, Edern, c'est peut-être mieux là où c'est.
Tout en affirmant cela, elle savait pourtant qu'elle aussi avait besoin de savoir. Il y avait des choses qu'elle n'avait pas racontées à Avery – la partie où Jones avait suggéré l'assassinat de sa mère. Elle tourna son attention vers Rosier, qui contemplait le paysage écossais estival avec distance et semblait déterminé à ne plus lui parler. Aurait-il pu être au courant de quelque chose ?
Evan n'avait jamais semblé abasourdi par les révélations d'Aidlinn. Elle avait d'abord supposé que son caractère froid et fermé le rendait simplement illisible, mais elle venait à en douter. La suspicion faisait son chemin dans son esprit, lentement, sinueusement, mais inéluctablement. Et s'il avait su plus de choses que ce qu'il avait bien voulu lui dire ?
Salut !
Me voilà plus rapidement que prévu (pour une fois) avec un nouveau chapitre ! Merci beaucoup à leleMichaelson, Lilemesis, RhumFramboise, Baccarat V pour vos reviews qui me font toujours chaud au cœur ! Je sais que certains ont pu être un peu choqués par la tournure des évènements, désolée haha. J'espère que vous apprécierez la suite malgré cela !
A très bientôt pour la suite !
