Chapitre 44
La mauvaise pensée arrive dans mon âme
En tous lieux, à toute heure, au fort de mes travaux,
Et j'ai beau m'épurer dans un rigoureux blâme
Pour tout ce que le Mal insuffle à nos cerveaux,
La mauvaise pensée arrive dans mon âme.
Maurine Rollinat, Le Fantôme du crime
Le ciel se déchirait.
Il crachait ses éclairs sur la terre, foudroyait ceux qui se dressaient trop près de lui et inondait de ses larmes la terre assoiffée. Ses grondements furieux résonnaient dans l'air fébrile ; les vivants se tenaient cachés. A l'abri d'un porche, face à ce rideau de pluie, Andrew Wilkes inspirait de longues bouffées chargées d'humidité et de fumée. Il aimait la violence des orages d'été avec leurs nuages noirs, leurs vents furieux et la foudre qui striait l'horizon. Il n'avait pas pris de manteau ; sa chemise était trempée et il frissonnait, glacé jusqu'aux os, mais incapable de bouger.
A côté de lui fumait Isaac Rowle, le visage fermé, les lèvres serrées. Il avait un air fragile qu'Andrew ne lui connaissait plus depuis longtemps.
-On devrait y retourner, quelqu'un pourrait nous apercevoir, remarqua Andrew en désignant la simple barrière qui fermait l'entrée de la propriété.
Il avait essayé de remplir sa voix de résolution, sans y parvenir. Le petit jardin entourant le porche où ils se trouvaient était cerné d'une haie de troène assez imposante pour les dissimuler au regard, mais un badaud passant par la route aurait pu les apercevoir au niveau du portail. Si Andrew passait outre la crainte d'être surpris, l'endroit était charmant ; les propriétaires des lieux s'étaient donnés du mal pour remplir les parterres de fleurs colorées et pour tailler les petits arbustes parsemant la pelouse. Autant d'efforts maintenant réduits à néant, pensa Andrew.
-Personne ne se risquerait à sortir par ce temps et surtout pas des moldus, répondit froidement Isaac.
Néanmoins, il s'exécuta et Andrew le suivit dans la maison, fermant la porte derrière lui. Le bruit de l'orage s'estompa et pendant quelques secondes, le calme fut entier. Puis ils entendirent les sanglots. Ils suivirent un corridor décoré d'une tapisserie fleurie de mauvais goût jusqu'à une vaste cuisine au mobilier suranné. Ligoté sur une petite chaise, un quadragénaire tremblait.
-Allez, Grice, un petit effort pour moi, l'encourageait Walden Macnair.
Il affichait un sourire carnassier et se retourna pour accueillir ses deux compères.
-Tu te sens mieux, Rowle ou tu veux que j'appelle ton cher petit papa ?
-Ne prononce pas mon nom devant lui, s'indigna Isaac.
Macnair se mit à rire – un rire hystérique.
-Comme s'il n'avait pas vu ton visage. Vous n'aviez qu'à mettre vos masques.
-Tu en es où, Walden ? demanda Andrew pour changer de sujet. Il n'a toujours pas craché le morceau ?
-Non. Foutu néo-zélandais.
-On n'a qu'à le ramener au Maître. Il n'aura qu'à s'en occuper lui-même.
Macnair se remit à rire et secoua la tête :
-Le Maître n'a pas de temps à perdre avec les petits fonctionnaires.
-Et s'il ne savait rien, en fin de compte ? hasarda Isaac. Et si notre informateur s'était trompé ?
Le dénommé Grice avait l'air si pitoyable, recroquevillé sur sa chaise, qu'Andrew ne pouvait qu'être d'accord avec son ami. Cet homme, un espion de l'Ordre ? Il s'était contenté d'essayer de s'enfuir quand ils avaient débarqué chez lui.
-Il surveille les allées et venues de certains de nos hommes, Travers l'a vu faire, s'entêta Walden.
Le mangemort s'était rapproché de Grice et enfonça sa baguette sous son menton.
-Quel Travers ? Jaurel ? insista Andrew en fronçant les sourcils. Si c'est Jaurel, je veux bien, mais si c'est Hilard…
-C'est Hilard.
Andrew eut un grognement sceptique. Des deux frères Travers, Jaurel était celui sur lequel on pouvait compter - son frère, plus âgé, était inconstant et sot.
-Pitié, je ne sais rien, répétait Grice.
Il arborait une blessure à la bouche qui le faisait bafouiller.
-Dis-nous simplement à qui tu donnes tes informations et je serai clément, promit Macnair avec un air de douce sollicitude.
-Je vous en prie…
-Endoloris.
Andrew arrivait à présent à reconnaître les nuances du sortilège de torture. Jusqu'à il y a peu, il lui avait semblé que le sortilège Doloris était total, implacable. Puis il avait appris à discerner les nuances de douleur dans la façon dont les victimes se tordaient, serraient les poings, roulaient des yeux, tentaient n'importe quoi pour se soustraire au supplice qui leur était infligé. Grice devait endurer des secondes particulièrement difficiles, se cabrant sur sa chaise, hurlant à en perdre la voix - Macnair n'était pas réputé pour sa maîtrise de soi. Le mangemort ricanait avec un air béat.
-Et maintenant, tu veux parler ?
-Parler de quoi ? pleurait l'homme. Laissez-moi partir. Faites que ça s'arrête. Je ferai tout ce que vous voudrez, tout.
-On s'en va, c'est une perte de temps, s'agaça Isaac. Ce n'est pas lui, Hilard s'est trompé et ce ne n'est pas la première fois.
-Je propose plutôt de l'aider à retrouver la mémoire, siffla Macnair d'un air doucereux. Andrew ?
Le jeune homme n'eut pas besoin de davantage d'indications pour sortir de la pièce et emprunter l'escalier menant à l'étage. Seul dans la pénombre avec pour seule compagnie le son feutré de ses pas sur la moquette, son cœur tambourinait dans sa poitrine, cherchant une échappatoire à la manière d'un animal piégé. Il savait déjà ce qu'il trouverait dans la chambre du premier, néanmoins il ne ralentit pas en approchant de la porte entrouverte.
A l'intérieur, trois personnes attendaient. Une femme et un jeune garçon étaient agenouillés au pied d'un grand lit, tremblants, les yeux baissés, accrochés l'un à l'autre. Derrière eux, dans l'obscurité du contrejour, se dressait Evan Rosier.
-Macnair veut stimuler le prisonnier, annonça simplement Andrew.
Il se fichait bien de donner le nom de son camarade – il était très improbable qu'un des membres de la famille Grice vît la fin de cette journée. Rosier hocha la tête et reporta son attention sur les deux personnes à ses pieds.
-Tu n'as qu'à prendre la mère.
Cette dernière se mit à trembler plus fort. Andrew s'approcha, un peu gauche. Il détestait ce moment. Peut-être qu'avec le temps, cela deviendrait plus facile, plus évident.
-Levez-vous, s'il vous plaît.
Il entendit Rosier ricaner légèrement à côté de lui, mais il ne releva pas. Il ne pouvait s'empêcher de se montrer poli, il n'aurait su s'y prendre autrement. Cette femme serait sûrement bientôt morte, ne méritait-elle pas un peu d'égard ? C'était une sang-mêlé, non une née-moldue - Andrew avait côtoyé des êtres bien plus impurs qu'elle à Poudlard. Il estimait qu'elle méritait un minimum de considération.
-Allons, ne rendez pas les choses plus difficiles, insista-t-il comme elle ne bougeait pas. Vous savez que sinon ce sera votre fils.
-Andrew, ça vient ? hurla Walden depuis le rez-de-chaussée.
-Dépêche-toi ou je m'en charge, maugréa Evan.
-S'il vous plaît, allons voir votre mari, insista Andrew d'une voix où perçait l'inquiétude.
Il dut finalement la tirer par le bras et elle se mit à gémir et pleurer alors qu'il l'arrachait à son fils. Une peur paralysante l'empêchait d'opposer une réelle résistance et elle se laissa traîner jusqu'à la cuisine.
-On commençait à s'impatienter, râla Walden.
-Peggy, murmura faiblement Mr Grice.
Il se mit à pleurer avec elle car tous les deux savaient.
-Maintenant, nous pouvons reprendre, se réjouit Macnair tout en tirant Peggy Grice près de son mari. A qui as-tu envoyé nos informations ? Réfléchis vite ou je jure d'arracher tous les jolis doigts de ta femme.
Andrew recula près d'Isaac qui était adossé au mur, les bras croisés. Ils observèrent en silence Macnair se donner en spectacle – le mangemort raffolait des mises en scène.
-C'est l'anniversaire de ma sœur aujourd'hui, marmonna Isaac. Je devrais être avec elle. Comment je suis censé la rejoindre et agir comme si tout était normal, après ça ?
Il semblait particulièrement morose, ce qui dérouta Andrew. Wilkes s'était toujours considéré comme le plus affecté par ce genre de scènes. Il lui semblait s'observer depuis l'extérieur, assister avec incrédulité aux atrocités auxquelles il participait. Il savait que ce n'était le début, qu'il n'avait encore été confronté qu'à bien peu de choses et pourtant il commençait déjà à se détester.
Un cri atroce le fit sursauter. Peggy Grice se recourbait sur une main ensanglantée. Son mari s'époumonait à ses côtés, tentant de la rejoindre malgré les liens qui le maintenaient attaché.
-Arrêtez ! Au nom du Ciel, arrêtez, je ne sais rien, je vous le jure, je vous le jure…
-Tu mens, Walter. Je sais que tu mens.
Macnair continua à couper les doigts de Peggy. La pièce était remplie des cris de la pauvre femme, ainsi que des supplications et des pleurs de son mari. Comme aucun résultat ne découlait de ses tentatives, le mangemort se mit à lui briser les os. Il exultait : il lui suffisait d'un tour de poignet pour faire délirer sa proie. Andrew essayait de se concentrer sur une assiette accrochée au mur. Au centre, on voyait une chaumière entourée d'un champ de pâquerettes. S'il la fixait assez fort, il pouvait presque oublier les cris et le chaos qui régnait. Presque, mais pas tout à fait.
-Ça suffit, déclara Isaac.
Sa voix avait résonné durement par-dessus les pleurs. Walden se désintéressa de ses victimes pour se tourner vers lui.
-Cet homme ne sait rien, c'est évident.
-Qu'est-ce que tu en sais, toi ? cracha Walden.
-Restons-en là.
-Peut-être que ça me plaît de continuer.
-Laisse ces gens, Walden. Allons-nous-en.
Macnair se mit à rire.
-Tu crois qu'on va les laisser ?
Rosier finit par apparaître dans la cuisine, tenant le petit garçon par le col. L'enfant était pâle et hagard, en état de choc. Ses yeux s'agrandirent encore lorsqu'il vit sa mère recroquevillée sur le sol et son père courbé sur sa chaise, le visage meurtri d'ecchymoses. Evan promena son regard sur la pièce et interrogea silencieusement Isaac.
-C'est fini, déclara-t-il, rassuré par la présence d'un nouvel allié.
Walden se redressa, les lèvres retroussées comme s'il s'apprêtait à mordre. Il avait beau les encadrer en théorie, il savait qu'il était désormais en position de faiblesse.
-Ce sera fini lorsque j'en aurais décidé.
-Avada Kedavra.
Isaac acheva Peggy Grice.
-Espèce d'idiot, fulmina Walden en s'approchant.
Derrière lui, Mr Grice poussait des cris plaintifs face au cadavre de sa femme. Walden saisit l'enfant par le bras.
-A cause de toi, il ne va plus rien dire.
-Il ne sait rien.
-Très bien. Dans ce cas, tue-le aussi. Tue le gamin.
Isaac hésita.
-On n'est peut-être pas obligé de faire ça.
-Oh que si, on est obligés. Fais-le, insista Walden. Tu veux le sauver, non ? C'est le seul moyen. Ou tu veux que je m'en charge ?
Andrew comprenait la répugnance d'Isaac – il ressentait la même chose face à l'enfant démuni. C'était une chose d'abréger les souffrances d'un être à l'agonie, c'en était une autre d'administrer un repos éternel à qui n'en avait pas encore besoin.
Le trait vert surgit de la baguette de Rosier avant que quiconque eût parlé de nouveau. Le petit garçon s'effondra sur le sol comme une poupée de chiffons.
-Voilà qui règle la question, dit-il.
-Tu n'aurais pas dû le faire, Rosier, râla Macnair. C'était sa punition.
-J'en avais envie, rétorqua Evan.
A son air glacial, il aurait presque été possible de le croire, mais Andrew le connaissait trop bien.
-Rowle, tu rentres avec moi. Le Maître entendra parler de ton comportement.
Isaac acquiesça en silence, le visage lugubre. Après un dernier regard pour ses deux amis, il suivit Macnair dans la tempête. Andrew observa un moment les deux silhouettes s'éloigner par la porte d'entrée entrouverte.
-On fait quoi de lui ? finit-il par dire en se tournant vers Mr Grice.
L'homme semblait en état de choc. Il ne sursauta même pas lorsque Rosier l'abattit d'un autre sortilège.
-Il faudra bien que tu te décides à apprendre, Andrew.
Les deux amis jetèrent autour d'eux un regard circulaire, incertains sur ce qu'ils devaient faire.
-On devrait simplement mettre le feu, dit Wilkes.
Son compagnon hocha gravement la tête.
-Incendio.
De vigoureuses flammes se mirent à lécher les murs, beaucoup plus rapidement qu'un feu ordinaire. Les deux jeunes hommes sortirent rapidement de la demeure et se retournèrent pour contempler leur œuvre. Les fenêtres du salon explosaient une à une sous la chaleur et les pièces du rez-de-chaussée s'emplissaient de fumée.
-Tout ça à cause de cet idiot, Hilard, maugréa Andrew. Qui sait s'il n'avait pas une raison quelconque d'en vouloir à cet homme pour nous envoyer ici ?
-Ou peut-être qu'il avait raison.
La colonne de fumée noire continuait de s'élever vers le ciel, alerterait bientôt les passants.
-Ça va aller ? demanda Evan en examinant son ami.
Andrew prit le temps de regarder Rosier, qui se tenait dos au brasier, les cheveux aplatis par la poussière et la pluie, sa peau légèrement hâlée par l'été maintenant tachée de suie. Il envia sa force inébranlable.
-Comme toujours, finit par répondre Andrew avec un sourire amer.
Rosier acquiesça et s'éloigna le long de l'allée, bravant l'orage. Andrew transplana peu après son camarade, réapparaissant bien loin de là, au milieu de collines sèches et désolées. A quelques centaines de mètres patientait le fort Wilkes dont les tours pointaient vers les nuages du soir. Repoussant la lourde porte d'entrée aussi doucement que possible, Andrew congédia les elfes qui avaient accouru en s'inclinant. Il se faufila par l'escalier de service jusqu'au long corridor au bout duquel attendaient sa chambre et la perspective de quelques heures de tranquillité. La vaste pièce était plongée dans la pénombre. Par les fenêtres, on voyait la vaste ombre du château qui progressait sur l'herbe rase des alentours. Il se déshabilla promptement, jetant sans ménagement ses vêtements couverts de poussière, de boue et de suie, et, fonça dans sa salle de bain, s'immergeant sous un jet d'eau glacé. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il s'autorisa à pleurer.
