Seconde chance

Chapitre 5 :

Nixis

Ce fut dans un sommeil très agité qu'Edward plongea après l'examen de Pinako. Il renonça à dormir au bout de deux petites heures, réveillé en sursaut par une vision atroce et ce fut une fois de plus Nixis qui le calma de paroles douces et sereines. Lorsqu'il se reprit, ses côtes douloureuses à cause d'une respiration erratique, il décida d'aller profiter de la salle de bain, une fois de plus transpirant après de tels rêves. Il se leva doucement, prenant garde à son équilibre avant tout autre chose. Heureusement, il parvenait à reprendre le dessus, l'habitude aidant. Il se sentait un peu mieux, ses blessures guérissant doucement alors que manger, boire et se reposer faisait du bien. Le soleil était toujours au rendez vous aussi, il décida qu'il sortirait prendre l'air une fois habillé, il en avait besoin.

Décidé, il attrapa son sac et gagna la salle d'eau. Se laver d'une seule main en évitant les pansements ne fut pas aisé mais il se débrouilla, prenant son temps. Il sortit les vêtements laissés par son père, impatient de retrouver sa deuxième main qui lui permettrait de réparer ses autres habits. Il passa un caleçon, prenant garde à ses côtes récalcitrantes. Puis ce fut le tour d'un pantalon de cuir noir dont-il avait l'habitude, de chaussettes et de ses bottines. Il avait une chemise blanche qu'il boutonna d'une seule main avec patience. Dans son sac, il trouva aussi un manteau semblable à celui qu'il portait toujours, entièrement noir cette fois-ci. Il démêla ses cheveux, s'apercevant qu'ils avaient un peu poussé depuis la dernière fois où il avait eu le temps de s'y intéresser. Il avait toujours aimé ses cheveux longs et il n'avait pas l'intention de les couper.

Une fois prêt, se sentant étrangement mieux une fois habillé et frais, il rangea et regagna sa chambre. Il alla s'asseoir au bord de son lit, réfléchissant un instant. Il allait sortir se promener et la prudence qu'il avait acquise au fil du temps l'enjoignait à plusieurs précautions. Aussi, il n'hésita pas à fixer le couteau à sa ceinture et à fourrer le briquet dans sa poche. Tombant sur le pistolet, il hésita un moment, n'aimant guère cela. Cependant, sans son bras et donc sans l'alchimie, il était plus vulnérable et il savait qu'il devait faire attention. Aussi, par précaution, il le chargea avant de l'enfermer dans son étui qu'il accrocha lui aussi à sa ceinture, dans son dos, le cachant de sa chemise et son manteau.

Finalement, ce fut sur les deux montres d'argent qu'il tomba. Il les regarda longuement. Il avait toute confiance en la famille et il savait que personne ne fouillerait dans ses affaires pourtant, il ne voulait pas prendre le risque que quelqu'un tombe là dessus. Il savait Winry très curieuse et à cet âge, il valait mieux prévenir que guérir. Ce fut aussi avec cette idée qu'il se dit qu'il vaudrait mieux qu'il garde arme et couteau sur lui pour éviter un accident. Mais pour ce qui était des montres, il devait aussi avouer qu'il avait du mal à quitter la sienne qu'il n'avait pas lâché depuis qu'il l'avait eu. Et il n'avait aucune envie de laisser celle de Roy hors de vue. Il se décida donc à les mettre dans ses poches, les gants de l'alchimiste de flamme suivant le même chemin.

Prêt, il descendit au rez de chaussé, tombant sur Sara dans la cuisine. Immédiatement, celle-ci l'invita à s'asseoir, annonçant que le déjeuner était presque prêt. S'apercevant alors de l'heure qu'il était, l'adolescent se dit qu'il pouvait bien attendre que le repas soit terminé pour aller se promener.

- Urey m'a dit ce que vous comptiez faire pour vos automails, remarqua-t-elle l'air soucieuse. Vous êtes sûr ?

- Oui, répondit-il tranquillement. Une remise à neuf est nécessaire, alors comme j'en ai l'occasion autant en profiter, sourit-il avec un air rassurant.

Elle n'ajouta rien, lui assurant cependant qu'elle serait là pour l'aider lors de l'intervention. Il l'en remercia mais cela ne lui faisait pas peur. La première fois il avait surmonté la douleur avec sa volonté, il en serait de même aujourd'hui alors que sa détermination n'était que plus forte encore. Sans parler que cette intervention n'avait pas l'ampleur de la première. Si cela pouvait lui permettre de retrouver toute ses capacités alors il n'hésitait pas une seconde. Lorsque Sara entreprit de mettre la table, il se leva pour l'aider malgré ses protestations. Il la rassura de quelques sourires, assurant qu'il pouvait bien faire cela. Finalement, la famille se rassembla pour le déjeuner et il le prit en leur compagnie, terminant en aidant une fois de plus Sara à débarrasser. Il annonça ensuite qu'il comptait sortir faire une promenade et aussitôt, le couple lui sauta dessus.

- Ce n'est pas prudent dans votre état, argumenta Urey. Votre fièvre est à peine tombée, vous n'avez pas encore récupéré et vos blessures commencent tout juste à guérir.

- Vous avez besoin de repos, ajouta Sara. Vous pourriez faire un malaise.

- J'irai bien, assura-t-il calmement. J'ai besoin de prendre l'air et de me dégourdir les jambes. La dernière fois que je suis resté enfermé dans une maison si longtemps doit remonté à la pause de mes automails, s'amusa-t-il. Je ne tiens pas en place, j'ai vraiment besoin de me promener un peu ou je vais devenir fou à rester ici. Je ferai attention ne vous en faîte pas, dit-il la voix encore enraillée. Et puis il faut que j'aille au village trouver une auberge, j'ai assez abusé de votre hospitalité.

- Mais vous pouvez abuser, s'exclama Sara en venant prendre sa main. Vous pouvez rester ici Edward et vous avez encore besoin de soins et de repos. Nous vous accueillons avec joie et il n'y a pas d'auberge potable au village. Vous n'avez pas besoin de partir et nous avons l'habitude d'accueillir nos patients qui en ont besoin.

- Ne vous en faîte pas, vous pouvez rester, renchérit doucement Urey en lui souriant. Et puis Sara a raison : vous avez encore besoin de soins. Vous serez mieux ici et je pourrai m'assurer que vous vous remettez correctement pour l'intervention sur vos automails.

- Il vaut mieux que vous restiez ici Edward, ajouta Pinako. Ainsi je vous aurai à disposition pour les ajustements de vos mecha-greffe.

- Vous êtes certains que cela ne vous dérange pas ? demanda-t-il en reconnaissant pourtant bien là leur gentillesse.

- Certains, sourit Sara. Ne vous en faîte pas pour cela.

- Je vous remercie, dit-il alors avec un signe de tête plein de gratitude.

En réalité, il n'avait bien sûr aucune envie de partir bien au contraire. Il était tellement heureux d'avoir la chance de pouvoir passer du temps avec eux de nouveau. Mais il ne voulait pas les déranger outre mesure non plus. Il les reconnaissait bien là, dans ce geste de lui ouvrir leur maison sans rien demander et après le désastre qu'il venait de vivre, il n'avait pas la force de refuser. Il se sentait en sécurité dans cette maison qui avait été aussi la sienne dans son passé. Cette ambiance l'aidait vraiment à se reposer un peu et même Nixis était d'accord sur la question. Il ne renonça pourtant pas à sa promenade, assurant que tout irait bien et qu'il serait de retour rapidement, qu'il voulait juste prendre l'air.

- Très bien, mais ne vous perdez pas, céda finalement Urey.

- Ne vous inquiétez pas, j'ai un très bon sens de l'orientation, sourit-il.

Leur assurant une dernière fois que tout irait bien, il sortit, appréciant sa première bouffée d'air frais depuis un moment. Ça faisait du bien. Sans se presser, il marcha vers la rivière, y trouvant sans mal un petit recoin loin de tout regard où il pourrait réfléchir en paix. Il savait parfaitement que personne ne venait jamais ici. Il savait aussi qu'en remontant le cour d'eau un moment, il pouvait atteindre rapidement les monts et les forêts fournies par où il avait dit venir. Il se limita pourtant à son petit coin de tranquillité seulement connu de lui. Il avait passé un temps fou ici et jamais personne ne l'avait trouvé ou ne l'avait dérangé par hasard. Il s'installa donc au bord de l'eau, caché par des roches, une corniche et un petit bosquet fourni longeant la rivière. L'endroit n'était pas particulièrement grand, peut-être une quinzaine de mètres carrés et il n'y avait pas une habitation à moins de plusieurs centaines de mètres, pas plus que des champs ou prairies. C'était la nature encore sauvage et c'était un havre de paix. Il s'y réfugia, s'asseyant en s'adossant prudemment à un gros rocher, grimaçant à ses côtes douloureuses. Il respira un moment, ne pouvant pourtant empêcher la tristesse et la souffrance qu'il ressentait inlassablement depuis le Jour Promis de venir le hanter. Il avait la sensation que cette torture ne cesserait jamais.

« Elle ne cessera pas. » fit doucement Nixis. « Elle ne cessera pas parce que le temps ne changera pas l'horreur que tu as vécu. Mais elle pourra s'atténuer, se retrouver occultée par d'autres choses. »

« Tu crois vraiment ? » demanda le jeune homme meurtri.

« Je le crois. Je ne te dirai pas que tu guériras entièrement de cela et qu'il n'en restera aucune trace, c'est faux. Mais tu cicatriseras et je suis sûr que tu surmonteras, avec du temps et avec nos projets. Tu verras, nous y arriverons et tu ne verras pas une telle chose se reproduire. Je sais que tu souffres de ce qu'il s'est passé, je le comprend. Seulement regarde et n'oublie pas que dorénavant, tu as une chance de changer tout cela et plus encore. Tu peux changer tout ce que ce qui t'a un jour déplu et tu peux sauver tout ceux que tu aimes. Je ne dirai que tu peux y arriver pour tous. Mais tu peux essayer et si tu y arrives, ils n'auront jamais à vivre ce qu'il se trouve dans tes souvenirs. Ils sont en vie Edward et encore vierges de toutes les blessures que tu leur as connu. Les aider ne changera rien à ton passé et a ce qu'il contient mais cela te permettra certainement de t'aider et de tourner de nombreuses pages de ta vie. »

Edward garda le silence un moment. C'était vrai, il avait une chance incroyable de changer tout ce qu'il avait raté jadis, tout ce qu'il avait vu d'horrible. Il pouvait sauver sa famille, ses amis et son pays s'il travaillait assez dur. Il avait une large longueur d'avance sur ses ennemis et rien ne se passerait comme autrefois, c'était une certitude. Comme le disait Nixis, cela ne changerait pas ce qu'il avait vécu lui même mais s'il pouvait rester le seul à l'avoir vécu alors peut-être que son cœur s'apaiserait, comme son âme. S'il arrivait à les sauver, il pourrait trouver un peu plus de paix. De toute manière, il serait bien incapable de penser à autre chose que toute cette histoire tant qu'elle ne serait pas terminée définitivement. Malgré cela, son attention fut accaparée par autre chose : Nixis. Il était décidément très différent de ce qu'il avait imaginé.

« Tu es vraiment loin de l'idée que je m'étais faîte de toi. » remarqua-t-il.

« Tu n'as jamais eu l'occasion de me connaître et nous ne nous sommes jamais vu dans les conditions idéales pour que tu me découvres. » s'amusa-t-il en lui tirant un sourire triste. « Tu me trouvais arrogant et hautain je crois, sans cœur. » remarqua-t-il légèrement.

« En effet. Je me suis trompé. Désolé. »

« Inutile de t'excuser. Je n'ai jamais donné d'autre image. J'ai passé des siècles et des millénaires à observer le monde matériel et mortel, à en comprendre tout les mécanismes. J'ai essayé de saisir chaque chose, jusqu'à vos sentiments les plus infimes. Pour cela, il m'a fallu me mettre à la place de ceux que j'observais. Je ne suis pas dépourvu d'empathie ou de compréhension. La compréhension de ce qui nous entoure est à la base de tout. »

« La première étape de toute transmutation, une base de l'alchimie. » remarqua l'adolescent.

« Oui. La compréhension fait depuis longtemps parti de ma manière de fonctionner alors ne pense pas que je jugerai quoi que ce soit sans l'avoir entièrement compris avant. La compréhension amène aussi l'empathie. Une chose que j'ai eu du mal à gérer dans ce que l'on pourrait appeler ma jeunesse. Pour l'arrogance, je ne nierais pas que j'en suis largement pourvu il est vrai. Mais il est parfois difficile de ne pas prendre les êtres de ton monde pour des nouveaux nés insouciants. »

« J'imagine... » murmura Edward conscient de l'immense âge et savoir de son compagnon.

Après tout, lui aussi avait tendance à se montrer arrogant et un peu hautain lorsqu'il voulait embêter ceux qu'il savait moins savant que lui.

« Et puis, je n'ai pas les mêmes standards, les mêmes idéaux ou la même façon de penser que les humains alors je ne crois pas que tu puisses trouver une comparaison en restant sur un modèle issu de tes semblables. Si j'ai pu me montrer froid lors de tes passages devant moi, c'est parce que je m'efforce d'essayer de vous faire ressentir toute l'étendue des connaissances qu'il vous manque pour maîtriser ce pourquoi vous atterrissez devant moi. En espérant que vous compreniez votre erreur. C'est aussi pour cela que je vous accorde un aperçu de la Vérité comme vous appelez ça. Pour que vous appreniez de vos erreurs. Je n'ai jamais voulu m'amuser avec vous comme tu as pu l'imaginer à certains moments. »

« J'ai tout à apprendre sur toi. » répondit le jeune homme.

« En effet. » s'amusa son comparse. « Tu as tout à apprendre tout court d'après moi. » rit-il.

« Après tout ce qu'il s'est passé, je peux qu'être d'accord. Je n'aurais simplement jamais cru que l'on puisse remonter le temps ou que l'on puisse changer d'apparence grâce à l'alchimie. »

« Il y a tellement de choses qui vous sont encore inconnues sur l'alchimie et ses utilisations. Mais je suis certain que tu es capable de faire beaucoup plus que ce que tu as déjà fait. »

« Je dois te paraître ignorant et bête. »

« Depuis quand te rabaisses tu ainsi ? » demanda son compagnon la voix redevenue soudain sérieuse.

Il n'était pas du tout dans l'habitude du jeune homme de se qualifier de la sorte et cela, il le savait bien pour l'avoir observé sous toutes les coutures. Il n'était pas dans ses habitudes d'admettre son manque de savoir ou d'expérience ouvertement, ses faiblesses. Il connaissait l'adolescent qui l'avait intrigué par cœur et l'entendre parler ainsi alors qu'il avait l'habitude de s'époumoner contre quiconque le rabaisserait, ne serait-ce que légèrement, n'était pas normal. Edward lui, n'avait même pas fait attention. Il était vrai qu'avant, il n'aurait laissé passé aucune insinuation de la sorte à son égard mais aujourd'hui, il pensait la chose de lui même. Il avait échoué et il y avait des millions de morts au tableau. C'était un désastre. Il avait été bien arrogant, se sentant bête et faible. S'il avait été plus fort, plus intelligent, peut-être aurait-il pu... Il ne répondit pas à Nixis, plongé dans de sombres pensées. Son compagnon n'eut pourtant besoin d'aucune explication pour saisir.

« Ce qu'il s'est passé n'est pas de ta faute Edward et tu as fait tout ce qu'il t'était possible. Tu n'es ni bête ni faible. Tu es l'un des plus grands génies que j'ai vu par delà les millénaires. Ne te rabaisse plus jamais ainsi, je n'aurais jamais choisi un imbécile pour passer ce Pacte avec moi. Te rabaisser c'est me rabaisser à travers mon choix. »

« Ne m'as tu pas choisi uniquement parce que tu en avais besoin pour contrer l'autre ? » demanda le jeune homme las.

« Je n'ai pas une si petite estime de toi ! » s'exclama la voix grondante de colère en le faisant sursauter. « Je ne fais pas de choix par dépit ou par obligation. Si Hohenheim ou qui que ce soit d'autre s'était présenté à ta place, je n'aurais pas accepté. En revanche, toi, même si tu étais venu en temps de paix totale sans raison particulière, j'aurais quand même passé le Pacte avec toi. Je ne l'ai pas fait parce que la situation était ainsi. Rien ne m'y obligeait. J'aurais pu laisser les choses comme elles étaient et peu importe le temps que cela aurait pris et les carnages que l'homonculus aurait engendré, le monde aurait fini par retrouver son équilibre. C'est toujours ainsi même s'il aurait peut-être dû en passer par une destruction totale pour cela. J'ai passé le Pacte parce que c'était toi. Je t'ai choisi parce que je t'aime bien, que tu m'intrigues et que j'ai envie d'être mêlé à ta vie. Ce Pacte lie nos âmes Edward. Je ne l'aurais pas fait avec n'importe qui. Pour moi tu es au dessus des autres alors ne te rabaisse plus de la sorte. Rien n'est infaillible, cela ne veut pas dire que tu ne vaux rien au contraire. »

Edward resta silencieux devant ce discours, surprit et touché. Si un jour on lui avait dit que Nixis pouvait être ainsi, il ne l'aurait pas cru. Mais il était très réconfortant et bien plus humain qu'il ne l'aurait imaginé. Il se demandait cependant ce qu'il avait pu lui trouver pour lui porter une telle attention. Ce ne fut qu'après un long moment qu'il reprit la parole, un peu plus apaisé :

« Tu as souvent passé ce Pacte ? » demanda-t-il avec curiosité.

« Non, tu es le premier. » répondit-il en l'étonnant.

« Personne d'autre ne s'est jamais présenté ? » questionna-t-il alors.

« Si, beaucoup sont venus. Mais aucun ne me plaisait et aucun n'était assez bien pour que j'accepte. » dit-il comme une évidence. « Je te l'ai dit : tu es très particulier pour moi et c'est pour cela que j'ai accepté de lier mon âme à la tienne. »

Une fois de plus, le jeune homme ne sut que répondre à cela, restant silencieux et se demandant encore pourquoi il avait réussi à attirer ainsi l'attention de cet être. Il y pensa un moment, ses réflexions dérivant sur Nixis lui même.

« Dit moi, suis-je le seul à pouvoir te parler ? » demanda-t-il finalement.

« Tant que je reste à l'intérieur de ton corps, oui. » acquiesça-t-il. « Mais si je prend forme physique, je peux échanger avec tous. »

« Tu peux prendre forme ? » s'étonna le jeune homme.

« Bien sûr. Veux-tu voir ? »

« Oui ! » répondit-il immédiatement en le faisant rire.

Une seconde plus tard, des éclairs de transmutations verts semblables à ceux qui l'avaient amené devant Nixis se formèrent tel un nuage devant lui. Il regarda attentivement alors qu'une fumée noire apparaissait lentement, se répandant en une masse opaque traversée des petits éclairs verts. Après encore un instant, l'adolescent y distingua deux grands yeux verts pâles aux pupilles fendues puis doucement, une forme imposante commença à sortir de la brume sombre. Nixis apparut devant lui, prenant l'apparence d'un immense loup noir ne faisant pas moins d'un mètre soixante de haut. Il avait de grandes et longues oreilles, son pelage ébène particulièrement abondant et long couvrant un corps gracile et souple. Sa queue épaisse semblait aussi longue que son corps entier, planant derrière lui. Il avait un museau allongé et fin, d'impressionnants crocs luisant dépassant de ses babines. Il se regarda lui même, comme analysant son propre corps avant d'avoir un signe de tête appréciateur :

- Plutôt pas mal, fit sa voix maintenant parfaitement audible.

- Comment ça ? demanda Edward qui l'admirait.

- Mon apparence dépendait de toi, répondit-il. Je ne savais pas à quoi je ressemblerai. J'aurais tout aussi bien pu être un moineau ou un ver de terre, s'amusa-t-il en faisant sourire le jeune homme. Mais ce corps me convient tout à fait. Entre la puissance, les griffes et les crocs, j'ai de quoi faire et je pourrais t'aider en combat.

- Pour sûr, remarqua l'adolescent la voix encore déformée. Tu es incroyable.

- C'est à toi que je le dois, ricana-t-il. Si j'ai pris cette apparence, c'est parce qu'elle te représente.

- Dans tout les cas, tu ne vas pas passer inaperçu comme ça.

- Je ne me montrerai ainsi que lorsque tu en auras besoin. Cela vaut mieux et comme tu l'as si bien fait remarqué, ce sera bien plus discret.

- Que veux-tu dire ? questionna-t-il l'air intrigué.

Avec une grande élégance, le loup s'étira, venant ensuite s'allonger près de lui, le regardant doucement.

- Il y a des conditions à la manifestation de mes capacités, rappela-t-il. Lorsque j'apparais de la sorte, toute l'énergie dont j'ai besoin pour constituer ce corps, pour vivre, pour respirer, marcher, bouger, parler... je la tire de toi, expliqua-t-il.

Edward réfléchit rapidement, intégrant l'information et en tirant toute les conclusions qui s'imposaient.

- De quelle quantité d'énergie parlons nous ? demanda-t-il.

- La même que celle dont tu aurais besoin pour les mêmes actions.

- Donc, ça veut dire que je me fatiguerai deux fois plus vite lorsque tu seras présent physiquement à mes côtés.

- C'est ça, approuva-t-il.

- Il va falloir que je travaille mon endurance, nota-t-il alors. Autre chose ?

- Pour apparaître, j'ai besoin de ton autorisation. Une simple pensée en ce sens suffit. Si tu m'ordonnes de disparaître, j'y suis forcé. Si tu es inconscient, je peux sortir et disparaître comme bon me semble. Nous gardons notre lien télépathique même lorsque je suis là physiquement. Si je combat et que je suis blessé, cela se répercutera sur toi sans que moi même je n'en sois affecté mais l'inverse n'est pas valable.

- Où est l'équivalence là dedans ? demanda l'adolescent avec ironie.

- Je serai là pour te protéger si tu en as besoin, répondit-il. Mais ne t'en fait pas, peu d'êtres sont capables de me toucher. Surtout avec un tel corps, s'amusa-t-il.

- Peux-tu faire de l'alchimie ?

- Bien sûr, rit Nixis. Sinon comment aurais-je modifié ton apparence ? demanda-t-il alors qu'Edward détournait le regard de gêne.

- Pourrais-tu m'apprendre ? Tu en sais assurément plus que moi sur le sujet.

- Je ne peux pas, dit-il en décevant son comparse.

- Pourquoi ?

- Ce n'est pas que je ne veux pas, mais je ne peux pas. L'alchimie est pour moi aussi naturelle que de respirer. Je ne peux t'expliquer comme tu ne peux m'expliquer comment tu fais pour faire battre ton cœur ou pour bouger. Elle fait partie de moi, je ne pourrais t'expliquer.

- Je vois, soupira-t-il.

- En revanche, je pourrais te parler de ce que j'ai pu observer de l'alchimie de ton monde au fil des millénaires.

- J'aimerais beaucoup, sourit-il sa curiosité attisée.

- Nous verrons cela alors, assura-t-il doucement. Pour ce qui est de mon utilisation de l'alchimie, je dois te prévenir que ça ne se fera pas sans mal.

- Que veux-tu dire ?

- Lorsque tu uses de l'alchimie, tu utilises une énergie extérieure à ton corps, moi, j'utiliserai ton énergie et cela change la donne. Cela sera bien plus fatiguant pour toi.

- À quel point ?

- Cela dépend de la transmutation et au delà de l'énergie, la sensation sera aussi très différente.

- En quel sens ?

- C'est compliqué à exprimer, répondit le loup l'air de réfléchir.

- Alors montre moi, poussa Edward.

- Es-tu sûr d'être assez en forme pour cela ? questionna Nixis avec inquiétude. Tu as encore besoin de repos.

- Oui, ça ira ne t'inquiète pas. Juste une petite transmutation pour que je me fasse une idée. J'ai besoin de savoir pour que l'on commence à planifier ce que je dois travailler. Nous avons le temps mais il ne faudrait pas en perdre pour autant, remarqua-t-il sérieusement.

- Très bien.

Nixis regarda autour de lui, cherchant une cible. Ses yeux s'arrêtèrent rapidement sur trois grosses pierres reposant non loin de là. Une seconde plus tard, des éclairs de transmutations verts fusaient vers eux sans que le loup n'ait cligné de l'œil. Les trois roches commencèrent alors à se rassembler en une seule, formant un unique bloc parfaitement rond et lisse. Et alors qu'il se mettait en action, Edward attendait de voir ce que cela produirait. Il ne fut pas déçu, ressentant d'étranges sensations aussitôt la transmutation initiée. Il perçut nettement ses forces le quittant pour sortir de son corps et filer vers les pierres. Il put sans aucun problème saisir l'intention de Nixis, sentant ensuite les pierres changer sans même les regarder. C'était vraiment étrange, ses forces le quittant provoquant une sensation désagréable. Mais ce fut aussi incroyable alors qu'il voyait une transmutation comme jamais auparavant. Il sentait la matière bouger jusqu'au plus petit atome sans pouvoir l'expliquer, il sentait l'énergie faire son œuvre. Concentré sur ce qu'il ressentait, il n'avait pas vu ce que Nixis avait fait de ses yeux mais il le savait parfaitement comme s'il avait fait la transmutation lui même.

Lorsque ce fut terminé, il s'affaissa contre la pierre à laquelle il était adossé, essoufflé et transpirant légèrement. Il se sentait désorienté, encore plongé dans l'étrange perception qu'il avait eu de cette expérience. Il laissa son regard errer, souriant en tombant sur la pierre ronde qui était exactement comme il l'avait imaginé. Il mit un moment à revenir à la réalité, se secouant pour y parvenir et tombant sur le regard inquiet du loup qui le surveillait attentivement.

- Est-ce que ça va ? demanda celui-ci après un moment.

- Je crois, répondit-il. C'était très bizarre et en même temps prodigieusement intéressant, sourit-il en détendant son comparse.

- Avec le temps et l'usage, ton corps et ton esprit s'y habitueront. En gagnant en endurance, cela sera aussi moins fatiguant pour toi, assura Nixis. Ça ne te fera plus autant d'effet si on s'exerce un peu et que tu t'accoutumes aux sensations.

- Il vaudrait mieux parce que si nous nous battons ensemble et que tu uses d'alchimie, je ne pourrais me permettre un tel bug. Cela serait mortel, remarqua-t-il sérieusement.

- Nous nous y entraînerons pour que ce ne soit pas un problème, dit-il sereinement.

Un léger silence s'installa entre eux, Edward assimilant tout ce qu'il avait appris alors que son esprit scientifique reprenait le dessus pour analyser les choses et surtout cette expérience fascinante qu'il venait de vivre. Pour la première fois, il n'avait pas simplement vu la transmutation, il l'avait clairement ressenti bien au delà du simple courant d'énergie qu'il avait à peine perçu tout au long de sa vie. Cela était fascinant pour lui et sa soif de savoir. Il y pensa longuement sous l'œil protecteur et doux du loup qui avait fini par poser sa tête sur ses pattes, se reposant heureux d'avoir détourné son attention de sa douleur. Finalement, le jeune homme se redressa un peu et se tourna vers lui.

- Pardonne moi cette question mais es-tu une fille ou un garçon ? demanda-t-il l'air embarrassé.

- Ni l'un ni l'autre, s'amusa le loup en réponse.

- Comment ça ? s'étonna Edward.

- Si tu devais dire que je fais parti d'une espèce, commença-t-il alors, j'en serais le seul et unique représentant. Je n'ai ni le besoin, ni le désir, ni la possibilité de me reproduire. La question du genre n'a donc aucun sens pour moi.

- C'est bizarre.

- Non, juste différent de ce que tu connais, corrigea-t-il. Il y a nuance. Le monde est fait de bien des choses dont tu ignores l'existence.

- Tu as raison, approuva le jeune homme en gesticulant d'inconfort.

Il était fatigué et ses blessures commençaient à tirailler un peu après tout le mouvement de la journée. Cela n'échappa pas au loup qui se releva doucement, attirant son attention :

- Tu devrais rentrer te reposer maintenant, dit-il. La journée a été longue et tu n'es pas encore remis loin de là. Les Rockbell doivent commencer à s'inquiéter aussi, cela fait un bon moment que tu es parti.

- Tu as raison, remarqua-t-il en regardant le soleil qui déclinait.

Il tenta de se relever, peinant alors qu'il se sentait lourd et fatigué. Il fut surpris lorsque Nixis vint l'aider avec délicatesse. Il le remit debout, le soutenant de sa grande tête le temps qu'il retrouve son équilibre. L'adolescent le remercia avec gratitude une fois assuré sur ses jambes. Le loup disparût dans un nuage de fumée noire et d'éclairs verts, réintégrant entièrement le corps de son camarade. Ce fut alors tranquillement qu'Edward se remit en route vers la maison.