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Chapitre 45
Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes,
Recèlent la lueur des vagues trahisons.
Le souffle violent et fourbe de ces roses
M'enivre comme un vin où dorment les poisons…
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Vers l'heure où follement dansent les lucioles,
L'heure où brille à nos yeux le désir du moment,
Tu me redis en vain les flatteuses paroles…
Je te hais et je t'aime abominablement.
Cri, Renée Vivien
Le 18 juin 1976 fut une journée beaucoup plus calme pour Aidlinn, qui fêtait ses dix-sept ans. C'était une journée orageuse et sombre, le ciel noir et lourd dominait la vallée vert et or où dormait en son creux le manoir Rowle, avec sa façade mangée de lierres, son toit pointu de tuiles brunes et son parc sauvage qui menaçait d'envahir l'allée de terre. L'horizon était réhaussé par des collines couronnées de bois aux sombres cimes enchevêtrées d'où s'échappaient, durant les aurores succédant aux nuits de pluie, une mystérieuse brume claire sous les rayons matinaux.
Aidlinn fut réveillée par Filwy et Stinx, qui lui souhaitèrent un bon anniversaire en lui apportant un somptueux petit-déjeuner sur un plateau d'argent. Elle mangea lentement, le cœur serré, songeant qu'à une autre époque, cela aurait été la vision de sa mère qui l'aurait accueillie en premier à l'occasion de ce jour spécial.
Quand elle se décida à sortir de sa chambre, elle ne rencontra qu'un silence paisible, signe que son frère et son père avaient déjà quitté la demeure, fidèles à ce qu'ils lui avaient dit la veille. Elle essaya, sans succès, de ne pas être déçue et ne put s'empêcher d'errer dans les couloirs, de passer dans chaque pièce, afin d'être sûre qu'ils ne l'attendaient pas, cachés derrière un meuble ciré, un gâteau décoré de bougies tendu devant eux. Elle dut se résoudre à leur absence et partit s'isoler dans la bibliothèque. Les hauts rayons en bois de merisier prenaient la poussière, malgré les efforts des elfes pour les maintenir en état, car personne, ou presque, n'empruntait jamais les livres qui s'y trouvaient. Il y avait des glossaires d'histoire, de géographie, d'astronomie ; des dictionnaires d'anglais, de français, de latin et d'allemand ; des albums garnis de photographies de famille et des arbres généalogiques ; des essais politiques et philosophiques ; des romans utopiques que les enfants n'avaient pas le droit de lire ; des œuvres poétiques qui avaient appartenu à Eleanor ; d'anciens numéros de magazines sorciers ; quelques contes pour enfants, que leur mère leur avait lus des centaines de fois quand Aidlinn et Isaac étaient plus jeunes ; des romans fantastiques ; des manuels de magie élémentaire, mais aussi de sorcellerie plus complexe. Le choix d'Aidlinn s'arrêta sur un petit livre à la reliure de cuir noir, dont le titre élégant avait retenu son attention :
Escale au pays des rêves
Le livre traitait des sorts d'illusion, de la manière d'embellir certains objets l'espace de quelques heures, de créer des formes lumineuses – Aidlinn repensa avec ravissement à la représentation de Médée et ses décors enchantés -, de moduler des volutes colorées, de l'eau courante ou même des flammes. En se rappelant les formes que créait Rosier dans les feux de cheminée, elle se décida à le lire plus en détails. Mais si la théorie semblait simple, la pratique se révéla plus compliquée. Après une matinée à suivre les conseils de l'ouvrage, Aidlinn n'avait pas réussi à créer la moindre forme dans le bol d'eau qu'elle était allée chercher à la cuisine, pas plus qu'elle n'avait réussi à parer sa jupe bleue de paillettes de saphir.
La visite d'Edern et Mulciber mirent fin à l'étude de la jeune fille. La pendule de l'entrée venait de sonner quatre heures quand ils sonnèrent au manoir, trempés par la pluie mais joyeux.
-Joyeux anniversaire, s'écrièrent-ils dès qu'elle les accueillit.
Les jeunes gens s'installèrent dans les délicats fauteuils brodés du salon vert. Les épais rideaux olive étroitement retenus par leurs embrasses laissaient voir les arbres ployés par le vent et la pluie derrière les portes-fenêtres. Un bouquet de roses blanches posé sur la cheminée de marbre éteinte parfumait l'air. Stinx leur apporta un plateau d'argent avec deux théières fumantes remplies de thé et de café et un panier recouvert d'un linge blanc où attendaient des scones encore chauds.
-J'adore les scones, se réjouit Mulciber en s'emparant aussitôt d'une des pâtisseries. Ma mère n'en fait jamais. Ce que j'aimerais avoir un elfe de maison !
Aidlinn et Edern détournèrent les yeux, gênés. Ils oubliaient souvent que Mulciber n'était pas aussi privilégié qu'eux.
-Maintenant que nous sommes tous les trois majeurs, les étés trop longs sont terminés, décréta avec satisfaction Avery. Je propose, dès ce week-end, une excursion à Wolford.
Wolford était une fameuse petite ville peuplée de sorciers où leurs aînés avaient l'habitude de se rendre pour s'adonner à des plaisirs mystérieux des trois jeunes gens. Les trois amis avaient souvent réfléchi à ce qui pouvait s'y trouver, mais ils n'étaient jamais tombés d'accord.
-Si j'obtiens mon permis, pourquoi pas, accepta Aidlinn en pensant à l'examen qu'elle devait passer deux jours plus tard.
-Evidemment que tu l'auras, la rassura Avery.
Il la regardait avec une telle confiance qu'il chassa tous ses doutes.
-Tu devrais ouvrir notre cadeau, dit Mulciber, cassant de ce fait leur échange de regard silencieux.
Elle défit le paquet brillant et découvrit un coffret en bois de cerisier, au couvercle recouvert d'arabesques d'argent, au fermoir magique délicat qui s'entrouvrit au moment même où elle l'effleura du doigt.
-Il s'ouvrira seulement pour toi, affirma Edern. J'ai donné un de tes cheveux au vendeur. Je l'ai trouvé chez Barjow et Beurk, Réselda me l'a conseillé quand elle a su que c'était pour toi. D'après elle, l'enchantement est très puissant.
-Mais ce n'est pas tout, ajouta Mulciber avec enthousiasme. Regarde à l'intérieur. Isaac, Andrew et Rodolphus ont aussi participé. Ils auraient bien voulu venir, mais…
Il ne finit pas sa phrase et eut un haussement d'épaules. Le coffre possédait trois compartiments matelassés de velours noir : le central, plus large, contenait une série de photographies animées. En les examinant, Aidlinn s'aperçut que c'était une série de clichés de leur groupe d'amis, à l'occasion de divers évènements où ils s'étaient rendus ensemble, ou même de moments qu'ils avaient partagés à Poudlard. La première montrait Avery, Mulciber et elle-même en train de s'esclaffer à un banquet, une autre montrait Andrew qui faisait le clown avec un étrange chapeau bleu qu'il avait acheté chez Zonko, la boutique de farces et attrapes. Sur une autre, on voyait Rodolphus au mariage de Narcissa et Lucius Malefoy, qui essayait tant bien que mal de sourire et à côté de lui, Isaac, qui le secouait en le prenant par les épaules. Un autre cliché montrait l'équipe entière de Quidditch de Serpentard, avec Rosier comme capitaine, tenant la coupe de Quidditch alors même qu'il avait l'épaule démontée. Il y avait nombre d'autres clichés et Aidlinn sentit ses yeux se mouiller tant son cœur se gonflait de gratitude. Plus que le magnifique coffret, les photos avaient un prix inestimable pour elle et son cœur débordait déjà de nostalgie.
-C'est vraiment… Merci, je ne sais pas quoi dire. C'est parfait.
L'orage passa. Ils restèrent un moment à discuter et à plaisanter tandis que le soleil enflammait progressivement la ligne d'horizon.
-Je pense qu'on devrait y aller, déclara finalement Avery. N'oublie pas Aidlinn, nous avons une excursion à Wolford samedi prochain et tu as l'interdiction formelle de te défiler.
Ils s'en allèrent, chahutant joyeusement dans l'allée de terre menant à la grille d'entrée et emportant toute la chaleur avec eux.
Aidlinn dut se résoudre à dîner sans son père et son frère, mais cela lui laissa le loisir d'admirer les photos que lui avaient laissées ses amis. Elle s'attarda sans s'en apercevoir sur la seule photo où Rosier apparaissait seul, adossé à un chêne du parc de Poudlard, le soleil dorant ses iris et ses cheveux. Le garçon allait lui manquer, c'était certain. Et elle, lui manquerait-elle ? C'était peu probable.
Elle finit par monter se coucher. Filwy avait laissé la fenêtre de sa chambre entrouverte et des bouffées de nuit chaudes et sucrées se déversaient par l'ouverture. La flamme tremblotante de la bougie posée près de la fenêtre finit par s'éteindre sous une étrange bourrasque. Aidlinn se retrouva plongée dans le noir et, l'espace d'un instant, une peur ancestrale l'étreignit.
-Lumos maxima.
La boule de lumière projeta de puissants rayons contre les murs clairs et elle se sentit beaucoup trop visible de l'extérieur. Elle alluma prestement les lampes à huile des tables de chevet encadrant son lit puis consentit à faire disparaître le globe luminescent. La chaude lueur caressa les murs, chassa les ombres et la rassura. Elle s'installa à son bureau, résolue à attendre son frère, espérant qu'il consentirait à veiller avec elle une partie de la nuit autour d'un bol de friandises, comme lorsqu'ils étaient plus jeunes. Elle continua sa lecture d'Escale au pays des rêves ; ses yeux papillonnèrent d'une ligne à l'autre pendant un moment, mais les phrases rechignaient à s'imprimer dans son esprit, elles s'envolaient et échappaient à sa compréhension. Un froissement de papier l'arracha à sa concentration toute relative et elle se redressa sur sa chaise, tous les sens en alerte. Il lui fallut une minute pour remarquer le petit oiseau de papier qui s'était posé sur ses genoux.
Elle ne connaissait qu'une personne qui les fabriquait de cette façon, avec un corps mince et de très longues ailes pour les porter jusqu'au ciel. Dans ses doigts, l'éphémère créature se débattit un court instant avant de perdre la vie et Aidlinn ne put s'empêcher d'admirer le talent de Rosier.
Rejoins-moi en bas.
E.
Était-il vraiment dehors ? Son cœur s'emballa et elle ferma les rideaux d'un coup de baguette dans un sursaut de pudeur, gênée d'avoir été observée à son insu. Elle vérifia l'heure à son réveil magique - dix heures passées. Pourquoi lui donnait-il rendez-vous à cette heure aussi tardive, de surcroît d'une façon aussi cavalière ? Cependant, avec toute la volonté du monde, elle n'aurait su ignorer l'invitation.
Il n'y avait personne sur le perron. En ouvrant la porte d'entrée, laissant le vestibule éteint, elle s'était attendue à trouver la haute silhouette de Rosier adossée au mur, un bout de cigare rougeoyant perçant le noir. Lui avait-il joué un tour ? Elle scruta en vain le parc envahi de ténèbres et s'avança sur l'allée menant au portail ; les graviers du chemin étaient durs sous les semelles de ses chaussons ; l'haleine nocturne caressait ses bras nus et remontait le long de son échine, soulevant légèrement ses cheveux dénoués.
Il l'attendait au portail. Elle ne pouvait pas le voir, mais elle l'aurait juré. Près de la grille, il y avait ce changement d'atmosphère qu'elle connaissait par cœur ; elle ressentait au plus profond d'elle-même les vibrations envoyées par la présence de Rosier.
Et il était là, dissimulé dans l'ombre du mur qui cernait le domaine des Rowle, à moitié présent, à moitié ailleurs, comme un spectre remonté des enfers. Les mains dans les poches, il observait la lune qui montait et déversait sa poudre d'opaline sur les prairies assoupies. Les deux jeunes gens se saluèrent et s'observèrent un instant, puis Evan sortit un écrin de sa poche. Il avait l'air un peu maladroit, ce qui surprit son interlocutrice.
-Je suis passé pour te donner ceci – je sais que c'est ton anniversaire.
-C'est vraiment gentil, Evan, mais tu n'étais pas obligé de…
-Laisse-moi te faire un peu de lumière.
Il l'éclaira de sa baguette et elle sortit de l'écrin une chaîne d'argent au bout de laquelle se balançait timidement un petit joyau vermeil en forme de goutte.
-Tu te rappelles le paquet que tu étais allée chercher pour moi chez Ozarine ? Il contenait une pierre très spéciale : un ancien rubis du roi birman Pégou. Le roi avait demandé à ses meilleurs sorciers d'ensorceler ses plus beaux rubis pour protéger et éclairer sa cité lors des nuits sans lune. Ils ont tous été détruits ou volés depuis longtemps, mais j'ai pu retrouver celui-ci... Le Seigneur des Ténèbres n'en a pas voulu et l'a détruit. Cet éclat a sûrement perdu la majorité de son pouvoir, mais il devrait pouvoir protéger tes rêves et ton esprit, au moins pendant quelques temps.
Evan avait pris une voix douce et hésitante, ce qui émut encore davantage Aidlinn. Elle se sentit idiote de lui avoir acheté une simple mallette magique, l'année dernière.
-Merci, vraiment c'est… C'est un cadeau vraiment incroyable, souffla-t-elle en regardant osciller l'éclat de rubis. Je ne comprends pas comment le Seigneur des Ténèbres a pu détruire une si belle chose.
Rosier avait éteint sa lumière et le petit joyau semblait luire faiblement de l'intérieur, à moins que ce ne fût son imagination et qu'il reflétât simplement les rayons de la lune.
-Il détruit beaucoup de belles choses, admit Evan d'une voix sourde. Il faut faire attention à ce qu'on lui offre.
Cela sonnait comme une sombre mise en garde. Aidlinn remit le pendentif à l'abri dans son contenant. Face aux deux jeunes gens se déroulait un paysage enchanté de champs et de bois peints de nuances de bleu et d'argent. Ce n'était pas le premier soir où ils se retrouvaient tous les deux ; avec le temps, la jeune fille avait fini par remarquer la sérénité qui s'emparait d'Evan dans ces nuits paisibles. Il devenait un fantôme qui se laissait apprivoiser.
-Qu'est-ce que tu vas faire, après l'été ? osa demander Aidlinn, du bout des lèvres.
Elle avait peur de l'effaroucher. Après tout ce qu'ils avaient vécu, tant de choses et en même temps si peu, elle ne savait pas comment se comporter avec lui. Il lui semblait qu'elle ne le connaîtrait jamais.
-Rien que je ne fais déjà. Les affaires familiales me prennent beaucoup de temps… Et nous avons une guerre à gagner.
Aidlinn refusait de le croire. Elle était sûre qu'Evan avait d'autres occupations, d'autres rêves. Elle percevait son âme profonde et agitée qui faisait écho à la sienne, remarquait la manière dont il lui arrivait de ne pas croire au Seigneur des Ténèbres autant qu'il l'aurait dû.
-Ne me fais pas croire qu'il n'y a que ça pour toi, Evan.
Il se rapprocha légèrement, déplaçant l'air autour d'eux.
-C'est important pour moi. Je veux voir ce monde changer, je veux être libre.
-Tu l'es déjà, non ?
Il semblait à Aidlinn qu'Evan avait déjà tout ce qu'il voulait, qu'il ne se souciait de l'avis de personne. Que lui importait un peu plus de liberté ?
-Tu sais ce que je veux dire. Je voudrais que la Terre soit à notre image, pas à celle des moldus, que tout le monde se souvienne de nous. Mais je le fais aussi pour les gens comme toi, ajouta-t-il après une légère hésitation.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Tu as peur, tout le temps. Je le vois dans tes yeux, dans le plissement de tes lèvres, dans la courbe de tes doigts. Mais tu ne devrais pas avoir peur, tu fais partie des quelques privilégiés de ce monde. Nous pouvons faire tellement de choses dont les moldus sont incapables. Le monde devrait se plier à nos désirs et non l'inverse.
Il avait raison, en partie. Elle se sentit affreusement vulnérable tandis qu'elle se tenait là, au bord de ce chemin désert, en pleine nuit, avec sa simple compagnie. L'ambition d'Evan était écrasante. Comment conquérir un monde qui nous avait fait naître ?
-C'est impossible, on ne peut pas flaire ployer le monde.
-Et si l'on pouvait ? Si l'on pouvait défier le temps, la mort ? Pourquoi ne pourrait-on pas avec la magie ? Il y a déjà des retourneurs de temps, des potions de jeunesse. Et s'il était possible de faire plus ? D'arrêter le temps, de vaincre la mort, d'inverser le cours des choses ?
Une nouvelle ferveur s'était emparée d'Evan. Les paroles semblaient se déverser et échapper à son contrôle.
-Ce n'est pas aussi simple. Il y a beaucoup de savants qui travaillent là-dessus. L'univers a ses propres règles qu'on ne peut pas briser.
La passion qui avait animé sa silhouette sembla s'éteindre. Il se détourna d'elle.
-Je n'aurais pas dû t'en parler, je savais que tu ne comprendrais pas.
Elle sentit une déchirure s'ouvrir en elle, fit un pas dans sa direction. Elle aurait tant aimé lui faire comprendre qu'elle souhaitait plus que tout voir le monde selon ses yeux à lui.
-Non, ce n'est pas ça, je comprends. Je voudrais croire que c'est possible.
Il balaya ses efforts d'un rire lent, cassé, qui brisa la douceur de la soirée. Elle refusa de se laisser démonter.
-Bien sûr que j'ai la hantise de la mort, comme tout le monde. Tu crois que je ne voudrais pas ramener ma mère ? On ne peut pas tout avoir Evan, pas même toi. Il faut accepter que certaines choses soient immuables.
Il l'observa un moment et reprit, plus doucement, avec précaution.
-Je ne veux pas me résigner à mourir, Aidlinn. J'aime ce monde, je ne veux pas tomber dans le néant. Je ne peux pas accepter qu'un jour il me faudra disparaître et que ça ne changera rien. Tu peux trouver ça égoïste, si tu veux, mais je n'ai pas de générosité à distribuer à un monde qui me rejettera tôt ou tard. Tu veux savoir ce qui me fait rêver ? L'éternité.
-Nous continuons de vivre au travers des gens qui nous ont aimé, Evan, tenta-t-elle.
C'était une situation nouvelle pour elle que de se voir dans le rôle moralisateur. Elle ressentait la même chose qu'Evan, mais sa raison dépassait son orgueil, contrairement à lui, et elle n'avait pas eu peur de formuler l'opinion le plus sage qu'elle connût, qu'elle avait appris de ses aînés et qu'elle transmettrait aux générations futures. Une vision insipide, réservée aux perdants, mais dont tout le monde, même l'homme le plus puissant, le plus riche et le plus brillant, devait se contenter.
-Epargne-moi ces idioties, ricana-t-il.
Aidlinn sentait sa colère, son esprit fier qui se rebellait contre cette idée de fatalité. Elle brûlait de lui dire que sa mort ne passerait jamais inaperçue tant qu'elle serait là, que le soleil se coucherait pour toujours s'il venait à disparaître, que le monde tournerait au ralenti, sans lui.
-Tu as peur de l'oubli, Evan, mais je ne vois pas comment les gens pourraient t'oublier.
Elle avait chuchoté sans réfléchir, désireuse de calmer le flot de douleur et d'incertitude qui s'écoulait de Rosier. Il s'immobilisa, baissa les yeux sur le sol. Elle était allée trop loin, encore.
-Enfin, ce que je veux dire c'est, tenta-t-elle de se rattraper.
Mais au même moment, un craquement sonore retentit et Isaac apparut face à la grille du manoir. Il sursauta en les voyant, brandit sa baguette puis se relâcha.
-Ah, c'est vous. Mais qu'est-ce que vous faites là, dans la nuit ?
Il y eut un instant de flottement.
-J'ai sonné chez toi pour voir si tu étais rentré et comme tu n'étais pas là, Aidlinn m'a raccompagné au portail, répondit Rosier avec détachement.
Il refusait d'admettre qu'il était venu pour elle. Cette petite trahison fit regretter à la jeune fille son aveu précédent. Elle s'éloigna d'Evan pour aller serrer son frère dans ses bras. Il sentait la fumée de sapin.
-Joyeux anniversaire, petite sœur ! Tu m'excuseras, je n'ai pas ton cadeau sur moi.
-Mon cadeau, c'est que tu sois rentré, souffla-t-elle, le cœur plus léger.
Isaac sourit et se tourna vers son meilleur ami.
-Tu veux entrer un peu ?
Rosier recula dans l'ombre du mur. Les paroles d'Aidlinn l'avaient éloigné et il s'apprêtait à fuir.
-Ça ira, je te remercie. Je voulais juste m'assurer que tout allait bien pour toi, après la réunion de ce soir.
-Je vais bien, assura Isaac d'une voix étrangement rauque.
Rosier acquiesça et disparut sans attendre, ne laissant qu'un vide froid là où il s'était tenu avec tant d'intensité quelques minutes auparavant. Si Aidlinn n'avait pas senti l'écrin chauffer le creux de sa paume, elle aurait cru à un songe.
-La réunion ? demanda Aidlinn.
-Rien d'important, rigola maladroitement Isaac.
Il semblait sincèrement content de la retrouver alors elle ne dit rien et ils rentrèrent ensemble au manoir. Comme l'avait espéré sa sœur, ils veillèrent tard, se racontèrent des histoires effrayantes et se remémorèrent de bons souvenirs ensemble. Le lendemain, en fin de matinée, Isaac revint avec un chiot labrador noir au cou orné d'un gros nœud papillon qu'il offrit à Aidlinn. Sa sœur fut folle de joie et le nomma Angus.
Me revoilà !
Oups désolée, je sais que je n'ai pas posté depuis un moment... J'espère que la suite fera quand même plaisir à certain(e)s. Un énorme merci aux précieux encouragements que vous m'avez laissés feufollet, leleMichaelson, Baccarat V, Lilemesis, RhumFramboise et Zod'a (félicitations pour avoir trouvé aussi vite pour Caradoc ! ;) ).
