Chapitre 47
Aujourd'hui, ciel, temple et rivage,
Tout a disparu sans retour :
Ton parfum est dans le nuage,
Et je trouve, en tournant la page,
La trace morte d'un beau jour !
Alphonse de Lamartine, À une fleur séchée dans un album,
Le cottage était identique à celui de son souvenir. Entourée par les géraniums, les campanules et les delphiniums, la chaumière attendait au bout du chemin bordé d'herbes sauvages, à l'écart de la route. Aidlinn expira lourdement, encore oppressée par son premier transplanage en solitaire. Elle avait énormément douté, avant de s'arracher aux rues sales de Londres pour apparaître à cet endroit précis. L'idée l'avait hantée des soirs durant, alors qu'elle ne parvenait pas à trouver le sommeil et que le fantôme de Richard venait lui souffler des soupçons dans l'oreille.
Des soupçons qu'elle n'arrivait plus à chasser : la mort soudaine de sa mère alors qu'elle atteignait le paroxysme de sa trahison, le mystérieux Caradoc, contemporain de sa mère à l'école. Il lui suffirait de consulter les registres de Poudlard à la rentrée prochaine, découvrir l'identité complète de l'homme, le dénoncer comme membre de l'Ordre du Phénix. Ou peut-être devait-elle donner son prénom à Isaac ou à Rosier puis les laisser se débrouiller. Ainsi elle laverait les péchés de sa mère, se convaincrait d'être du bon côté et de n'avoir rien à se reprocher. Néanmoins, un profond sentiment de culpabilité la retenait, elle avait l'impression de trahir son propre sang en livrant l'allié de sa mère. Était-ce ce qu'Eleanor avait ressenti en projetant d'abandonner sa famille ? Cela ne l'avait pas empêchée de le faire.
Le matin même, elle s'était rendue au Ministère avec son père. Il l'avait laissée seule dans l'immense atrium, au milieu de la marée de sorciers qui ondulait sous la voûté bleue aux inscriptions d'or. Le message avait été clair, elle devrait se débrouiller pour rentrer si elle n'obtenait pas son permis de transplaner. Elle l'avait heureusement obtenu, sous l'œil indifférent d'un vieil examinateur, au milieu de la longue salle d'examen du département des transports magiques.
Et au lieu de rentrer chez elle, elle était apparue devant la maison de la seule personne capable de lui fournir des réponses : Katherine Sheraton, voisine des Rowle et amie d'Eleanor. C'était le moment idéal, son père l'attendait au manoir en début de soirée seulement – elle avait passé son épreuve plus tôt que ce qu'elle avait prévu – et son frère était absent depuis la veille, sûrement chez Evan ou Rodolphus, pour ce qu'elle en savait – il avait pris l'affreuse manie d'aller et venir à sa guise sans prévenir quiconque.
La jeune fille avança avec prudence entre les massifs de fleurs et les arbustes en friches et toqua à la porte. Ce moment lui en rappelait d'autres, de longues années auparavant, quand elle venait en compagnie de son frère et qu'ils restaient des heures à jouer dans le salon. Elle attendit de longues minutes avant d'oser toquer à nouveau. Rien ne bougeait, les volets de la maison étaient tirés, une simple brise agita brièvement les fleurs. La porte s'entrouvrit enfin sur le visage ridé et anxieux d'une petite femme aux cheveux gris, aux vêtements froissés et mal assortis. Aidlinn avait failli ne pas la reconnaître ; Katherine Sheraton, qui avait toujours été une sorcière coquète et pleine de vie, semblait n'être plus qu'un spectre d'elle-même.
-Bonjour Mrs Sheraton, vous vous rappelez de moi ? C'est Aidlinn. Aidlinn Rowle.
La vieille dame cligna des paupières puis répondit en hochant frénétiquement la tête :
-Oui, je me souviens, oui. Bonjour. Aidlinn. La fille d'Eleanor, oui. Entre donc, petite, entre. Ça me fait plaisir, très plaisir.
L'intérieur se révéla identique aux souvenirs d'Aidlinn, là aussi, mais comme recouvert d'un voile sombre. Les épais rideaux ne laissaient filtrer qu'un filet de lumière, les pièces sentaient le renfermé et les meubles étaient recouverts de poussière. Katherine la fit asseoir sur un fauteuil du salon, s'assit de l'autre côté de la table basse, posa ses mains abîmées sur ses genoux et attendit. La fixité de son regard mit mal à l'aise Aidlinn, qui se décida à parler :
-Cela fait un moment que nous ne nous sommes pas vues.
-Un moment, oui. Du thé peut-être ? C'est l'heure du thé.
Mrs Sheraton se leva et partit dans la cuisine. En se tournant sur son siège, Aidlinn pouvait l'apercevoir remplir une théière d'eau froide et la mettre sur le feu. Mrs Sheraton revint avec un plateau de biscuits si secs qu'Aidlinn dut reposer le sien après la première bouchée. Peu après, l'hôtesse amena deux tasses de thé brûlantes qu'elle posa sur la table basse, dessinant deux cercles dans la poussière. Comme Mrs Sheraton ne disait plus rien – ce qui, d'après les souvenirs d'Aidlinn, était inattendu – elle reprit la parole :
-Comment va votre frère Charles ?
-Charles ? répéta la vieille femme en haussant un peu les sourcils. Il va bien, son deuxième fils vient de finir ses études d'herbologie.
En vérité, cela faisait déjà plusieurs années que le fils de Charles avait fini ses études, mais Aidlinn ne releva pas.
-C'est merveilleux, vous devez être très fière de votre petit-fils.
-Je ne sais pas, cela semble bien dangereux pour un garçon comme Terry. Il avait toujours peur du noir quand il venait dormir à la maison ; sa mère devait laisser une veilleuse dans sa chambre. Alors partir à l'aventure dans de lointaines contrées inexplorées ? Mon pauvre petit Terry…
Elle continua à débiter un flot d'inquiétudes pour Terry Sheraton, qui, selon les dernières informations d'Aidlinn, se trouvait depuis des mois en Amazonie à la recherche de nouvelles plantes médicinales – elle avait lu son nom dans un article du Mensuel des Potions, auquel Severus Rogue était abonné. Quand Katherine Sheraton s'interrompit, Aidlinn se décida à aborder le sujet de sa venue :
-Vous vous rappelez de ma mère Eleanor ? Je sais que vous étiez proches, elle vous invitait souvent à prendre le thé. Vous étiez une des seules personnes qu'elle voyait régulièrement.
-Bien sûr, quand passera-t-elle me voir ? J'ai l'impression que ça fait une éternité.
Le regard de Mrs Sheraton se perdit dans le vide.
-Vous savez bien qu'elle nous a quittés, vous êtes même venue à son enterrement.
La vieille dame tiqua et papillonna des paupières, comme si on la sortait d'un rêve.
-Non, je… Vraiment ? Cette chère Eleanor, quelle tragédie ! Ma pauvre petite, tu dois être bouleversée. Encore un peu de thé ?
Alors qu'elle se leva pour remplir la tasse à moitié vide d'Aidlinn, son expression était redevenue lointaine, le chagrin n'avait altéré son visage que l'espace de quelques secondes. La jeune fille ne se laissa pas décourager par les preuves manifestes de la défaillance de la mémoire de son hôtesse.
-Je suis venue car j'ai retrouvé quelques éléments de sa correspondance. Je voudrais savoir si elle vous a dit quelque chose ou si vous savez quelque chose à propos d'un dénommé Caradoc.
Mrs Sheraton ne parla pas, mais ses doigts s'agrippèrent au velours vert de sa jupe. Elle s'était mis à fixer un point imaginaire, situé sur le papier-peint abîmé du mur en face d'elle.
-Caradoc, ce nom ne vous dit rien ?
Elle se mit à secouer la tête, fronçant les sourcils.
-Non. Je ne connais pas de Caradoc.
-Elle vous a laissé des lettres pour lui pendant des mois, insista Aidlinn.
-Non… Non, pas de Caradoc.
-Vous êtes sûre ? Réfléchissez, c'est important.
-Non.
Mrs Sheraton ne la regardait toujours pas, elle commençait à trembler et les coins de ses lèvres tressautaient.
- Ils étaient ensemble à Poudlard. Ils devaient avoir le même âge. Peut-être qu'il n'a pas utilisé ce nom pour vous rendre visite, il devait y avoir un homme qui venait chercher les lettres qu'elle vous laissait.
-Pas de Caradoc. Je ne sais pas. Pas d'homme. Ne me demandez pas.
La pauvre dame se leva et se prit la tête dans les mains, en se détournant.
-Je ne sais rien, je le jure, je le jure.
Sa voix s'était faite plaintive et elle s'était recroquevillée sur elle-même. Aidlinn, inquiète, s'empressa de capituler :
-D'accord, très bien, n'en parlons plus. Asseyez-vous, je vous en prie.
-Je ne sais rien, rien. Pitié, ne me faites pas de mal.
-Mrs Sheraton, revenez !
Mais Mrs Sheraton s'était enfuie du salon en gémissant, disparaissant dans le couloir par lequel elle avait amené Aidlinn.
-Mrs Sheraton ? Katherine ? appela Aidlinn.
Mais la vieille dame ne revint pas. La jeune Rowle se leva, arpenta la pièce, indécise. Devait-elle l'attendre ici ? La suivre ? S'en aller ? Dans la pénombre, elle pouvait distinguer les cadres poussiéreux, certains étrangement vides, d'autres garnis de photos mouvantes et les sculptures de porcelaine posés sur les meubles poussiéreux. Des gens qu'elle ne connaissait pas souriaient, se tenaient mutuellement par l'épaule ou continuaient de vaquer à leurs occupations. Elle allait détourner le regard lorsqu'une femme blonde attira son attention, posant en compagnie de Mrs Sheraton elle-même, dans un cadre majoritairement dissimulé par la multitude d'autres photographies. Revoir le visage de sa mère lui fit un drôle d'effet – Aidlinn n'avait gardé que quelques photos qu'elle connaissait par cœur. Ici sa mère prenait une pose différente, le visage incliné sur le côté, affichant un sourire éclatant qu'elle n'avait jamais sur les photographies d'Aidlinn. Il y avait un troisième homme sur l'image, le visage seulement à moitié sur l'image ; il souriait aussi, l'éclat blanc des dents ressortait au milieu d'une barbe noire épaisse. Il avait posé une main sur l'épaule d'Eleanor, écartant Mrs Sheraton qui se pressait tant bien que mal près d'eux pour rentrer dans le cadre. Cette main était intrusive, déplacée ; les doigts froissaient avec audace le corsage d'Eleanor. C'était indécent, de l'avis d'Aidlinn. L'homme n'était sûrement pas Gordon Rowle. Elle prit la photo, l'ôtant du cadre frénétiquement, prise d'une pudeur soudaine, incapable d'abandonner cette scène aux yeux d'un prochain visiteur.
La chaumière était silencieuse après la disparition de Mrs Sheraton. Aidlinn ne réitéra pas son appel en passant devant l'escalier menant à l'étage, elle sentait le dégoût monter en elle pour cette femme et ce à quoi elle avait pu assister. Elle fit le chemin pour rentrer chez elle à pieds. Le ciel s'assombrissait, il était plus tard qu'elle ne l'avait cru. Elle remonta la route de terre qui coupait la campagne, marcha pendant près d'une demi-heure sans croiser personne au milieu des champs et des bosquets. Ses pensées tournaient autour de la photo présente dans son sac ; elle oubliait déjà l'inquiétante amnésie de Katherine Sheraton.
Au détour d'un énième bosquet se dressait le manoir Rowle, son toit noir et pointu dressé vers le ciel. La grille d'entrée était entrouverte et Aidlinn espéra qu'Angus, le chiot labrador que son frère lui avait offert, ne s'était pas enfui. Elle le trouva dans le jardin, en train de jouer dans les herbes folles près de l'ancienne fontaine. Il ne semblait pas vouloir la suivre alors qu'elle se dirigeait vers la demeure, si bien qu'elle le laissa derrière elle. La lourde porte d'entrée de bois était ouverte aussi, ce qui semblait plus inhabituel. En pénétrant dans le hall désert, elle remarqua tout de suite le grand miroir brisé, le guéridon renversé. Son estomac se serra d'inquiétude.
Elle avança encore, prit sur la gauche, entra dans le grand salon vert, lui aussi dévasté, sinistre. Les fauteuils étaient éventrés, retournés ; un vase de porcelaine auparavant posé sur la cheminée gisait en morceaux sur l'épais tapis dans un lit d'eau et de pétales ; un des portraits avait été décroché du mur. Derrière le rideau déchiré, une porte-fenêtre était ouverte et une silhouette se tenait à l'extérieure. Aidlinn s'y précipita, le cœur battant, en reconnaissant l'individu au-dehors. Gordon Rowle fumait sur la terrasse, son costume de tweed lacéré et le visage contusionné. Il semblait amer, mais étrangement calme.
-Père ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? La maison, les meubles… Les cambrioleurs sont revenus ?
Il se tourna vers elle et elle retint une exclamation en voyant la chair meurtrie autour de son œil droit et les profondes rides de douleur qui marquaient son front. Son père la fixa longuement, les yeux terriblement froids et suspicieux. Il finit par se détendre.
-Un désaccord, rien de plus. Tout va bien, les elfes vont nettoyer ça.
-Tu es blessé…
-Je vais bien, tu n'as pas à t'inquiéter.
Sa posture était raide, il portait la totalité de son poids sur une seule jambe et une de ses épaules était affaissée, mais il paraissait déterminé à ne pas recevoir d'aide ; il refusa aussi sa proposition de nettoyer les coupures qui parsemaient son visage et ses mains.
-Isaac va revenir, il pourra t'aider, il connaît des sorts…
Son père se crispa comme si elle venait de le frapper.
-Isaac ne reviendra pas.
Aidlinn le fixa, interdite. Un poids était tombé dans son estomac alors qu'elle se sentait glisser vers l'horreur, imaginer le pire.
-Mais… Mais il va bien, n'est-ce pas ? Pourquoi ne reviendrait-il pas ?
-Il va bien. Je dis simplement qu'il ne risque pas de revenir.
Il semblait peu désireux de continuer mais fit l'effort devant l'air perdu de sa fille.
-Lui et moi nous sommes disputés. Il va avoir besoin d'un peu de temps.
Et il était rentré dans la maison, avait disparu dans les ténèbres du salon ravagé. Aidlinn était restée dehors alors que le soleil enflammait les collines à l'ouest, que le ciel s'obscurcissait et que l'horizon disparaissait, espérant un signe de son frère qui n'arriva pas.
