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Chapitre 50

Un jour à la fois, c'est ce que nous avons. C'est ce que tout le monde a si vous y réfléchissez.

The Haunting of Bly Manor

Andrew Wilkes se tenait dans la vaste salle à manger du fort familial, les mains sagement croisées sur la longue table d'ébène, face aux deux hommes en uniformes qui étaient assis face à lui. Ils s'étaient présentés à sa porte comme Hank Peck et Stephen Hinton, membres de la Brigade de police magique, lui avaient montré leurs badges avec des mines importantes et il s'était effacé pour les laisser entrer. Peck, le plus trapu des deux, s'était avancé pour parler ; il semblait lentement approcher de la cinquantaine et le pli mou de ses lèvres était couronné d'une courte moustache.

-Nous souhaiterions parler à Mr Andrew Wilkes.

A côté de lui, Stephen Hinton, un géant au corps indolent, s'était contenté d'acquiescer.

-C'est moi. Si vous voulez bien me suivre, j'imagine que nous serons mieux à l'intérieur.

Andrew avait eu un regain de courage en leur faisant traverser les imposantes pièces du fort. Ses parents s'étaient absentés pour effectuer des courses de rentrée en compagnie de ses intenables petites sœurs et il se sentait démuni face à ces deux inconnus. Pourquoi venaient-ils l'interroger ? Cela concernait-il ses activités pour le Seigneur des Ténèbres ? Avaient-ils découvert quelque chose ? Il repensait à la torture des Grice, au petit garçon effrayé, à la maison en flammes au milieu du charmant jardin. Lui, Isaac ou Rosier avaient-il laissé une preuve de leur passage ? Avaient-ils été aperçus par un témoin ? C'était insensé, ils étaient toujours prudents. Et qui aurait donc pu le reconnaître ? Il n'avait vu aucun avis de recherche dans les quotidiens qu'il scrutait chaque jour à en perdre la vue.

-Vous étiez à la réception organisée par M. Moon, le 12 juillet dernier, c'est exact ? Nous sommes ici à la suite du hum… troublant accident de Miss Moon.

Andrew se relâcha imperceptiblement. Il pouvait parler autant qu'ils voudraient de cette journée-là, il n'avait rien fait de mal.

-J'y étais, en effet. Une très belle réception si vous voulez mon avis. Il y avait beaucoup de gens importants.

-Pourquoi étiez-vous invités ?

-Eh bien, mon père fait beaucoup de commerce avec l'entourage de M. Moon et j'étais à l'école avec sa fille. Je suppose que ces deux éléments ont joué.

-Votre famille est dans l'élevage d'Abraxans, c'est ce qui est indiqué dans notre registre. Mais votre père ne s'est pas rendu à la fête, n'est-ce pas ?

-Entre autres, oui, nous possédons aussi quelques mines de charbon encore en activité. Ce jour-là, il devait partir livrer deux animaux à un client en Irlande. Le voyage en bateau s'annonçait compliqué alors il a préféré faire le trajet avec eux. On ne sait jamais comment ces bêtes vont réagir, vous comprenez.

Andrew frissonna en se rappelant la fois où son père était revenu à la tombée du jour, avec la chemise tachée de sang et un bras amoché par un des jeunes étalons. Les Abraxans étaient de magnifiques créatures, mais si puissantes que le moindre mouvement imprévisible de leur part pouvait devenir dramatique pour ceux qui s'en occupaient. Peck hocha la tête, visiblement peu intéressé par les créatures magiques.

-Comment décririez-vous l'ambiance de la fête ?

-Parfaitement semblable aux autres, je dirais.

-Aux autres ?

-Oui, aux évènements auxquels j'ai pu assister.

-Et vous assistez souvent à ce genre d'évènements ?

-Aussi souvent que lorsqu'on m'y invite, ni plus, ni moins malheureusement.

Andrew s'attendait à ce que l'inspecteur insistât pour plus de précision, mais à ce moment entrèrent deux elfes de maison chargés de plateaux sur lesquels étaient disposés trois tasses de thé fumantes, du lait et des biscuits.

-Vous prendrez bien un peu de thé, messieurs ?

Les deux inspecteurs échangèrent un regard circonspect. Peut-être craignaient-ils qu'Andrew eût dans l'idée de les empoisonner – cette perspective le fit sourire légèrement. Ils finirent par accepter une tasse, mais ne touchèrent pas aux gâteaux.

-Je vous remercie. Où en étions-nous ? reprit Peck. Avez-vous vu Miss Moon lors de cet évènement ?

-Oh oui, évidemment. Qui ne la verrait pas, n'est-ce pas ? Je l'ai saluée en début d'après-midi.

Andrew se rappelait son visage tourmenté, bien moins solaire qu'il ne l'avait été à leur première rencontre, un an auparavant. Il s'était demandé où étaient passés son orgueil éclatant, son assurance inébranlable, son sourire envoûtant et une pointe de culpabilité lui serra le cœur. Peut-être que s'il avait pris le temps de s'enquérir de son état…

-Vous a-t-elle semblé différente ?

-Pas vraiment. Depuis quelques temps, elle semblait traverser une période difficile.

-Qu'entendez-vous par là ?

-Elle semblait éteinte, hagarde. Ordinairement, elle était du genre à se faire remarquer.

Hinton, qui se contentait jusque-là de suivre l'échange, se mit à écrire avec application dans son carnet. Le bruit de la plume noire crissant sur le papier remplit le silence qui s'étira quelques secondes.

-Et combien de temps diriez-vous que cette « période difficile » a duré ?

-Quelques mois, je ne sais plus exactement. Un peu après les vacances d'avril.

-Et avez-vous une idée de la raison de ce changement d'attitude ?

-Oh bien sûr. Elle avait été quittée par son petit ami.

Puis chassée par Evan, compléta Andrew intérieurement. Cependant il était certain que c'était l'absence d'Isaac qui avait fini par déprimer sa camarade de classe ; si Rosier pouvait subjuguer, personne ne souffrait jamais réellement de son absence.

-Qui donc ?

-Isaac Rowle. Mais il n'était pas à la réception.

-Pourquoi n'y était-il pas ?

-Je suppose qu'il n'avait pas envie de la revoir.

Peck parcourut rapidement le parchemin déroulé devant ses yeux.

-Mais il y avait des membres de sa famille, non ? Je lis Gordon Rowle et Aidlinn Rowle sur la liste des invités.

-Sa sœur Aidlinn était là, oui. En revanche je n'ai pas vu leur père.

Les deux enquêteurs continuèrent à poser des questions. Les Rowle avaient-ils une raison de nuire à Melyna ? Assurément non, selon Andrew, et même les policiers ne semblaient guère y croire. Ils lui demandèrent ensuite s'il avait vu quiconque s'approcher de Melyna pendant la fête.

-Énormément de monde, presque la totalité des invités.

-Et peu avant la tragédie, peut-être ?

-Je regrette, je n'ai pas fait attention.

Il avait passé un certain temps à taquiner Séphronie Parkinson – il l'avait trouvée jolie dans sa robe d'été à motif floral. Elle était bien plus douce et distinguée que son frère Manfred.

-Vous connaissez Mr Lothaire Selwyn, peut-être ?

Un frisson imperceptible roula sous la peau d'Andrew.

-En effet, je le connais un peu.

-Il a été aperçu près de Miss Moon peu avant les faits. Que pourriez-vous nous dire de lui ?

-C'est quelqu'un de très secret.

-Est-il du genre violent ? Savez-vous s'il aurait pu avoir un désaccord avec Miss Moon ?

Andrew fit une pause. Il repensa aux inquiétantes rumeurs qui circulaient sur le mangemort et l'extrême détachement qui suintait de ses manières. Il ne pouvait certainement pas répondre honnêtement à cette question.

-Je n'en sais rien. Comme je vous ai dit, je ne le connais que de vue. Et je n'ai aucune idée de ce qu'il aurait pu vouloir à Melyna.

Pourtant, tandis qu'il parlait, la vision de Lothaire usant de son influence sur Melyna pour lui faire du mal n'était pas surprenante du tout. Qui pouvait savoir ce qui se cachait derrière le visage impassible de Selwyn ? Qui pouvait deviner quelles pensées sombres remuaient derrière le rideau de ses pupilles stériles ? Andrew aurait voulu inciter les deux policiers à chercher de ce côté-là, mais il savait que si Lothaire venait à l'apprendre, il perdrait bien plus cher qu'une aimable camarade de classe. Selwyn était un monstre qui ne ferait qu'une bouchée de ses petites sœurs.

-Tout le monde semble le connaître, mais personne n'est capable d'en parler, marmonna Hinton avec mauvaise humeur.

Andrew ne répondit rien. Il n'avait aucune envie d'être associé à l'inculpation de Selwyn. Tôt ou tard, les enquêteurs se rendraient chez lui et comprendraient par eux-mêmes.

-On nous a cité aussi Walden Macnair, vous le connaissez ?

-Il est bourreau au département de régulation des créatures magiques.

Une fois de plus, Andrew ne leur donna pas les réponses qu'ils espéraient. Ils continuèrent à lui citer des noms qu'on leur avait donnés : Antonin Dolohov, Dorélius Lestrange – le père de Rodolphus et Rabastan -, Abraxas Malefoy, Walburga Black – Andrew se mit à rire en imaginant la volubile dame tenter d'assassiner Melyna -, Cyrus Avery – le père d'Edern et de Jared -, les Orlov, les frères Travers, Parkinson Senior, Xalème Shafiq, Flint, Jugson, Crabbe, Rookwood… Les mangemorts les plus influents semblaient tous figurer sur la liste que lisait Hanz Peck en fronçant les sourcils – Andrew supposa que certains adversaires politiques du parti conservateur sang-pur présents lors de la réception s'étaient empressés de leur donner une liste des individus qu'ils estimaient les plus suspects et que Peck était davantage enclin à leur faire confiance. Comme si Melyna avait pu être attaquée par un mangemort, alors qu'elle en est un elle-même, pensa Andrew avec scepticisme. Pourtant, une part de lui savait que vivre parmi les loups était une constante lutte de pouvoir, il arrivait toujours un moment où ils tentaient de se retourner contre vous.

Hanz Peck finit par prononcer le nom d'Evan Rosier.

-Evan ? éclata de rire Andrew. C'est mon ami, je suis sûr que ce n'est pas lui. En plus, il n'a pas approché Melyna.

-Vous vous doutez bien qu'un sortilège peut être jeté à distance, Mr Wilkes, intervint Hinton avec ennui.

-Si je comprends bien, reprit Peck avec scepticisme, vous côtoyez ces gens à toutes les réceptions auxquelles vous vous rendez et vous ne savez rien sur eux ?

Andrew eut un faible sourire d'excuse.

-On n'apprend pas à connaître les gens dans ce genre de rassemblement.

-Pourtant, des rumeurs doivent circuler. Je sais ce que c'est, vous savez.

Peck avait pris un ton amer, comme s'il essayait de convaincre Andrew qu'il avait aussi eu son lot de mondanités, mais Andrew était un mangemort, ce que ne serait jamais Hanz Peck ; par conséquent ce dernier ne pouvait se douter du genre de rumeurs qu'Andrew entendait. Le jeune homme repensa à la façon dont Macnair s'était vanté d'avoir éviscéré un prisonnier vivant à la dernière réunion, au récit morbide de la dernière expédition punitive d'Hilard Travers, au rire dément de Bellatrix Black qui écoutait avec tant de plaisir.

-J'essaie de ne pas trop prêter attention aux bavardages.

Les inspecteurs finirent par se lever et partir, visiblement découragés. Sur le pas de la porte, Andrew ne put s'empêcher de les retenir.

-Alors, vous ne pensez pas à une tentative de suicide ?

Peck se retourna, lui lançant un regard perçant.

-Absolument pas. Et vous ?

Une rafale de vent se leva et agita la nature sauvage autour d'eux. Andrew se contenta de secouer la tête. En suivant du regard les deux hommes redescendant la route rocailleuse, Andrew se maudit de ne pas avoir été plus éclairant. Il aurait dû laisser quelques pistes, lui qui se targuait toujours d'être vif d'esprit ; au lieu de cela, il avait protégé de cruels aliénés comme Selwyn et Macnair par nécessité et une jeune fille risquait d'en pâtir.

Le soir-même, pendant le dîner, Andrew dût raconter la visite des deux enquêteurs à l'ensemble de sa famille.

-Cette fille, Melyna Moon, sortait avec Isaac Rowle, n'est-ce pas ? demanda Patience.

-Ils sont sortis quelques mois ensemble, approuva Andrew. C'est moi qui t'avais dit ça ?

Il ne pensait pas avoir mentionné la vie amoureuse de son ami devant ses sœurs. Patience lui offrit un sourire angélique sans répondre.

-Le pauvre, il doit sûrement être bouleversé, soupira Rose.

-Bien sûr qu'il l'est, intervint Mrs Wilkes, mais pensez d'abord à ses pauvres parents. Nous devrions leur envoyer quelques mots de soutien, qu'en penses-tu, Howard ?

Mr Wilkes approuva d'un signe de tête.

-Absolument, chérie. Andrew devrait aussi rendre visite à cette pauvre petite dès qu'elle se sera en état et lui porter des fleurs.

-Rodolphus a appris par ses parents qu'elle était hors de danger, reprit Andrew.

-Dans ce cas, qu'attends-tu, mon enfant ? Va donc lui rendre visite, elle sera contente.

Andrew acquiesça d'un signe de tête. Il avait retardé le moment de répandre la nouvelle dans sa famille par crainte de devoir rendre visite à Melyna. Il savait évidemment qu'il aurait été incorrect de ne pas y aller, mais il doutait d'être capable de la regarder en face. Après tout, il l'avait évitée durant leurs derniers mois ensemble à Poudlard, soutenant Isaac et Evan dans leur décision commune de l'éloigner. S'il comprenait la rancœur du premier, il avait honte d'avoir accepté le mauvais comportement du second. Melyna avait beau avoir encouragé Rosier à céder à ses avances ce soir-là, Andrew devinait que le jeune homme avait depuis longtemps décidé de la briser - il ne supportait personne qui pût lui faire de l'ombre.

Après le repas, Adèle Wilkes et Andrew se rendirent dans la salle de jeux – la première avait demandé au second de venir l'aider à polir les pièces d'argent du jeu d'échec.

-C'est un travail trop minutieux pour les elfes, argua-t-elle avec conviction, et ces pions n'en font qu'à leur tête !

Ils passèrent un moment à astiquer les pièces qui se tortillaient en couinant, seuls dans la pièce fraîche qui sentait la cire – les elfes avaient ciré le parquet et les meubles.

-Andrew, mon chéri, tu sais que nous te soutiendrons quels que soient tes choix, commença sa mère.

Elle lui jeta un regard prudent qu'Andrew fit semblant de ne pas remarquer. Il serra sa tour plus fortement, lui arrachant un cri de protestation.

-Avec ton père, nous nous demandons si c'est vraiment une bonne idée de t'engager comme mangemort par les temps qui courent. Bien sûr, c'est admirable de fréquenter tous ces aristocrates et ils ont de courageuses idées, mais cette guerre… regarde ce qui est arrivé à Melyna Moon. La pauvre petite a failli y laisser la vie !

Andrew grimaça, il avait toujours su que ce moment finirait par arriver : le moment où les rumeurs horribles qui circulaient sur les mangemorts deviendraient plus tangibles pour sa famille et qu'ils cesseraient de fermer les yeux sur ses activités. Cependant, il était trop tard. Andrew aussi avait fermé les yeux ; il avait sauté à l'aveugle dans le gouffre obscur que ses amis lui désignaient ; il avait signé le contrat avant de le lire.

-Ce qui est arrivé à Melyna n'a rien à voir avec ça, Maman.

-Tu es sûr ? Tu sais avec ton père, nous entendons beaucoup de choses. Les gens murmurent que c'est de pire en pire. S'il y a quoi que ce soit, tu peux nous en parler, tu le sais, n'est-ce pas ? Si quelque chose te rend nerveux ou te fait peur, tu sais que nous ferons tout pour t'aider, tu n'es pas obligé de tout garder pour toi.

Le visage de sa mère était crispé de souci et apparaissait tristement fragile. Andrew aurait voulu se blottir contre elle, comme quand il était petit et qu'il était effrayé par un monstre tapi sous son lit, mais c'était à présent lui le plus apte à chasser les cauchemars, personne d'autre que lui-même ne pouvait plus le protéger. Il se redressa et s'éclaircit la gorge pour chasser la boule qui s'y formait.

-Je sais, maman. Ne t'inquiète pas, tout va bien. Les gens disent tout et n'importe quoi, mais bientôt, quand nous aurons gagné la guerre, tu verras que tout cela en valait la peine.

Sa mère le contempla sans que les plis barrant son front ne disparussent.

-Je sais que tu veux faire le nécessaire pour nous, pour tes sœurs, mais tu n'es pas obligé de te mettre en danger pour un statut social, tu comprends ? Ton père et moi préférons te savoir avec nous, en sécurité, plutôt qu'à risquer ta vie au-dehors en compagnie de ces fanatiques...

La voix de Mrs Wilkes se brisa et elle s'avança pour le prendre dans ses bras.

-Je t'aime tellement, mon garçon. Nous pourrions nous éloigner pendant quelques temps tu sais. Dès que ton père aura conclu ses affaires en cours, nous pourrions tous partir en vacances.

Partir. Il se rappela ce qu'il avait suggéré à Aidlinn Rowle sur la tour d'astronomie, bien des nuits plus tôt. Tu sais, si tu ne voulais vraiment pas participer à cette guerre, tu pourrais partir. Mais Aidlinn ne possédait pas la Marque qui rongeait le bras de ses porteurs ; Andrew était lié jusque dans sa chair au Seigneur des Ténèbres. Il tenta de se dégager avec douceur, saisissant les poignets de sa mère.

-Je ne partirai pas. Vous ne pouvez pas comprendre, le Maître n'accepte pas les démissions. Je suis avec eux maintenant et c'est comme ça. Tout finira bien.

-Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur, voilà tout. Promets-moi que tu feras attention.

-Bien sûr que je ferai attention.

Il n'eut pas le cœur de formuler une réelle promesse. Plus le temps passait et plus il se rendait compte que l'avenir s'annonçait incertain.

oOo

Melyna était allongée sur un étroit lit d'hôpital, recouverte de draps blancs, les mains mollement tournées vers le plafond et la tête dirigée vers la fenêtre qui laissait apercevoir l'azur du dehors.

-Miss Moon est encore assez faible, veuillez ne pas la brusquer, avait prévenu la guérisseuse qui l'avait fait entrer.

Elle lui avait jeté un coup d'œil sévère dans sa tenue de fonction verte. Andrew avait lu le nom inscrit sur son badge – Mrs Winger – pour la remercier, mais s'était abstenu en le reconnaissant. Les Winger étaient des sang-pur, mais ils avaient fait le choix de ne pas rallier le parti conservateur et pire, de soutenir les modernistes et les nés-moldus. Il scruta en vain le visage brun de son interlocutrice, en quête d'un signe qui indiquerait qu'elle avait reconnu en lui un ennemi potentiel. Après tout, elle n'avait pu rater la Marque sur le bras de Melyna Moon. Savait-elle seulement tout ce que ce tatouage impliquait ? Ou pensait-elle que Melyna était une adolescente rebelle qui voulait défier l'autorité en se marquant de ce signe si redouté ?

-Cela fait des jours qu'on essaie d'obtenir une réponse de sa part, reprit simplement la guérisseuse.

Le jeune homme se tourna vers Melyna. Il ne pouvait voir son cou et l'affreuse cicatrice qui devait s'y trouver, comme la peau meurtrie était encore recouverte d'épais bandages, alors il s'approcha, faisant le tour pour s'interposer entre la fenêtre et la convalescente, dans l'espoir de capter son attention.

-Salut Melyna, ça fait un moment.

Elle ne se leva pas les yeux vers lui, se comporta comme s'il ne se tenait pas face à elle à ce moment précis. Ses yeux éteints passaient à travers lui et se perdaient dans un coin vide de la pièce. Andrew lança un regard dérouté à Mrs Winger.

-Elle est sans réaction depuis qu'elle s'est réveillée.

Mrs Winger s'assombrit et fit quelques pas vers Andrew, nullement intimidée alors qu'elle devait mesurer une quinzaine de centimètres de moins que lui. Ses yeux foncés fermement ancrés dans les siens, elle reprit :

-Il y a une possibilité que les dommages causés à son esprit soient irréversibles, dans le cas où ses pensées auraient été violées, bien entendu.

-Vous voulez dire qu'elle aurait pu subir une puissante manipulation mentale ?

Mrs Winger eut un petit sourire entendu.

-C'est vous qui le dites.

-Dans ce cas, elle pourrait ne jamais se réveiller complètement ? articula lentement Andrew.

La guérisseuse garda le silence quelques secondes, inspectant la convalescente amorphe avec une certaine tristesse.

-L'esprit humain est fragile, Mr Wilkes. Nous vivons en des temps troublés où toutes sortes de magie se rencontrent. Miss Moon n'est pas la première à présenter ce genre de symptômes. Il est très difficile pour ce genre de patients de retrouver la raison. Bien souvent, ils sont piégés dans un genre de… labyrinthe. Ils passent toute leur vie à fouiller chaque passage, mais à chaque fois, ils manquent la sortie.

Elle fit une pause devant l'air amer d'Andrew et lui posa une main compatissante sur l'épaule.

-Tout ce que nous pouvons faire pour Miss Moon est de lui fournir un cadre de vie sécuritaire et propice à son éveil. Il faut garder espoir, tout n'est pas encore perdu pour elle. Je serai à mon bureau au fond du couloir, si vous voulez rester un peu avec elle. Cela pourrait lui être bénéfique.

L'instant d'après, Andrew était seul face à ce qu'il restait de son ancienne camarade. Il osa finalement capturer délicatement sa paume entre ses doigts, en quête d'une réaction. La peau de Melyna était glaciale – on aurait dit qu'elle était morte.

-Andrew ?

A l'entrée de la pièce se tenaient Edern, Aidlinn et Mulciber. Tous les trois le contemplaient avec des yeux ronds.

-Une guérisseuse nous a indiqué la chambre. Tu ne devineras jamais son nom de famille, rapporta Avery en s'approchant.

Les trois jeunes gens avaient apporté des fleurs et des chocolats qu'ils posèrent au pied de la table de chevet, en compagnie d'autres présents.

-Winger, je sais. Ce n'est pas vraiment le moment pour parler de cela, répondit Andrew avec une certaine lassitude.

-Salut Melyna, tenta Mulciber en levant une main.

-Elle ne te répondra pas, l'avertit Andrew. L'infirmière m'a dit qu'elle n'avait pas montré un signe d'intérêt pour l'extérieur depuis son réveil.

Il leur raconta ce que l'infirmière avait sous-entendu et ses interlocuteurs échangèrent des mines sombres.

-Une attaque mentale comme le sortilège de l'Imperium ? reprit Mulciber.

-Peut-être, s'il a été utilisé de manière abusive.

-Dans quel cas n'est-ce pas abusif ? ironisa Avery, ce qui fit rire Mulciber.

Andrew esquissa à peine un sourire, il détestait et craignait plus que tout les manipulations mentales.

-En tout cas, elle a reçu beaucoup de mots de sympathie, remarqua Mulciber en s'approchant des présents accompagnés de cartes qui s'entassaient autour de son lit.

-Tu ne devrais pas les lire, c'est peut-être privé, remarqua Aidlinn, mais ses yeux aussi brillaient de curiosité.

-Ce n'est pas comme si elle pouvait le faire elle-même, se justifia Avery en rejoignant son ami.

Ils se mirent à inspecter les cartes.

-Beurk elle a reçu un mot de Manfred Parkinson. Je savais qu'il avait un faible pour elle.

-Celui-ci est des Shafiq, mais ils ont simplement signé.

-Celui-là est de Rachel Minchum !

-C'est logique, elle était à la garden-party, leur rappela Aidlinn, qui s'empara de la carte posée contre un bouquet de fleurs de lys.

-Peut-être que Minchum a planté ses ongles manucurés dans la nuque de Melyna et lui a fait perdre l'esprit, suggéra Mulciber en ricanant.

Andrew rigola légèrement, le cœur soudain plus léger. L'espace d'un instant, il envia Avery et Mulciber, qui pouvaient se montrer si joviaux en de telles circonstances. Peut-être ne concevaient-ils pas la réalité de l'horreur qui se resserrait autour d'eux, ou peut-être choisissaient-ils de ne pas la remarquer.

-Même Evan a amené quelque chose, scanda Avery en se tournant vers Aidlinn. Peut-être qu'il n'était pas si ivre que ça, cette fameuse nuit.

La jeune fille resta insensible aux sous-entendus du garçon.

-Peut-être serait-il plus judicieux de regarder qui n'a rien envoyé ? proposa-t-elle.

-Honnêtement, je ne sais pas. Je pense que si c'était moi qui l'avais mise dans cet état, j'aurais quand même envoyé des fleurs, pour rire.

-Des policiers sont venus me voir, l'autre jour, dit Andrew.

-Chez moi aussi, répondit Avery. Ils ont interrogé toute ma famille. Mon père leur a dit d'aller voir du côté de ces benêts de Paulson. Après tout, les deux fils faisaient partie du personnel qui assurait le service. A leur place, même avec un sang aussi souillé, j'aurais eu honte d'assurer le travail d'un elfe de maison.

Les Paulson étaient très impliqués dans la défense des droits des cracmols, Mrs Paulson en étant une elle-même. Andrew vit Mulciber rougir dans le dos d'Edern, mais n'en comprit pas la raison.

-Cela m'étonnerait qu'ils en prennent compte, répondit Andrew. Ils avaient l'air de se concentrer sur les membres de notre parti. McGonagall aura assurément dressé une liste pendant la fête et Heck doit être de mèche avec lui.

-C'est obtus de leur part de ne pas envisager d'autres suspects, remarqua Aidlinn. Si quelqu'un lui a bien fait du mal, ce pourrait être n'importe qui.

-Je ne sais pas, dit seulement Andrew.

Il n'était plus sûr de pouvoir défendre son propre camp.