La nuit est noire, loin des hommes. Les premiers temps j'avance à tâtons, incapable de savoir dans quelle direction aller. Mais je marche sans ralentir: après tout, j'ai grandi les pieds dans la neige et ce que je devine dans la nuit n'est pas engageant. Je sens le froid et la faim dans les ombres tout autour de moi. À chaque craquement dans l'obscurité, à chaque mouvement, je murmure une nouvelle prière tout en étant consciente que le petit couteau que je porte à ma ceinture ne me protégera pas contre grand chose, ni contre une meute de loups ou un ours ni des brigands dont je devais croiser le chemin. Mais bientôt, l'aube pointe entre les arbres au dessus de ma tête et je me permets de souffler un peu. Je devrais avoir sommeil. Probablement. Mais il fait si froid et je ne peux m'arrêter. Il me faut trouver un village ou du moins une maison où les habitants accepteront de m'héberger. Je reprends ma marche péniblement - j'ai arrêté de courir il y a déjà plusieurs heures déjà.

Le premier hameau que je trouve est minuscule, à peine quelques maisons, et je me rends alors compte que je ne parle pas la langue. J'ai donc quitté les frontières de Blue Graad… et si je me fie à ce que j'entends, je suis aujourd'hui à Asgard. Je cogne à la porte de la demeure la plus cossue, me présentant sous le nom d'Anna Sidorova, de ton nom, Lena, et offrant mes services dans un nordique approximatif. En attendant mon accent, l'homme me répond en russe. Je souris.

Il s'appelle Eimund et je sens aussitôt que la bienveillance avec laquelle il m'accueille chez lui n'est pas feinte. Sa femme, Mila, provient tout comme moi de Blue Graad et a sans doute dû en voir d'autres comme moi. Elle vit ici avec sa fille ainée et les deux enfants qu'elle a eu avec lui par la suite. La plus vieille, Lidia, est née à Blue Graad et parle un peu russe, elle aussi, et elle est un peu plus jeune que moi, mais elle est contente d'avoir quelqu'un avec qui parler. Je m'installe dans cette maison en tant que servante, mais la dynamique est différente. Ici, je suis dans une vraie famille, et cela me rappelle la vie avec toi, Lena… et il y a plus longtemps, avec ma mère et Vladen. J'aime à croire que je suis un peu une fille et une sœur. J'apprends petit à petit la langue des environs. Un jour, le plus petit me regarde, et au lieu de m'appeler Anna, le nom qui sort de sa bouche est Arnví. Milka le reprend aussitôt, mais moi, je trouve ça rigolo. Arnví. Arn signifie oiseau et vi, une prêtresse ou une guerrière.

-Ça me plait, que je dis au petit bonhomme qui me regarde toujours.

Sa mère parait surprise, mais à partir de ce jour je suis Arnví. Je suis de ces terres. Cela fait presque un an que je suis ici et les habitants des environs ne me dévisagent plus comme étrangère. J'en suis même surprise, de voir avec quelle familiarité je suis considérée, moi qui ai les traits d'une femme de l'est, brune parmi tous ces gens à l'allure scandinave et aux teints pâles et qui parle avec un accent étranger dans la voix, alors qu'à Blue Graad, on me dévisageait toujours après quinze ans. J'ai appris à parler et à écrire leur langue comme je l'ai pu, et même si je continue à nettoyer et à prendre soin d'Egill, le plus jeune, quand leur mère n'est pas dans les parages, j'apprends aussi d'eux à maitriser l'énergie qui dort en moi, chose dont j'ai bien sûr entendue parler mais qui m'était presque inconnue. J'aime cette sensation sous ma peau aussi bien que l'idée de seulement savoir, même si je doute de pouvoir un jour rivaliser avec les grands guerriers dont j'ai entendu parler. Parfois je sors pour regarder l'horizon et je repense aux paroles de Lena. La vie se montre parfois plus dure ici, mais ça y est, je suis libre. Enfin.

-Dis-moi, Arnví, me demande un jour Eimund, alors que nous sommes réunis au coin du feu. Qu'es-tu venue faire ici, si loin de chez-toi?

Un rictus m'échappe. J'avais presque espéré qu'ils oublieraient.

-Ma mère est morte, dis-je. Ma mère adoptive, me sens-je obligée de préciser. Ma mère, Natya Petrova, a péri noyée avec mon frère Vladen quand je n'avais que huit ans.

Je montre la petite croix que je porte à mon cou pour appuyer mes propos. Ce bijou attire toujours l'attention depuis toujours, dans des pays principalement polythéistes. Natya me l'a offerte il y a très longtemps. Je ne l'ai jamais enlevée.

-J'ai été recueillie au palais, et j'ai été élevée par une intendante, Lena Sidorova, continue-je en montrant à son tour l'anneau. Jusqu'à ce qu'elle meure d'une maladie des poumons.

-Je suis désolée, ma chérie, me dit Milka en posant sa main sur la mienne.

Je souris.

-Elles étaient toutes les deux des femmes extraordinaires. Je suis sûre qu'elles sont là où elles sont heureuses… et Vladen aussi.

Lidia me serre à son tour dans ses bras, et Eimund pose sa main sur mon épaule. Aster et Egill sont trop jeunes, mais néanmoins, la petite fille vient elle aussi se blottir contre moi, comme si elle comprenait. Je souris, larmes aux yeux, entourée par eux tous.