Quand la saison des tempêtes revient, je réalise que je suis ici depuis presque deux ans. Je demande à Eimund pour être sûre de ne pas m'être trompée. Il me répond avec amusement que j'ai raison.
-J'aurais donc dix-sept ans bientôt.
-Tu es presque adulte, me sourit Eimund, parlant avec une certaine fierté.
Il regarde au loin.
-Tu resteras? me demande-t-il.
-Pourquoi partirais-je?
-Parce que tu serais adulte, m'explique-t-il. Et que plus rien ne te retiendrait.
Je vois soudain une certaine inquiétude dans son expression.
-Je ne veux pas m'en aller, poursuis-je, ne sachant si je dois être amusée ou sérieuse. Vous me manqueriez tellement.
Il sourit. Il propose de continuer à m'apprendre, à lire et à écrire, à connaître la forêt, les plantes et les animaux, même à devenir une guerrière comme mon nom l'indique, si je le veux. Tout ce que je voudrais. Il est si différent de moi, mais en le regardant, je réalise que c'est la première fois que j'ai un père.
La saison des tempêtes - d'autres diraient simplement hiver, mais ici la neige ne fond jamais totalement - s'égrène si lentement. Nous nous assurons que le feu ne meure jamais dans la cheminée. Eimund, Lidia et moi parcourons la forêt, coupant du bois et ramassant des pousses et des champignons qui sont demeurés gelés sous la neige. Le gibier se fait rare, surtout en cette période, mais parfois nous pouvons ramener un oiseau ou un lapin. Le gibier n'est pas stupide, il se réfugie sur les terres qui nous sont interdites, mais nous sommes sûrs de ne pas mourir de faim en cette saison. Quand il fait très froid et que la neige tombe pendant des heures, Eimund et Mila inspectent les murs pour calfeutrer la moindre fissure tandis que Lidia et moi nous asseyons devant l'âtre avec Aster et Egill pour les distraire. Ils préfèrent souvent mes histoires, qu'ils n'ont pas encore entendues. Je raconte pêle-mêle tous les contes que j'ai entendu des serviteurs, des nobles et des voyageurs. J'adore sincèrement ces instants, mais la fin de la saison est tout de même une libération. Tout redevient subitement plus facile et nous ne sommes plus obligés de nous emmitoufler sous des couches et des couches de manteaux. Quelques plantes poussent aux alentours, et Mila tente de semer un petit jardin avec quelques graines. Lidia et moi attrapons Aster et Egill pour jouer à l'extérieur, et parfois, nous nous allongeons sur la glace que même le soleil revenu n'arrive pas à faire fondre et nous discutons de tout et de rien. Eimund nous attrape dans cette position, un jour.
-C'est donc là que vous vous cachiez, nous lance-t-il.
Il rit. Il nous tend nos armes, les arcs et les flèches que Mila fabrique mieux que les autres. Nous comprenons le message, passons les carquois sur nos épaules, mais quand je remarque qu'il n'y a rien pour lui il s'éloigne déjà. Lidia est plus rapide que moi à lui faire remarquer, et Eimund éclate de rire.
-Ma chérie, tu as ta sœur avec toi. Je pense que vous pourrez vous débrouiller sans moi, pour une fois. Je serai plus utile ici.
Et il part, toujours en riant, de son rire qui résonne sur la glace. Lidia et moi nous regardons, bluffées, mais nous rions.
…
Le temps se réchauffe encore et nous partons en expédition avec d'autres jeunes du village. C'est l'été- ça devrait l'être. C'est la première fois que Lidia et moi faisons ça. Nous sommes une dizaine et l'ambiance est plus détendue que ce à quoi je m'attendais. Parfois, je m'assois pour contempler les bois, que je regarde maintenant si différemment de lors de ma fuite, cette nuit-là, maintenant que je les connais. Quand nous ne chassons pas, nous chahutons, même lors des activités de cueillette ou en préparant la viande. Je comprends vite que cela sert à éloigner les animaux sauvages, mais cette joie, cette bonne humeur, elles sont si sincères.
-Arnví! m'interpelle Osbern, un soir, autour du feu. Raconte-nous, à quoi ressemblait Blue Graad?
Il est plus vieux que moi, peut-être vingt-trois ou vingt-quatre ans. C'est peut-être la dernière saison où il fait ce genre de voyage avant de s'établir pour de bon sur une terre bien à lui. Je me prête au jeu en souriant, parlant de la cité de pierres dans laquelle j'ai grandi, au contraire de ces terres où nous nous soumettons volontairement à la nature. C'était si différent… et pourtant si semblable à la fois. Nos légendes ne sont peut-être pas les mêmes, mais après tout, nous vivons tous sous la protection de nos dieux et la neige tombe aussi bien à Blue Graad qu'à Asgard. Quand j'ai fini, les autres me tendent des baies et des bouts de viande. J'ai été une bonne conteuse, semble-t-il, et j'accepte avec plaisir ces cadeaux. À ma grande surprise, Rolf, que je sais avoir mon âge, me donne les framboises précoces qu'il a pu trouver. Les autres gloussent en nous regardant, mais je les vois à peine. Je fixe Rolf, abasourdie. Il lui est arrivé de me sourire, quelques fois, lorsque nous nous sommes croisés, mais je n'avais pas pensé que… En tout cas, mon accent et mon visage qui ne cessera jamais de trahir mes origines ne semblent pas le déranger. Je finis par lui sourire.
-Gardes-en la moitié, que je propose.
Il acquiesce. Nous mangeons en silence, bien conscients d'être observés. Lidia rit toujours quand nous rentrons à notre tente.
…
Plusieurs semaines- peut-être un mois- se sont écoulées quand nous nous apercevons que nos sacs sont pleins. La décision de rentrer est prise, tacitement, sans que personne ne proteste ou ne choisisse pour un autre. Notre but est accompli. C'est ainsi, c'est tout. Nous nous remettons en chemin, riant toujours, même si parfois l'atmosphère est plus tendue. Nous nous contentons de marcher, la plupart du temps, et de nous assurer de trouver de quoi nous nourrir pour ne pas toucher à nos provisions avant d'être rentrés. Le chemin au retour est beaucoup plus court qu'à l'aller et presque plus monotone.
Le sixième jour - une journée avant notre retour présumé -, Daegan tue par mégarde une renarde blanche, laissant sa portée orpheline. Astrid est furieuse et Osbern aussi, même s'il ne le montre pas. Mais il n'y a rien à faire avec les renardeaux: leur père s'en occupera, une autre femelle en prendra soin, ou bien ils mourront. Dans tous les cas, la nature fera son œuvre. Mais je n'ai pas envie de m'y résoudre. La nature est bien assez cruelle comme ça. Quand personne ne regarde, je prends les quatre petites boules de fourrure pour les glisser bien au chaud dans la poche intérieure de mon manteau, contre mon flanc, là où ils sont bien. C'est insensé, je ne sais pas ce qu'ils mangent à cet âge et je n'arriverai peut-être même pas à les sauver, mais j'ai envie d'essayer. Voir si je peux les apprivoiser.
Quatre ou cinq cents mètres plus loin, Rolf me demande ce qui fait ce son.
…
Je les appelle dans l'ordre Bely, "blanc", Pestry, "tacheté", Sery, "gris", et Cherny, "noir". Mila refusant que je les introduise dans la maison, je construis pour eux une petite cabane le long d'un mur extérieur, sous les yeux curieux d'Aster et d'Egill.
-Ne vont-ils pas avoir froid? me questionne ma petite sœur.
Elle va avoir huit ans et elle est châtaine, comme Eimund, elle a ses yeux verts et son visage ressemble déjà au sien. Elle tend la main pour caresser Sery, sa préférée, qui entrouvre sa petite bouche et émet un… un miaulement, presque. Aster est aux anges.
-Je ne crois pas. Ils sont protégés de la neige et ont de la fourrure pour se protéger du froid.
Je passe à mon tour mes doigts derrière les oreilles de Sery.
-De toute façon, maman ne veut pas que je les fasse rentrer dans la maison.
Je retiens mon souffle un instant - au contraire d'Egill, six ans, elle se souvient vaguement d'une époque où je n'étais pas encore là -, mais elle ne souligne pas le "maman".
-Tu as raison, opine-t-elle en hochant la tête.
Mais elle ne relâche pas Sery.
-Dis, Arnví, je… Je peux garder celle-là?
Je penche la tête.
-Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
Les murs sont fins. Je ne crois pas qu'une telle chose puisse échapper à Mila. Mais Aster me regarde avec de grands yeux suppliants et je sais déjà que je vais céder. Je dis oui, et la première nuit où Sery dort dans la chambre d'Aster, je garde l'oreille contre le mur, quêtant le moindre bruit. Je n'entends rien. Le lendemain, Aster ramène discrètement Sery avec ses frères et sa sœur. Elle recommence plusieurs fois, en cachette de nos parents. Elle s'en occupe bien, suis-je obligée d'admettre. C'est elle qui nourrit Sery avec un bec de biberon taillé dans le cuir et qui prend l'initiative de nettoyer la boite quand je suis occupée ailleurs. Les renardeaux grandissent et tandis qu'ils sont sevrés peu à peu Sery s'attache à elle, comme si elle voyait une seconde maman. C'est tordant à voir, quand Sery marche de ses petites pattes dans les pas d'Aster. Ses pensées ne sont pas comme les nôtres, mais je sens bien qu'elles s'adorent l'une et l'autre.
-Ce sont des animaux sauvages, me rappelle Eimund, au début de l'hiver suivant.
Semble-t-il que le froid qui revient amène avec lui le temps propice pour les discussions.
-J'en ai conscience. Mais ils ne sont pas agressifs avec moi ou elle. Et je sais qu'ils s'en iront d'eux-mêmes, si leurs instincts reprennent le dessus.
Il sourit, distrait, hochant la tête avec une expression que je lui connais bien, même si je ne suis pas certaine s'il a saisi ce que je veux dire ou s'il accepte simplement cette folie de ma part. Nous contournons la maison avant que je ne lui demande à nouveau ce qu'il voulait me dire.
-Oh, eh bien…
Il arbore de nouveau une drôle de tête.
-Et bien…? que je me plais à le taquiner.
Ses yeux rient.
-Eh bien, tu auras dix-huit ans au printemps.
-Oui, je fais, comprenant où il veut en venir.
La neige crisse sous nos pas.
-Je n'ai pas l'intention de m'en aller. Je croyais que tu avais compris.
-Je sais, Arnví. J'ai juste l'impression que… Non, c'est absurde.
Il me sourit.
-Tu es l'ainée de mes enfants, Anna. En toute logique, tu es celle qui partira en premier.
C'est la première fois depuis très longtemps que quelqu'un m'appelle Anna, mais je ne dis rien. Je savoure le mot un instant. Je suis sa fille. Son ainée.
-Je ne partirai jamais. Même quand je serai adulte. Je m'installerai sur la terre voisine et je resterai près de vous.
-Peut-être n'est-ce pas là ton destin, Arnví, me dit-il, posément.
-Que veux-tu dire? que je demande, perturbée.
-Une intuition. Ce n'est pas pour autant ce que je veux… mais je sens que quelque chose t'attend peut-être, ailleurs.
Il m'adresse à nouveau son sourire rassurant.
-Je me souviens de la nuit où tu es arrivée, reprend-il. Tu paraissais si petite… tellement déboussolée. Tu venais de tellement loin.
Je ramène machinalement une mèche noire derrière mon oreille. À Blue Graad, je consacrais beaucoup de temps à les tresser chaque matin, mais il y a longtemps que je ne le fais plus.
-C'était impressionnant, achève-t-il. Tu étais impressionnante. Je croyais que tu ne resterais pas… À ce moment-là, je pensais que la force qui t'avait menée jusqu'ici te conduirait beaucoup plus loin.
Il marque une pause.
-Bien sûr, à ce moment, je ne savais pas encore quelle importance tu prendrais pour moi.
Je souris à mon tour, les larmes aux yeux.
-Je resterai… aussi longtemps que je le pourrai.
Eimund sourit encore.
-Je n'en attends pas moins, Arnví.
Se penchant, il ramasse sur le sol de la neige, et de ses doigts mouillés il écrit mon nom sur ma main. Je reconnais les runes esquissées par ses gestes en même temps qu'il les prononce.
-Anna Arnví Eimundardottír, énonce-t-il avec soin.
Je comprends un peu en retard ce qu'il fait- il me baptise. Quand il me nomme avec son nom, je pleure doucement. C'est plus fort que moi. Mais je souris toujours.
-Merci, papa, je dis quand il a fini.
Lui aussi a les yeux en larmes.
Il y a une cérémonie, le jour de mes dix-huit ans, avec tous les membres de ma nouvelle famille et ce nouveau nom pour la première fois mis sur papier, et si je suis heureuse, rien n'égale le moment vécu avec mon père.
