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Chapitre 75
Les vivants et les morts se ressemblent s'ils tremblent
Les vivants sont des morts qui dorment dans leurs lits
Cette nuit les vivants sont désensevelis
Et les morts réveillés tremblent et leur ressemblent.
Louis Aragon, La nuit de mai
Clic. Clic. Clic.
La ballerine tournait sur elle-même, au son d'une musique désuète aux accents métalliques ; Andrew percevait le claquement des rouages par-dessus la mélodie.
Clic. Clic. Clic.
C'était une petite danseuse à la robe rose de porcelaine, qui tournoyait les mains jointes au-dessus de la tête, sans jamais s'arrêter avant que le plaisir de ses maîtres ne fût satisfait. Elle ressemblait à sa sœur Rose, toujours si gracieuse, si encline à faire voler ses jupons au moindre chant d'instrument.
Clic. Clic.
La paume d'Evan Rosier s'abattit brutalement sur la boîte à bijoux. Andrew reprit une gorgée de whisky, le liquide chauffa agréablement sa gorge et il se sentit un peu mieux – juste un peu mieux.
— Je ne suis pas intéressé par la proposition de Mézélias, déclara Evan d'un ton ennuyé. Et je ne pense pas que quiconque ici devrait l'être.
Rosier ne se donna pas la peine de se tourner vers l'assistance nonchalamment affalée dans les fauteuils du fastueux salon de Kaerndal Hall. Il y avait Isaac, assis à côté de lui, qui faisait léviter un vieux vif d'or d'un air faussement absent, Rodolphus, qui avait préféré l'inconfortable chaise de bois installée devant le secrétaire, Mulciber et Edern, calés dans un des sofas à l'opposé des autres, Jaurel Travers, perché sur l'accoudoir d'un fauteuil près du feu qui agonisait dans la cheminée et Xalème Shafiq, debout et raide derrière Travers.
— Il serait tout de même préférable de ne pas ignorer la main qu'il nous tend, remarqua prudemment Shafiq. Selwyn n'a plus que le prestige de son nom et les quelques châteaux en ruine qui y sont associés. Le nom de Moon, en revanche, est respecté au-delà de l'Atlantique. Soutenir le mauvais pourrait nous mettre dans une position très délicate.
— Mais Moon n'a pas l'approbation du Seigneur des Ténèbres, observa Mulciber. Ce n'est même pas un mangemort.
— Je me doute bien que ta famille excelle à profiter de ce genre d'affaires, Xalème, rétorqua froidement Rosier. Pour ma part, je ne souhaite pas prendre position. Vous vouliez mon avis, vous l'avez, libre à vous de faire ce que vous en voudrez.
Andrew observa à travers son voile d'ivresse les autres échanger des regards incertains. Rosier avait beau vouloir laisser les autres se débrouiller seuls, ses amis ne pouvaient s'empêcher de se plier à son jugement et le suivre quel que fût son verdict, comme s'il portait la flamme de la sagesse – Merlin, comme Andrew savait que ce n'était pas le cas ! Seul Xalème, qui n'avait pas sympathisé avec le reste de la bande depuis assez longtemps, conservait assez de volonté pour se désolidariser des autres et abandonner la douce protection du nom de Rosier.
— La question, Evan, c'est pourquoi ne veux-tu pas prendre parti ? releva la voix traînante d'Edern. C'est l'occasion parfaite pour détrôner Lothaire ou pour dépouiller les Moon. Je te trouve bien prudent ces derniers temps.
Edern arborait l'air provocant et agressif qui ne le quittait plus depuis la mort de son frère. Il était devenu aussi ombrageux qu'un orage d'été, la moindre perturbation le faisait éclater. Ces derniers temps, il s'en prenait constamment à Evan, qui, étonnamment, ne faisait rien pour l'en empêcher et encaissait attaque sur attaque avec un stoïcisme déconcertant.
— Selwyn n'est pas intéressé par la guerre, répondit lentement Rosier. Mais ce n'est pas notre cas, n'est-ce pas ? Tout le temps que nous prenons à nous quereller, c'est du temps perdu laissé à l'ennemi.
— Evan a raison, intervint Rodolphus. Qui sommes-nous pour nous opposer au Maître ? S'il soutient Selwyn, qui sommes-nous pour nous dresser contre lui ?
Andrew fut tiré hors de son apathie par les paroles de Rodolphus. Qui sommes-nous ?
Et moi, qui suis-je ? C'était ce qu'il se demandait jour après jour, nuit après nuit et il ne trouvait plus la réponse. Il osait à peine se tenir au milieu de ses amis – des amis qui le renieraient aussitôt s'ils apprenaient ce qu'il envisageait de faire –, il était devenu un étranger.
Il n'y aura qu'un camp pour les vainqueurs, Andrew. N'oublie pas que tu n'es même pas de sang pur. Qu'est-ce que tu fais à gâcher ta vie pour eux ?
Les paroles de Mézélias Moon ne lui laissaient aucun répit, alors il buvait ; il buvait encore plus que d'habitude, à s'en rendre malade, à vomir ses tripes, à s'évanouir sous les tables ; il ne buvait plus seulement pour calmer le tremblement de ses mains, il buvait pour se punir, plonger dans l'abîme noir de l'oubli. Il sombrait en se disant que ce ne serait pas si grave s'il ne se réveillait plus jamais, mais tous les matins, il émergeait de son coma en inspirant douloureusement, le crâne ouvert en deux par la douleur, la langue sèche et boursouflée et il se rendait compte que la nuit précédente n'avait rien effacé du tout.
Une mouche sur ton épaule, Andrew. C'est tout ce qu'il faut. Pense à tes petites sœurs. Tu ne voudrais pas qu'elles finissent comme la mienne, n'est-ce pas ? Tu imagines leurs carcasses vides sur des lits d'hôpital ?
Andrew n'était pas un traître, il était loyal, fidèle ; il s'était toujours targué d'avoir le sens de l'honneur, bien plus qu'Edern, Mulciber, Isaac ou même Evan. Il avait mis du temps à comprendre qu'il y avait une immense différence entre ce qu'on pensait être et ce qu'on était.
Tu es intelligent, Andrew. Tu sais que si ce n'est pas toi qui acceptes, quelqu'un d'autre le fera et qu'alors, ce sera trop tard pour toi.
Tous les judas de l'histoire s'étaient soufflé cet argument ; il l'avait contré en se répétant qu'aider un Animagus du Bureau des aurors à infiltrer une réunion du Seigneur des Ténèbres était excessivement risqué, trop incertain. Et si les protections magiques du Maître avaient prévu cette option ? Ses barrières n'étaient-elles pas infranchissables ? Si Andrew se faisait prendre, non seulement la colère de Lord Voldemort l'anéantirait, mais elle brûlerait aussi sa famille jusqu'aux racines. Que pouvait la crainte d'Azkaban contre la disparition de sa famille ? Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de penser plus loin, parce qu'il était un rêveur ; ce même désir de s'élever, qui l'avait amené où il était aujourd'hui, lui laissait miroiter là encore un avenir plus radieux. Et s'il ne se faisait pas prendre ? S'il s'arrangeait pour que ses amis les plus chers fussent absents de la réunion ? Et s'il n'avait plus à capturer et assassiner des opposants pour exister dans la belle société ? Une question, plus importante que les autres, plus importante que toutes les considérations dont il s'abreuvait pour retarder sa prise de décision, était gravée au fer rouge dans toutes les fibres de son être : et s'il perdait en restant dans le mauvais camp ?
Qu'est-ce que tu dois au Seigneur des Ténèbres, Andrew ? T'a-t-il seulement regardé ? Est-ce que tu serais prêt à mourir pour lui ? Si tu avais le choix maintenant, est-ce que tu continuerais à le suivre ?
Malheureusement pour Andrew, Mézélias avait lu la réponse sur son visage.
— C'est presque l'heure de la réunion, les prévint Rodolphus en se levant avec nervosité.
Andrew l'entendit à peine.
oOo
Le manoir du Seigneur des Ténèbres n'était pas le plus vaste, ni le plus splendide de ceux qu'Andrew avait pu visiter, mais c'était de loin le plus terrifiant. Il avait été nommé Hayton Hold par ses premiers occupants moldus – la famille Hayton – et avait traversé les décennies aux côtés de cette famille jusqu'à leur déclin et disparition. À l'origine, Hayton Hold avait dû briller d'un certain prestige, mais le temps et le semi-abandon avaient grignoté sa prestance. Nichée en haut d'une modeste colline, au cœur d'un bois en friche et inhospitalier, sa structure élégante était composée d'une partie centrale surmontée de trois tourelles et de deux ailes carrées et massives desquelles émergeaient plusieurs cheminées constamment endormies. Si l'on distinguait par endroits la pâleur des pierres taillées, la façade était rongée par la mousse et envahie de tortueuses lianes noires – les sinistres vestiges d'abondants buissons fleuris d'une autre époque.
Pour accéder à la demeure, il fallait passer des grilles de fer branlantes aux pointes acérées et emprunter une allée aussi boueuse au cœur de l'été qu'en plein hiver, car une atmosphère humide et poisseuse semblait rattachée au château et le drapait de brume chaque matin et chaque soir indépendamment de la météo ; Isaac affirmait que le brouillard provenait des marécages cachés derrière la colline, mais Andrew était persuadé que c'était l'oeuvre du Seigneur des Ténèbres.
Depuis les fenêtres de l'immense bureau de Lord Voldemort, Andrew pouvait voir les nappes blanches envahir le petit cimetière situé à l'arrière du château ; les stèles de pierre étaient submergées par les vagues d'opaline, seul le sommet arrondi d'un tombeau résistait encore à l'invasion du brouillard.
Une douzaine de jeunes mangemorts était rassemblée dans le bureau pour une de ces réunions informelles réservées à la jeune génération. La pièce aux murs lambrissés était excessivement intimidante, en partie à cause de l'ambiance menaçante propagée par son propriétaire, mais aussi en raison de l'atmosphère poisseuse et sinistre qui suintait de tous les recoins de la propriété. D'impressionnantes étagères vernies montaient jusqu'aux moulures du plafond et abritaient les exemplaires des pires livres de sorcellerie qu'on pût trouver ; d'étranges objets chargés de magie noire s'entassaient dans une armoire vitrée et vibraient lorsqu'un curieux avait l'audace de s'approcher ; un feu écarlate ronflait dans la cheminée et jetait sa lueur sauvage sur les lieux ; au mur du fond, l'unique tableau montrait une forme fantomatique au milieu d'un gouffre obscur. La totalité du mobilier semblait soumise aux états d'âme de leur propriétaire ; lorsque Voldemort enrageait, il devenait impossible de s'asseoir sur les coquettes chaises disposées près du feu ou de demeurer sur le tapis persan, les ouvrages jaillissaient impétueusement de la bibliothèque et le feu devenait si puissant qu'il menaçait de s'échapper de la cheminée pour calciner les visiteurs jusqu'aux os ; lorsque Voldemort était de bonne humeur, les mêmes chaises cavalaient près des invités pour soulager leurs jambes fourbues, la lourde horloge de l'armoire carillonnait de plaisir, le tableau du fond se mettait à scintiller comme un ciel étoilé.
Ce soir-là, comme à son habitude, le Seigneur des Ténèbres trônait derrière son imposant bureau d'ébène et son profil d'ivoire se détachait des ténèbres, impressionnant, dur, inhumain. Il était agacé ; Andrew le devinait en apercevant les étranges ombres qui se poursuivaient sans relâche au plafond, en entendant les sifflements furieux du gros serpent lové au centre de la pièce. A intervalles réguliers, des hurlements inhumains remontaient des caves par l'escalier et parvenaient à leurs oreilles – tous faisaient comme s'ils n'entendaient rien. En conséquence de son humeur, Voldemort avait passé la première partie de soirée à jeter ses mangemorts les uns contre les autres pour le seul plaisir de passer sa colère ; le point d'orgue avait certainement été la dispute entre Xalème Shafiq et Alecto Carrow, Xalème accusant la jeune femme d'avoir manqué de discrétion alors qu'il était en filature. Piquée au vif, Alecto, avec sa mauvaise foi habituelle, lui avait craché ses insultes au visage. Le Maître avait fini par reprendre le contrôle de ses disciples et aborda finalement leur cas le plus récent d'extorsion d'informations.
— Amycus, es-tu parvenu à raisonner mon invité ?
Le mangemort en question s'avança d'un pas avec déférence :
— Non Maître, il a dit… Il a dit qu'il préférait la mort.
Quelques sourires ironiques furent échangés dans l'assemblée. Beaucoup de résistants leur crachaient ce genre de paroles au visage, mais quand était venu le moment de mourir, leurs yeux arboraient tous le même regret silencieux et Andrew comprenait très bien ce qu'ils se murmuraient : Est-ce que ma vie n'est pas un trop grand sacrifice ? Et il avait envie de leur répondre que si.
— Mais j'ai obtenu le nom de l'assassin de Jared Avery, Maître, reprit Amycus. Je l'ai arraché à sa mémoire, ça ne fait aucun doute.
Andrew vit Edern se rapprocher discrètement pour mieux entendre. Amycus avait une expression fière, ses petits yeux crapuleux bouillaient de jubilation. Devant le Seigneur des Ténèbres, ses disciples ressemblaient à des enfants qui prenaient son approbation pour le plus beau des cadeaux.
— Et qui est-ce donc ? l'encouragea la voix lente et glacée du Maître. Après des semaines de privation, il ne devait plus offrir beaucoup de résistance. Tu ne devrais pas te vanter de la sorte après m'avoir fait autant patienter.
Le mangemort parut soudain pitoyable alors que ses pairs partageaient des rictus goguenards et sans pitié.
— Caradoc Dearborn, Maître.
Avery avait fortement pâli mais demeura immobile et silencieux, le regard rivé sur Amycus Carrow.
— Très bien. Quelqu'un ici a-t-il des informations sur ce… Dearborn ?
Les murmures se répandirent dans la salle comme des couleuvres et les silhouettes des fidèles remuèrent ; certains avaient sûrement entendu parler de ce nom, mais ils ne parleraient que s'ils étaient sûrs de leurs informations car une erreur pourrait leur coûter bien plus cher que l'ignorance. Edern décocha un regard haineux à Evan Rosier, qui était venu se poster à côté de lui, mais aucun des deux ne parla – Andrew eut le pressentiment d'avoir été écarté de quelque chose.
— Il y avait aussi Frank Londubat et Alastor Maugrey, continua Amycus.
— Des noms déjà cités dans ce même bureau, s'impatienta le Seigneur des Ténèbres en faisant un geste négligent de la main. Leur heure viendra.
— Fabian et Gideon Prewett.
Cette fois, Lord Voldemort s'immobilisa et sembla réfléchir dans l'ambiance paralysée, les regards avides de ses fidèles braqués sur lui.
— Les Prewett ? C'est vrai qu'ils ne se sont pas montrés très coopératifs jusqu'à présent. Quel gâchis… Il faudra s'occuper d'eux. Lothaire, Antonin, vous vous occuperez de me les ramener vivants. Ensuite nous verrons s'il y a quelque chose à sauver de la pourriture.
— Vivants, Maître ? releva Dolohov avec une moue perplexe depuis l'angle de la bibliothèque auquel il était adossé.
— Je veux comprendre, Antonin. Je veux comprendre quelle gangrène les ronge tous. Il ne faut pas verser le sang sorcier à la légère. Demande donc à Lothaire, j'ai dû lui expliquer cette règle fondamentale, il y a quelques jours.
Lothaire Selwyn n'émit pas un son, ni un geste ; les gouffres enflammés de ses yeux n'exprimaient rien tandis qu'il fixait Lord Voldemort, la nuque aussi raide que s'il avait été giflé. Il n'y eut aucun ricanement, tout le monde savait déjà que le Maître avait une manière très personnelle d'illustrer ses explications.
— Merci, Amycus. J'apprécie tes efforts.
La main de Voldemort renvoya Amycus Carrow dans l'ombre, où il se terra entre Xalème Shafiq et Jaurel Travers avec une expression de pure vénération sur le visage.
— Andrew, tu as une mine fatiguée. Ta dernière tâche n'a pas été une grande réussite, je t'aurais cru plus désireux de montrer ton implication ce soir.
Voldemort avait tourné vers Andrew son regard d'obsidienne et le jeune homme crut voir une lueur rougeoyante l'animer furtivement. Il sut avec horreur que le Maître venait de lire dans ses pensées. Mais jusqu'où ?
— Maître, commença Andrew avec inquiétude alors que l'étau de la conscience du mage noir se resserrait autour de lui. J'ai fait de mon mieux. Le bar était trop surveillé, les aurors ont déjoué nos plans…
Il avait échoué à faire exploser un bar progressiste bondé des figures politiques les plus en vues ; l'établissement avait pu être presque entièrement évacué avant l'explosion et il n'y avait donc eu que quelques blessés. Mais pourquoi le Maître lui avait-il confié cette mission ? On aurait dit qu'il savait qu'Andrew détestait massacrer leurs ennemis et qu'il prenait plaisir à l'obliger à le faire.
— Tu n'as pas fait de ton mieux, Andrew. Si tu avais fait de ton mieux, tu te serais fait sauter avec la bombe, à défaut de ne pas avoir le temps de lancer le retardateur.
Andrew n'eut rien à répondre, il se contenta de déglutir péniblement. Une sueur froide coulait le long de son dos.
— Je veux voir une amélioration la prochaine fois, ou je vais commencer à croire que tu ne m'es plus utile, continua Voldemort.
Par chance, il semblait trop pensif pour être énervé par la situation ; il s'était mis à jouer avec une pièce d'échec en ivoire qu'il avait prélevée de l'élégant plateau de jeu qui se trouvait devant lui.
— En attendant, occupe-toi de mettre un terme à l'attente de Mr Oliveira. J'ai donné l'autorisation à Fenrir de disposer de lui ce soir.
Dehors, la lune s'était levée, ronde et pleine comme un gros ballon. Andrew eut toutes les peines du monde à murmurer son assentiment.
— Et quand ce sera terminé, tu n'auras qu'à le mettre avec Mrs Wilson.
— Oui, Maître, articula faiblement Andrew.
La pièce d'échec était un fou. Voldemort jouait avec un fou et prenait plaisir à le tourmenter.
— Une dernière chose. Je t'interdis d'utiliser la magie, tu m'entends ? Je le saurai si tu désobéis. Ce petit travail devrait t'éclaircir les idées.
Macnair émit un gloussement réjoui et l'attention dévorante de Voldemort se porta sur lui.
— Walden sera ravi de t'aider, évidemment. Un peu d'exercice ne lui fera pas de mal. J'ai entendu dire qu'il s'ennuyait et qu'il importunait nos jeunes filles. Tu sais qu'il y a des limites à ne pas dépasser, Walden. Les comportements malsains vis-à-vis de nos égaux sont totalement proscrits.
Aussitôt, Macnair tressaillit de surprise et sur ses traits se peignit une incompréhension furieuse.
— Maître, il y a un malentendu, bredouilla-t-il. Jamais je ne me permettrai de nuire à quelqu'un de notre cercle.
— Je t'interdis de me mentir.
Voldemort avait parlé à voix basse mais un choc invisible vint violemment frapper Macnair au visage, qui tomba à la renverse en gémissant, le nez en sang.
— Hors de ma vue, tous les deux.
L'air était devenu électrique. Andrew sortit hâtivement de la pièce, le pas lourd de Walden dans son dos et en refermant la porte derrière eux, il percevait encore le timbre sévère du Seigneur des Ténèbres :
— Evan, approche donc. Je n'ai toujours aucune nouvelle concernant ta mission au ministère.
Ce fut ainsi qu'Andrew s'aventura dans l'obscurité gluante des caves de Hayton Hall et dut traîner Luiz Oliveira hors de sa cellule pour le pousser dans la prison mensuelle de Fenrir Greyback. Les supplications de l'auror étaient aussi faibles que son corps amaigri, il était dans l'incapacité de soulever ses paupières tuméfiées et prêt à s'évanouir – Andrew en fut soulagé, il préférait quand ils étaient trop épuisés pour l'implorer. Luiz se laissa choir aveuglément sur le sol de pierre et n'eut pas la force de sursauter quand le loup fondit sur lui. La suite, Andrew ne la vit pas ; il se détourna, le cœur au bord des lèvres, tandis que résonnait un unique cri d'agonie au milieu des halètements rauques de la bête qui déchirait la chair.
Et, avec ce seul hurlement qui n'en finissait pas de résonner dans sa tête, Andrew partit creuser la tombe du pauvre malheureux.
Il fut rapidement couvert de terre et de sueur ; la tâche était rude, les impuretés imprégnaient ses vêtements, salissaient ses cheveux et s'incrustaient jusque sous ses ongles. Alors qu'il travaillait baissé, l'humidité glaciale lui gelait les reins et mordait ses bras nus. Macnair le rejoignit un peu plus tard, des éclairs de folie dans le regard – il avait tenu à assister à la mise à mort – et se mit à creuser avec hargne à ses côtés. Son nez saignait toujours et les gouttes de sang se mêlaient à la terre noire qu'ils déplaçaient.
— Je pense que c'est assez profond maintenant, déclara Macnair avec professionnalisme lorsqu'ils tombèrent sur les restes en décomposition de Mrs Wilson.
La puanteur les saisit à la gorge et Andrew s'extirpa maladroitement du trou pour aller vomir. Incapable de retourner près de la cavité, il resta accroupi dans le brouillard.
— Je pense quand même que Luiz méritait sa propre fosse, reprit Macnair d'un ton haché. Il n'a pas pleuré autant que cette pauvre sotte de Mrs Wilson.
Il s'interrompit en fronçant les sourcils et décocha un regard soucieux au bras noirci et rongé de vermine à ses pieds.
— Sans vouloir vous offenser, Mrs Wilson. Je me doute bien que ce n'était pas une situation facile pour vous.
Il se mit à glousser et rejoignit Andrew dans le but de se moquer de lui.
— Tu ne veux pas t'approcher plus près, Andrew ? Reviens donc humer le délicat fumet de Mrs Wilson. Elle s'est faite toute belle pour l'occasion, maintenant qu'on lui a trouvé un compagnon.
Walden se remit à s'esclaffer et retourna près du trou, où il se baissa pour épousseter les haillons qui sortaient de terre. Sans prévenir, son état d'âme s'assombrit, il décocha un coup de pied nonchalant dans le crâne du corps en décomposition. De là où il était, Andrew vit la tête putréfiée partir en arrière alors que la chair molle et suintante s'enfonçait là où le pied de Macnair l'avait heurtée.
— Si tu veux mon avis, Andrew, les femmes sont mieux sous terre, pesta Macnair. Wilson est une bécasse bien plus agréable quand elle n'ouvre pas la bouche.
Il est complètement dingue, pensa Andrew. Dieu, faites que cette nuit se termine.
En écho à ses prières, un grincement brisa l'immobilité de la nuit et les deux mangemorts virent trois silhouettes fendre la brume vers eux en faisant léviter un grand sac. Lothaire Selwyn, Isaac Rowle et Jaurel Travers entrèrent précautionneusement dans le petit cimetière pour les rejoindre ; Lothaire inclina la tête avec ennui tandis qu'il déposait le sac dans le trou.
— Il fallait vraiment utiliser un sac ? demanda Macnair avec un ton déçu, ayant retrouvé un calme relatif.
Andrew, lui, était soulagé de ne pas avoir à regarder ce qu'il y avait à l'intérieur.
— Greyback n'a laissé que des morceaux, grimaça Jaurel. Je ne pensais pas que ce serait aussi… violent.
— Pauvre Luiz, sa dernière heure n'a pas été des plus douces, soupira Macnair en tapotant le dessus du sac.
Il semblait tenté de l'ouvrir, mais se ravisa et sortit de la fosse.
— Rebouche le trou, Wilkes, qu'on en finisse, ordonna platement Lothaire.
Andrew se pencha pour récupérer sa pelle, essayant de ne pas songer aux ampoules qui lui meurtrissaient les doigts, mais Selwyn l'en empêcha :
— Tu peux utiliser ta baguette. Le Maître a dit que cela suffisait.
Dans un frisson, Andrew se demanda si Lord Voldemort avait surveillé son labeur depuis une des fenêtres du manoir.
— Notre Maître est miséricordieux, ironisa Macnair.
Alors qu'il disait cela, il tressaillit et ses yeux scrutèrent avec crainte les fenêtres éteintes du manoir.
— Attention à tes paroles, Walden, l'avertit tranquillement Lothaire.
— Je n'ai aucun compte à te rendre !
— Tu crois cela ?
Aussitôt, Macnair se mit à s'étouffer et ses yeux rageurs s'agrandirent de peur. Lothaire avait à peine levé sa baguette.
— Je te trouve bien présomptueux pour un ignare qui ne sait même pas jeter un contresort informulé aussi simple.
Il n'eut pour toute réponse qu'un gargouillis étouffé de sa victime.
— Je me demande bien ce dont le Maître parlait, tout à l'heure, poursuivit Selwyn.
Ses yeux d'or scintillaient dans l'obscurité froide et il demeura un moment à fixer Macnair qui se tortillait en se tenant la gorge – Andrew devina que Lothaire pratiquait la légilimancie sur lui. C'était malin, Macnair n'avait jamais été un bon occlumens et, ainsi stressé par le manque d'oxygène, ne risquait pas d'opposer une réelle résistance. Après de longues secondes, Lothaire relâcha Macnair d'un mouvement gracieux du poignet. Ses iris avaient cessé de briller et il étudiait l'homme avec, sur son beau visage impassible, quelque chose qui ressemblait à de la pitié.
— Intéressant, Walden. Tu n'as jamais été très perspicace, pas vrai ? Tu as déjà perdu.
Lothaire se détourna et reprit lentement la direction du manoir – Andrew avait envie de lui courir après pour savoir ce qu'il avait vu. Walden mit quelque temps à récupérer son souffle ; quand il se redressa, son visage était déformé par la haine.
— Selwyn va me le payer. Il se croit au-dessus de tout le monde. Si vous voulez mon avis, j'espère que Moon va lui régler son compte.
Andrew, qui avait rebouché la fosse, le regarda s'éloigner avec rage. C'était loin d'être la première scène d'intimidation qu'il était donné de voir à Isaac, Jaurel et lui ; ils avaient si souvent assisté à ce genre de conflits qu'ils avaient appris à laisser les choses se faire sans s'interposer.
— Je n'aimerais pas être à la place de Selwyn en ce moment, observa Jaurel, un pli soucieux barrant son front. Il a tellement d'ennemis, ça va le rattraper un jour ou l'autre.
— Pourquoi le Maître ne le protège-t-il pas davantage ? remarqua Isaac avec une étrange amertume. Il pourrait faire quelque chose.
Il semblait davantage s'adresser à lui-même qu'aux autres et son regard fiévreux demeurait fixé dans le lointain.
— On dirait que ça l'amuse. Il n'est plus tout à fait comme nous, si vous voyez ce que je veux dire.
Andrew voyait parfaitement ce qu'il voulait dire. Certains jours, il avait l'impression que le Maître n'était pas aussi lucide qu'il aurait dû l'être, comme s'il évoluait dans une autre dimension. Il pouvait rester des jours à s'enfermer dans son bureau et à refuser la moindre visite, puis organiser un fastueux banquet sur un caprice. Il pouvait se montrer incroyablement tolérant à l'issue de certains désastres et impitoyable pour une phrase mal placée. Le Maître les fédérait, mais n'apparaissait presque jamais aux réceptions ; le Maître les connaissait si bien, mais restait si distant ; le Maître ne parlait de ses secrets qu'aux mangemorts plus âgés, il les traitait comme des enfants ; le Maître les tenait dans sa main gantée de fer puis les effarouchait ; le Maître leur laissait la possibilité de partir, mais se mettrait dans une rage folle s'ils osaient penser à le faire ; le Maître les rassemblait puis les divisait ; le Maître avait besoin d'eux et pourtant il s'amusait avec eux.
Cette attitude ambivalente et imprévisible inquiétait ses fidèles, mais ils étaient tous allés trop loin pour se raviser ; ils se laissaient ballotter par les humeurs de leur chef avec, dans le cœur, l'effroi délicat d'un enfant qui ne reconnaît plus son père.
— Evan nous attend à l'entrée, finit par dire Isaac. Il proposait qu'on retourne chez lui.
Andrew se détourna du monticule de terre retournée, la vision du cadavre à moitié déterré de Mrs Wilson toujours ancré sur sa rétine, et secoua la tête :
— Je te remercie, mais je crois que je vais rentrer chez moi.
Il sentait en lui une pulsion familière battre dans sa gorge, ses veines, son ventre ; il désirait s'isoler et chasser cette nuit épouvantable à jouer les fossoyeurs. Le Seigneur des Ténèbres savait-il ce qu'il provoquait en lui ? Le harcelait-il sciemment pour le regarder s'effondrer ?
Tout à son épouvante, il écouta à peine la réponse d'Isaac, ne vit pas à quel point son ami semblait sombre.
— Comme tu voudras. Si tu changes d'avis, tu sais où nous trouver.
oOo
Le lendemain, ce fut encore Isaac qui le trouva au Chaudron Baveur, à onze heures du matin, sale et ivre. Andrew avait la face appuyée contre la table de bois rugueuse, cherchant un peu de fraîcheur pour ses joues brûlantes. Il se sentait affreusement mal, assailli de nausées ; la salle tanguait comme un navire en pleine tempête, mais il avait recommandé un verre et il avait l'intention de le finir.
— Andrew ? Merlin, est-ce que tu as encore bu toute la nuit ?
Son ami lui arracha le verre des mains et Andrew eut honte, malgré la quiétude duveteuse de la réalité parallèle où il se trouvait. Isaac le tira à sa suite, dans l'atmosphère claire et fraîche d'une matinée humide, et quand son corps cessa de tituber pour rencontrer la douceur molletonnée d'un sofa, il sombra dans un sommeil de plomb.
Lorsqu'il émergea, il avait l'impression d'avoir été piétiné par une horde de centaures ; son corps lui paraissait asséché, vidé de toute sa sève, et il s'attendait presque à le sentir se craqueler lorsqu'il se redressa sur les coudes. Il découvrit la décoration délicate du salon de la maison des enfants Rowle ; les rayons solaires orangés traversaient obliquement la pièce, signe que c'était déjà la fin de l'après-midi.
— Te voilà réveillé.
La voix d'Isaac lui parvint lointaine, comme si ses oreilles étaient emplies de coton, mais il était en réalité assis dans un fauteuil à côté de lui. Il lui tendit un bol rempli d'une potion verdâtre, qui dégageait une forte odeur de menthe.
— Bois ça, tu te sentiras mieux ensuite.
Andrew s'exécuta. Le breuvage avait un parfum rebutant, mais il se força à tout avaler d'une traite.
— C'est notre elfe qui t'a préparé ça, expliquait Isaac. Il est assez piètre cuisinier, mais se révèle plutôt doué pour les potions.
En effet, à l'entrée du salon, un elfe de maison à l'air farouche les épiait ; quand il croisa le regard d'Andrew, il s'éclipsa. Le silence retomba entre les deux jeunes hommes, comme Andrew peinait à articuler une phrase. Le visage d'Isaac se durcit soudainement alors qu'il renonçait à bavarder.
— Depuis combien de temps es-tu alcoolique, Andrew ?
Alcoolique. Le mot lui apparaissait surnaturel. Il ne s'était jamais considéré comme tel, même si, en y réfléchissant, il en présentait tous les symptômes. Il ne répondit pas, courba l'échine sous le poids de l'humiliation tout en affectant de se servir un verre d'eau avec la carafe de cristal posée devant lui.
— Tu dois te faire soigner.
— Ça va, j'ai juste un peu abusé hier soir. J'étais avec des amis, on est restés tard.
— Des amis ? Je connais tous tes amis. Et tu avais dit que tu rentrais chez toi.
— J'ai changé d'avis, se défendit Andrew.
Isaac n'insista pas et pendant quelques secondes, son compagnon eut l'espoir qu'il en resterait là.
— Et ce matin alors ?
— Tu n'as jamais entendu parler de l'expression "soigner le mal par le mal" ?
Andrew tenta un sourire, mais son ami secoua la tête avec découragement.
— On s'inquiète pour toi. Si tu continues comme ça, tu vas…
— Je vais quoi ? s'agaça Andrew. Aller en prison, mourir ? Je suis aussi habitué que toi à ce genre de risques.
— Tu vas perdre ceux qui comptent pour toi.
Il accusa le coup.
— Je sais que ce n'est pas ce que tu veux, continua Isaac. Personne ne veut ça. Si tu ne fais pas attention, tu vas te réveiller un beau matin en réalisant que plus personne ne t'attend nulle part.
Isaac s'interrompit et son regard perdit en acuité alors qu'il dévalait les méandres de sa propre mélancolie.
— Ou comme moi, tu vas apprendre que ta sœur est en mission pour le Seigneur des Ténèbres avec ton meilleur ami et qu'aucun des deux n'a daigné te prévenir.
Andrew n'eut pas le temps de répondre que déjà Isaac se ressaisissait et levait une main pour le prier de ne rien dire. Son ami le fixait de nouveau, la compassion illuminant les nuages dans ses yeux ; il s'approcha et s'agenouilla face à lui, le prenant par les épaules.
— Il faut tenir bon, Andrew. Crois-moi, je sais comme ça peut être dur, mais tu ne peux pas te cacher derrière ce voile pour toujours. Ce qu'il y a derrière ne va pas disparaître.
Et Dieu savait comme Andrew aurait voulu que ce fût le cas. À ces paroles, quelque chose se brisa en lui.
— Je ne sais pas si je pourrai supporter tout ça encore longtemps, Isaac. Je suis fatigué de cette guerre, fatigué de me battre. Un jour, il va me donner un ordre et ce sera celui de trop. Je suis sûr qu'il n'attend que ça pour régler mon compte.
Il avait l'impression d'avoir vidé tout le contenu de son âme dans un puits sans fond et de n'être plus qu'une enveloppe agonisante. Il aurait pleuré si son cœur n'avait pas été aussi sec qu'une vieille souche – c'était ce pauvre cœur qu'il essayait d'arroser quand il s'enivrait.
— Ça n'arrivera pas, Andrew. Je t'aiderai et tu y arriveras.
Andrew savait au plus profond de lui que ça ne suffirait pas. Il ne voyait plus d'autre lumière que sa propre veilleuse stérile qu'il essayait d'éteindre soir après soir.
— Je ne m'en sortirai pas. Je ne verrai pas la fin de la guerre, je le sens.
— C'est n'importe quoi, ne pense pas à ce genre de choses. Tu dois te battre !
Mais Andrew y pensait tout le temps et de là venait tout le problème.
