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Chapitre 77
Je rêve que nous sommes des papillons n'ayant à vivre que trois jours d'été. Avec vous, ces trois jours d'été seraient plus plaisants que cinquante années d'une vie ordinaire.
John Keats
Evan et Aidlinn se mirent à se retrouver au Bord des Rêves deux fois par semaine. C'étaient pour Aidlinn les plus beaux jours de la semaine, elle attendait toujours ces rencontres avec impatience, une boule d'excitation dans le ventre. Elle avait pensé qu'ils ne parleraient que de leur mission pour le Seigneur des Ténèbres, mais Evan se laissait parfois entraîner sur d'autres sujets. Il semblait prendre plaisir à leurs entrevues, ou du moins Aidlinn se plaisait à le supposer quand il l'accueillait avec un léger sourire en coin à leur table attitrée. Il n'était plus condescendant avec elle ; Aidlinn profitait de sa promesse et de cet état d'esprit pour lui arracher autant d'informations que possible, ce qui amusait beaucoup Evan.
— Je vois clair dans ton jeu, tu sais. Tu profites de ma promesse pour me faire révéler tout ce que tu veux savoir, disait-il.
Mais il répondait tout de même à ses questions. Parfois, il s'agaçait de sa naïveté sur certains sujets et il entreprenait de l'éduquer, poussé par une volonté qu'elle ne comprenait pas. Il avait déjà eu un certain désir de la former au monde par le passé, mais elle avait toujours senti une force contraire, qui le retenait d'être parfaitement bienveillant avec elle et qui l'effrayait. Désormais, cette noire retenue avait diminué, bien qu'elle ne pût entièrement disparaître, car elle était attachée à lui d'une bien étrange façon ; il y avait dans ses manières un désir évident de réconciliation, qui achevait de transporter Aidlinn vers une nouvelle félicité.
— Comment se passent les réunions ? Avec le Seigneur des Ténèbres.
— Ça t'intéresse tant que ça, n'est-ce pas ? Il s'y passe à peu près la même chose qu'à toutes les réunions ; chacun essaie de défendre son bout de viande et ce sont souvent ceux qui parlent le plus qui en font le moins.
Il ne s'étalait jamais sur ce qui se passait précisément au sein des mangemorts, mais il acceptait de lui divulguer certains de leurs actes.
— On dit que Hilda Vanhorne a disparu, le relança Aidlinn.
— C'est vrai. Elle n'a pas été facile à attraper, toujours fourrée dans les jupons des aurors. C'est Lothaire et Dolohov qui l'ont ramenée.
— Et, elle est…
— Elle est morte, en effet. C'était un sort inévitable, après ce qu'elle avait déclaré à la presse.
Aidlinn se rappelait du titre provocant dans les journaux : "Vanhorne condamne violemment la majoration de nés-moldus." Le parti conservateur avait proposé, pour alléger les tensions, le remplacement de l'exclusion des nés-moldus dans les services du ministère par la mise en place de quotas afin de garantir leur intégrité : pas plus de 10% de nés-moldus par service. La proposition avait été très critiquée par l'opposition, mais Vanhorne avait tenu un discours particulièrement belliqueux, déclarant que les sang-pur ne méritaient plus aucun crédit et qu'ils devraient être écartés des postes de décision pour le bien de la communauté sorcière.
— Est-ce que ça ne va pas attiser davantage la méfiance envers les opposants à la cause ? demanda Aidlinn.
— Tous ceux qui pouvaient nous soutenir nous soutiennent déjà. Malheureusement, il semble que le reste devra être maîtrisé par la force ou la peur.
— Ça fait tellement de monde… Est-ce réellement possible, Evan ? Je veux dire, est-ce qu'on peut gagner ?
Rosier, qui contemplait jusque-là les roseaux agités par un vent imaginaire, reporta son attention brûlante sur elle et lui offrit un sourire grimaçant :
— Nous sommes en train de manger au beau milieu des montages, sans même avoir quitté Londres. Qu'est-ce qui semble impossible, après ça ?
Aidlinn continua comme convenu à suivre discrètement Sloane Vaughn lorsque celle-ci quittait son poste, que ce fût pour prendre un café ou pour aller discuter avec un collègue. Elle listait consciencieusement toutes les interactions de sa supérieure : Sloane s'entretenait régulièrement avec les comptables du service, les aurors les moins occupés, les magistrats du Magenmagot et même avec les Sang-pur les plus influents comme Dorélius Lestrange, Abraxas Malefoy et Orion Black, même si ces derniers ne lui offraient pas plus de considération qu'ils n'en auraient eue pour un insecte. Cyrus Avery semblait l'avoir en horreur et elle était contrainte de battre en retraite dès qu'il approchait. Toutefois, toutes ces informations ne suffisaient pas à Rosier et il lui enjoignait de continuer à chercher.
— Il doit y avoir autre chose, répétait-il. Un rituel, un code – quelque chose qui sort de l'ordinaire.
Dans sa détermination à montrer sa bonne volonté à Rosier, elle faisait plus d'heures que jamais au ministère, prétextant de longs dossiers à finir. Elle arrivait avant Sloane et repartait après elle et malgré cela, son travail en pâtissait, car elle ne pouvait se concentrer sur ses tâches autant que sur la surveillance de Vaughn. Cette dernière semblait se méfier d'Aidlinn, qui ne s'en était jamais aperçu autant que maintenant qu'elle essayait de nouer des liens plus étroits avec elle ; Sloane ne s'adressait jamais à elle avec autant de familiarité qu'avec d'autres membres du service, elle ne s'étalait jamais sur sa vie personnelle en sa présence. Aidlinn savait seulement qu'elle était divorcée, ce qui l'avait fait baisser dans son estime, car toute l'éducation d'Aidlinn l'avait conditionnée à réprouver le divorce et ses désirs d'émancipation ne s'étendaient pas jusqu'à l'idée de briser une union entamée.
— Elle ne me porte pas vraiment dans son cœur, avoua Aidlinn à Evan, après deux longs mois de surveillance infructueuse. Quand elle me regarde, j'ai l'impression qu'elle sait.
— Contente-toi de la suivre, elle finira par se trahir. Il suffit que nous soyons les plus patients.
Parfois, Evan prenait le relais lorsque Sloane partait en déplacement à l'extérieur. Il suffisait à Aidlinn de lui envoyer un patronus et, s'il était libre, il partait en filature. C'était un sort compliqué. La première fois que Rosier lui avait parlé de cette variante du sortilège, elle avait douté d'en être capable, mais elle avait sous-estimé la propension de son âme à chercher celle d'Evan ; envoyer son patronus le trouver était devenu un des sorts les plus naturels qu'elle avait eu l'occasion de pratiquer.
Aidlinn estimait avoir trouvé en Rosier le meilleur allié, pas seulement grâce à sa position privilégiée dans la société sang-pur, mais parce qu'il représentait tout ce qu'elle avait toujours admiré. Ce n'était pas seulement de l'affection qui la poussait vers lui, c'était aussi une puissante fascination.
— Je voudrais être comme toi, lui confia une fois Aidlinn.
Il la sonda gravement, visiblement surpris. Elle hésita avant de développer, car c'était le genre de conversations intimes qu'il évitait toujours avec grand soin.
— On dirait que rien ne t'atteint, que rien ne t'atteindra jamais ; moi, j'ai l'impression que le moindre imprévu me met à genoux. J'essaye d'être comme toi, mais…
Il posa une main sur la sienne pour la faire taire.
— Tu n'as pas besoin de devenir comme moi, Aidlinn. Tu te débrouilles très bien comme tu es.
— C'est faux. Si tu n'étais pas là, je…
Que serait-elle devenue s'il ne l'avait pas aidée contre Macnair, contre Jones, contre elle-même et contre le monde entier ?
— Ne dis pas des choses comme ça, la coupa-t-il abruptement en retirant sa main.
Elle comprit confusément qu'elle était allée trop loin. C'était toujours déstabilisant de constater à quel point Rosier pouvait l'entraîner dans un rêve et l'en sortir brutalement au moindre faux-pas. Il se redressa, époussetant sa veste.
— Je suis désolée, c'était une manière de te remercier, tenta-t-elle.
— Tu n'as pas besoin de me remercier. N'oublie pas que j'avais des intérêts propres à chaque fois que je t'ai aidée et que j'en ai toujours. N'en fais pas une affaire personnelle, s'il te plaît.
Il s'était totalement refermé sur lui-même et ses iris n'étaient plus que deux planètes arides, étrangères. Il s'était levé, défroissait sa chemise et se préparait à partir, à la laisser à son désarroi ; le scénario était devenu prévisible à force de se répéter. Aidlinn pouvait ne pas relever et le laisser éviter la confrontation, mais il y avait toujours quelque chose chez elle qui cherchait désespérément à rentrer en communion avec lui. Elle préféra rétorquer :
— Ce n'était pas une affaire personnelle quand je suis venue te supplier de m'aider ? Quand tu es toi-même venu me demander de t'accorder une seconde chance ?
Il suspendit ses gestes, inspira calmement et revint vers elle :
— Viens marcher avec moi.
Rosier régla la note et ils sortirent en plissant les paupières sous la lumière vive. Evan se mit à avancer sans rien dire et Aidlinn le suivit avec précaution. Ils étaient dans un quartier si calme qu'ils avaient l'impression d'être seuls en ville. Le soleil de mai saupoudrait d'or les rues vides et des bourrasques tièdes leur soufflaient des chansons au visage.
— Je ne veux plus de ce petit manège entre nous, déclara soudain Evan en s'arrêtant. Je ne veux pas qu'on se déchire. Dis-moi ce que tu attends de moi, Aidlinn.
Il portait sur elle ses beaux iris de bronze et elle sut qu'elle s'était trompée, que ce jour-là elle pourrait tout lui avouer et qu'il ne partirait pas. Il la regardait avec une intensité inhabituelle, comme s'il s'attendait à une réponse précise, mais Aidlinn perdit son courage, se contenta de bafouiller. Rosier se rapprocha d'elle et lui soutint le menton pour l'obliger à le regarder.
— Je veux juste…
Elle le voulait lui, son affection, son attention, sa présence ; pas seulement l'espace d'une mission, mais pour toujours. Cependant c'était inenvisageable pour elle de l'avouer à haute voix, après tout ce qui les avait séparés. Elle était certaine qu'il disparaîtrait dès qu'elle aurait prononcé les mots fatidiques et qu'il ne lui resterait plus que les mirages du Bord des Rêves pour se consoler. Elle avait déjà expérimenté sa perte, elle ne souhaitait pour rien au monde recommencer. Peut-être projetait-elle l'ombre de ses anciennes blessures sur la charmante silhouette d'Evan face à elle, ou peut-être le risque était-il bien réel, elle n'était plus en mesure de faire la distinction.
— Sors avec moi le week-end prochain, proposa tout à coup Rosier. Je t'emmènerai dans un bel endroit.
Elle accepta, bien sûr, et il sourit pensivement en s'écartant d'elle.
— Tu me dis de ne pas en faire une affaire personnelle et ensuite, tu me proposes une sortie, protesta Aidlinn pour la forme.
— J'ai besoin de me changer les idées. Et je pense que toi aussi.
Ce fut quand il la laissa qu'elle remarqua à quel point la journée était magnifique.
oOo
Rosier vint la chercher chez elle par une belle après-midi ensoleillée. Il sonna à l'entrée et Aidlinn, qui était en train de s'inspecter une énième fois dans le grand miroir de sa chambre, se tourna avec anxiété vers Irk qui attendait patiemment sur le pas de la porte :
— Qu'est-ce que tu en penses ? C'est une robe appropriée, n'est-ce pas ? La vendeuse m'a dit que c'était à la mode.
Elle désigna d'un geste la robe légère qu'elle avait enfilée et l'elfe leva timidement un pouce vers le haut – une façon de communiquer qu'elle lui avait proposée mais qu'il utilisait toujours avec une prudente perplexité. La vision d'Irk, avec ses grands yeux humides et confiants, lui réchauffa le coeur et elle lui sourit :
— Tu dirais la même chose si ça n'allait pas, de toute façon.
Elle trouva Rosier adossé nonchalamment au porche, le jour scintillant dans ses iris et le front pensif. Quand il l'aperçut, il sembla se ragaillardir. Ils firent quelques pas dans la rue ensoleillée de Bury Lane.
— Tu n'en as jamais assez de ce décor ? marmonna Evan. Ça me rend malade à chaque fois que je viens.
Autrefois, Aidlinn lui aurait dit que non, qu'elle s'y sentait à l'abri, que c'était sa petite bulle de paradis ; maintenant qu'elle avait vu Macnair envahir ce refuge, elle ne s'y sentait plus en sécurité non plus.
— Où est-ce qu'on va ? s'enquit-elle plutôt.
La scène lui en rappelait une autre, plus lointaine : leur excursion à Inverness, un souvenir en demi-teinte, qu'elle avait chéri malgré tout.
— Bloomway.
Il lui tendit la main et transplana. Ils apparurent dans un champ de hautes herbes dorées égaillé de coquelicots. Ils se tenaient sur le flanc d'une petite colline et la ville de Bloomway attendait en-dessous d'eux, avec ses toits pentus de tuiles rouges et ses murs de brique rose. Le décor était si pittoresque qu'on l'aurait dit sorti d'une aquarelle.
— C'est d'ici que proviennent toutes les fleurs des fleuristes sorciers du Royaume-Uni.
En effet, Aidlinn apercevait en périphérie de la ville de vastes serres et des prés recouverts de fleurs exotiques. L'endroit était si coloré que c'en devenait surnaturel, comme si une puissance supérieure avait décidé de rassembler les teintes les plus éclatantes dans cette petite vallée encastrée dans les collines, sous un incomparable azur céleste.
— Alors le grand Evan Rosier a un faible pour les fleurs ? le taquina Aidlinn tandis qu'ils dévalaient la pente.
Rosier grimaça.
— Pas autant que ça, malheureusement, mais c'est un endroit tranquille et je pensais que ça te plairait.
Il lui décocha un regard incertain, comme s'il craignait finalement s'être trompé et Aidlinn s'adoucit :
— C'est le cas.
Ils flanèrent dans les rues commerçantes. Les vitrines colorées s'alignaient sans fin le long des rues pavées ; en plus des boutiques de fleuristes qui pullulaient et dont les pots bourgeonnants envahissaient les trottoirs, il y avait des parfumeries des marques les plus à la mode, des bijouteries étincelantes – dont une de la chaîne Majesty rachetée par Rosier –, des magasins de vêtements luxueux qui proposaient les plus beaux tissus ensorcelés et fourrures de gibiers rares, des pâtisseries et chocolateries qui diffusaient des arômes sucrés aux alentours, d'adorables salons de thé, des enseignes de décoration d'intérieur et de dignes galeries d'art. Bloomway ressemblait à un petit paradis pour les visiteurs en quête de beauté et de tranquillité.
— Ma mère est venue ici, je crois, dit Aidlinn en fixant un banc posté près d'une fontaine fleurie.
Elle avait vu une photographie de sa mère sur ce même banc. Était-elle venue ici avec Gordon ? Ou bien avec ce Caradoc ? Elle espérait de tout coeur que sa mère n'avait pas sali ce merveilleux endroit avec son infidélité et ses manigances.
— C'est possible, répondit distraitement Rosier. Après tout, c'est un village renommé pour ses belles choses.
Visiter les boutiques avec Evan Rosier se trouva être assez distrayant. Il avait troqué son froid détachement pour une attitude plus vivante et espiègle qui ravissait Aidlinn – si cela lui demandait des efforts, il ne montra aucun signe de lassitude. Evan avait toujours un commentaire éclairant ou sarcastique à faire à propos de tel ou tel article, refusait avec une experte intransigeance les propositions d'aide des vendeuses quand Aidlinn ne savait plus quoi dire pour se soustraire à leur emprise. Il semblait entièrement à son aise et connaissait parfaitement les lieux, lui faisait découvrir les plus belles pièces d'architecture et l'emmenait flâner dans de charmants jardins cachés. Comme il l'avait promis, c'était une après-midi insouciante et peut-être aurait-elle été incroyablement paisible si Aidlinn n'avait pas eu le cœur frémissant dès qu'elle croisait les iris chauds d'Evan. Il semblait pourtant ne pas se douter de son trouble, ou peut-être le feignait-il pour ne pas l'embarrasser, et redoublait d'ingéniosité pour la distraire.
Ils s'arrêtèrent dans une herboristerie qui proposait des crèmes et essences tirées des fleurs étrangères exposées dans les vitrines. Rosier la laissa examiner les articles et s'approcha discrètement du comptoir, où il commanda quelques produits à voix basse. Quand Aidlinn revint vers lui, il avait glissé deux flacons dans sa poche et cédait quelques gallions à la vendeuse. Elle se risqua à l'interroger lorsqu'ils se retrouvèrent dans la rue :
— Qu'est-ce que tu as acheté ?
— Rien, juste quelques huiles pour ma mère.
— Elle ne pouvait pas envoyer ses elfes les chercher ?
— On ne peut pas leur faire confiance, ils oublient toujours quelque chose.
Le mensonge était parfait, mais Aidlinn, au regard interloqué de la vendeuse, avait compris que ce ne pouvait être ce genre de flacons.
— Tu avais promis de ne pas me mentir, lui souffla-t-elle.
— C'est vrai, j'ai dit que je ne te mentirai pas sur ce qui te concerne et tout ça n'a absolument rien à voir avec toi.
Son visage s'était durci et il avait retrouvé sa froideur coutumière ; une froideur qu'Aidlinn avait presque oublié en quelques mois.
— Avec qui, alors ? s'entêta-t-elle. C'est pour le Seigneur des Ténèbres ?
— Ça ne te regarde pas, Aidlinn.
— Si tu ne voulais pas que je pose de questions, alors il ne fallait pas m'emmener avec toi.
Il s'arrêta soudainement et elle le percuta. Il semblait en colère et amer, dans ses yeux deux tornades brunes faisaient rage silencieusement.
— Très bien. C'est pour moi. Tu es satisfaite ?
De son ton énervé perçait une pointe de chagrin, si ténue que quelqu'un d'autre ne l'aurait sûrement pas remarquée ; mais Aidlinn avait étudié et ressassé les moindres paroles d'Evan, si bien que par certains côtés, elle le connaissait mieux qu'elle-même.
— Ne me pose pas davantage de questions, la coupa-t-il alors qu'elle ouvrait la bouche. S'il te plaît.
Elle se demanda s'il était souffrant et l'inquiétude l'attrapa soudainement entre ses griffes.
— Tu n'es pas malade, n'est-ce pas ?
Elle ne put dissimuler son chevrotement et Evan lui-même, paraissant surpris de sa sollicitude, s'apaisa.
— Je vais très bien, je t'assure. Viens, allons boire quelque chose. Je te fais marcher sous le soleil depuis tout à l'heure et tu n'as même pas de chapeau.
Aidlinn se fichait bien de porter un chapeau, même si elle savait que sa mère lui aurait recommandé d'en porter un, maintenant qu'elle avait définitivement quitté l'enfance. Sa mère lui aurait aussi défendu d'aider Rosier à filer Sloane Vaughn, d'échanger la moindre parole avec Lothaire Selwyn, de participer aux soirées de son frère ou ne serait-ce que de rêver à autre chose que d'une place irréprochable dans la belle société. C'était du moins ce qu'aurait fait la Eleanor Rowle qu'Aidlinn avait connu ; pour ce qui était de la traîtresse, elle n'en avait aucune idée.
C'était étrange d'entendre Evan lui faire une remarque sur les convenances sociales après l'avoir entraînée dans des plans si cavaliers, mais elle supposa que c'était simplement son éducation qui le rattrapait.
Ils s'assirent à la terrasse ombragée d'un glacier. Il y avait quelques tables occupées par des couples et des familles ; deux jeunes femmes étaient assises un peu plus loin et leur firent de grands signes. C'était Cyrelle Flint et Théomantine Parkinson ; un poids tomba dans l'estomac d'Aidlinn – elle n'avait pas vraiment envie de croiser Cyrelle. Ils furent contraints de s'installer avec elles en sirotant leurs limonades. Théomantine portait une de ces tenues excentriques dont elle avait le secret, garnie de rubans et de dentelle et Cyrelle une robe cintrée plus discrète, mais qui avait dû coûter trois fois le prix de celle de sa compagne. À son petit sourire satisfait, il était certain qu'elle était parfaitement consciente de son avantage sur Théomantine.
— Quelle coïncidence de vous trouver ici ! s'émerveillait Flint en agitant son éventail criard. J'ai écrit à Théomantine que j'avais furieusement envie de me rendre à Bloomway, surtout par un temps aussi radieux. Après tout, tu m'avais tant vanté cet endroit, Evan.
L'interpellé, piégé au milieu de trois jeunes dames aussi bien disposées à son égard, semblait avoir perdu de son enthousiasme. Aidlinn pensa avec satisfaction que c'était bien fait pour lui, mais elle se sentait mortifiée d'avoir été surprise en sa compagnie – elle aurait voulu que cette journée n'appartînt qu'à Evan et elle.
— Je ne suis pas le seul à louer ses mérites, c'est un lieu de visite assez prisé.
— Cela va sans dire, acquiesça Flint. Nous avons croisé Mr et Mrs Lestrange tout à l'heure, Irène venait commander des bouquets.
— C'est peut-être le signe d'une prochaine garden-party, s'extasia Théomantine. On raconte que leur réception était si belle, il y a deux ans. Mrs Black en parle encore et vous savez comme elle peut se montrer difficile.
— Evan, quand est-ce qu'il y aura un autre pique-nique à Kaerndal Hall ? Ça fait des lustres que ta famille n'en fait plus. Et quel dommage, alors que vous avez toutes ces plages sauvages. C'est presque égoïste de ne pas en faire profiter vos pairs.
Si la perspective d'une partie de campagne dans le parc de son château ne semblait pas ravir Evan, il céda malgré tout aux suppliques des deux filles en promettant qu'il y réfléchirait. Elles parurent contentes, mais Aidlinn discernait parfaitement le refus sous-jacent et, tout en savourant son cornet de glace, riait intérieurement de la future déconvenue de Cyrelle Flint quand septembre finirait sans qu'elle n'eût reçu le moindre carton d'invitation.
— Qu'est-ce qui te semble si amusant ? lui demanda Evan en remarquant son léger sourire.
Elle n'envisagea même pas de lui mentir.
— Je me disais qu'il risquait de s'écouler un siècle avant que ton fantôme ne se décide d'organiser une fête de ce genre. Ou même une fête tout court.
Il eut un sourire, mais un peu cassé – Aidlinn se demanda avec horreur quel impair elle avait pu commettre. Toutefois, le malaise de Rosier ne dura qu'un instant et son visage redevint lumineux :
— Si c'est un défi, je ne vais pas pouvoir résister.
Sa réponse ravit Cyrelle et Théomantine qui redoublèrent d'excitation, de recommandations et d'interrogations. Evan pensait-il à organiser un feu d'artifice, comme lors du dernier bal ? Y aurait-il une autre exposition aussi prestigieuse que celle de Harrell ? Devait-on s'attendre à voir autant de monde ? Et Evan répondait avec lassitude qu'il ne savait pas.
Lui et Aidlinn parvinrent à s'échapper après une longue heure de bavardages et repartirent côte à côte dans la lumière déclinante du début de soirée. La magie qu'avait répandu Evan autour d'Aidlinn avait disparu avec l'apparition de Cyrelle Flint ; elle repensait aux fois où elle les avait surpris ensemble et un effroi jaloux assombrissait son humeur.
— Alors tu as parlé de cet endroit à Cyrelle ? demanda-t-elle du bout des lèvres.
— C'est possible, je n'en ai aucune idée.
— Et c'est tout ?
Evan lui lança un regard légèrement surpris tandis que régnait partout dans ses prunelles une profonde indifférence.
— À quoi tu t'attendais ? Je me fiche de Flint.
— Mais elle ne se fiche pas de toi.
Et en disant cela, elle se rejouait toutes les scènes de l'après-midi où Cyrelle avait souri à Rosier, avait battu des cils en le regardant par en-dessous, avait tendu une main délicate vers son épaule ; plus elle les rejouait et moins elle les supportait. Ce n'était pas vraiment de la jalousie, c'était avant tout une douleur profonde qui l'étreignait quand elle songeait qu'il suffirait d'une attention de la part du jeune homme envers Flint pour les séparer pour toujours. Plus ils passaient de temps ensemble et plus sa perte éventuelle paraissait intolérable.
Au regard brillant et serein qu'il lui offrit, elle pensa qu'il comprenait, au moins en partie.
— Et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ?
— C'est vrai, tu ne peux pas comprendre.
Il eut un sourire et écarta les mains pour l'inviter à poursuivre.
— Alors explique-moi.
— Nous en avons déjà parlé.
Elle frissonna légèrement en se remémorant l'issue de leur ancien échange – Rosier l'avait complètement laissé tomber à sa fin.
— Alors reparlons-en.
Il était d'un calme si noble qu'elle ne put que suivre sa volonté.
— Tout est toujours si facile pour toi. Il te suffit d'organiser un bal, une garden-party ou même un tournoi de Quidditch, qui sait, et toute la société se pressera à ta porte, à genoux s'il le faut. Quand tu as besoin d'un service, le monde entier se plie à tes désirs.
Devant son air sérieux, Rosier éclata de rire.
— Tu exagères un peu là, non ?
— À peine. Et c'est pareil avec les filles. Le jour où tu auras envie de te marier, tu n'auras qu'à pointer l'heureuse élue du doigt et elle se pâmera à tes pieds. Cyrelle comprise. Peu importe que tu l'aies méprisée, elle oubliera tout si tu lui tends la main.
Elle reprit, un ton en-dessous :
— Les gens oublient tout de toi, pourvu que tu leur tendes la main.
L'amusement d'Evan redoubla devant le ton exaspéré d'Aidlinn – elle ne pensait pas l'avoir vu si allègre depuis un certain temps. Et c'était pire pour elle, car en parlant, elle se rendait compte qu'elle-même était un exemple tristement flagrant de la force d'attraction qu'Evan semblait exercer sur ses pairs. Elle aurait voulu se différencier, ne serait-ce que par orgueil, des vagues silhouettes des admiratrices du jeune homme, mais elle se sentait aussi quelconque que n'importe quelle autre – pire, elle savait qu'elle avait raison.
— Tu ne t'en rends pas compte, c'est tout, conclut-elle plus bas.
— C'est toi qui as une vision déformée de la réalité, Aidlinn, même si c'est très flatteur. Ce n'est pas parce que Cyrelle Flint me fait les yeux doux que c'est le cas de toutes les filles, merci bien.
Devant sa mine dubitative, il renchérit :
— Oprah Mandylor, par exemple. Elle a dit à ses parents que je n'étais qu'un rustre qui l'avait abandonnée en pleine conversation sans une seule excuse.
Il lui offrit un joli sourire en coin et elle comprit qu'il se moquait d'elle.
— Lors du bal… C'était ma faute, justement, alors ça ne compte pas.
Evan haussa les épaules.
— Elle a aussi dit que je ne dansais pas assez bien. Ça n'aurait jamais pu marcher entre nous.
Tout son manège n'était qu'une tentative pour l'égayer – après tout, tout le monde savait que c'était Rosier qui avait refusé en premier leur union –, mais cela finit par marcher ; elle rit de l'absurdité du critère d'Oprah Mandylor, de l'improbabilité d'une telle scène – elle doutait même que Mandylor eût pu formuler une telle critique – ; elle rit parce qu'elle aurait été prête à tout pour avoir eu la chance qu'avait eue cette fille et que, quand bien même Evan aurait été le pire danseur de l'univers, elle n'aurait voulu personne d'autre.
— Peut-être qu'en Australie, on se bat au milieu des valses, convint-elle pour la forme.
Il lui adressa un de ces rares sourires dont il avait le secret ; un sourire qui, après avoir considéré le monde entier, s'arrêtait sur elle seule et lui témoignait sa merveilleuse approbation ; un sourire qui lui donnait l'impression d'être admirée autant qu'elle aurait voulu l'être, un sourire qui semblait exister comme seul témoin d'une confiance secrète et éternelle qui se tissait entre eux. Un de ces sourires d'Evan Rosier aurait désarmé n'importe qui ; chez Aidlinn, il chamboulait l'univers, effaçait le tableau chargé de ses préoccupations et en peignait un nouveau, plus éclatant, où Evan Rosier se trouvait en premier plan, mais aussi derrière chaque nuance de couleur.
— Combien de mes supposées admiratrices auraient accepté de revenir vers moi, après tout ça ? l'interrogea-t-il plus doucement.
C'était une excuse si gracieuse qu'elle se retrouva totalement désarmée, prise de court.
— Il y a un dernier endroit que je voudrais te montrer, poursuivit-il.
Le soleil tombait à l'horizon quand ils atteignirent la roseraie. Elle était dissimulée derrière une maison de maître dont les fenêtres grandes ouvertes laissaient échapper les notes mélancoliques d'un piano. Les allées étaient bordées de buissons aux fleurs roses, rouges, jaunes et blanches, les arcades qui s'entrecroisaient au-dessus des chemins étaient assaillies de rosiers grimpants, des fontaines de pierre blanche chantaient dans les carrés de pelouse et, au centre du jardin, un grand Delonix déployait ses branches couronnées de fleurs vermeilles vers le ciel empourpré par le couchant.
Avec le soir tombant, les insectes bourdonnant avaient disparu et les innombrables massifs de fleurs déployaient sans crainte leurs halos parfumés autour d'eux. Evan et Aidlinn errèrent dans les allées, effleurant de la pulpe de leurs doigts les pétales veloutés des roses, et passèrent sous la protection assombrie des arcades.
Ils parvinrent au Delonix ; l'arbre frémissait sous une légère brise qui dispersait les senteurs des fleurs. Ils se tinrent debout, tournés vers le lointain, à contempler le feu solaire embraser la plaine et les collines, comme si le monde se résumait seulement à ce petit coin de paradis. La beauté fragile de la roseraie avait ébloui Aidlinn et, si ça avait été possible, elle serait restée pour toujours dans ce jardin, à boire l'eau claire des fontaines et aspirer la vitalité du soleil jusqu'à devenir elle aussi une fleur aussi belle et douce que les autres, sans autre souci que celui de trouver un ciel dégagé le matin suivant.
— Ton frère m'a fait un sermon, l'autre soir, tu sais, lui avoua Evan. Il ne voulait pas que je t'emmène ici.
— Pourquoi ? Tout est si tranquille.
Rosier eut un rire discret, comme si sa réponse l'amusait, et s'approcha. Il avança sa main vers elle, fit doucement courir ses doigts le long de son bras, laissant une trace brûlante sur sa peau. Aidlinn, hypnotisée, le regarda faire sans réaliser que tout était réel ; jamais elle n'avait plus osé imaginer qu'Evan aurait pu avoir ce genre d'égards pour elle, elle avait l'impression de se trouver dans une autre dimension.
— Il n'avait pas peur de la ville, il avait peur de moi.
Sans prévenir, il cueillit son visage dans ses mains et l'embrassa. Ce n'était pas un baiser aussi doux et timide que celui qu'ils avaient échangé en haut de la tour d'astronomie, c'était ardent et désespéré. Evan appuya avec force ses lèvres contre celles d'Aidlinn, la privant de souffle, mais elle aurait préféré s'asphyxier que de s'arracher à cette étreinte. Elle s'enivrait de l'odeur de sa peau, de la proximité bouillonnante de son buste et des tremblements simultanés de leurs corps. Les grandes mains d'Evan emmêlèrent ses cheveux, allumèrent un brasier à chaque parcelle de peau qu'elles caressèrent et Aidlinn se sentit fondre entre ses bras, totalement à sa merci, alors que sa conscience était emportée par un raz de marée. Elle avait peu à peu appris à s'abandonner à lui avec les années et cette habitude était désormais ancrée dans la moindre fibre de son être, son corps répondait aux sollicitations d'Evan avec une confiance éperdue. Plus rien ne comptait d'autre, à part son contact incandescent, son souffle contre sa joue et ses lèvres sur les siennes. Quand ils se séparèrent, elle eut l'impression qu'il avait pris une partie de son âme.
Ils demeurèrent silencieux et pantelants, à étudier leurs ombres respectives se découper sur l'écrin velouté de la nuit qui approchait. Evan fut le premier à faire un pas en avant.
— Je voulais que ce soit une belle journée, avoua-t-il en lui tendant la main.
— Ça l'a été. C'était une très belle journée.
En vérité, elle pensait que c'était la plus belle de toutes.
Désolée, il n'y a qu'un seul chapitre cette fois finalement... (Mais quel chapitre incroyablement fluffy !)
J'avoue que j'ai été prise par un autre projet d'écriture dans le cadre du fest FestumSempra organisé par Vertraymer et RedBlackHeart. Si vous souhaitez échanger avec d'autres écrivains de fanfictions ou même participer à des challenges d'écriture (je sais qu'il y a de fantastiques écrivaines parmi vous), n'hésitez pas à rejoindre le discord du fest ! (Je peux vous envoyer avec plaisir le lien en MP et il est aussi disponible sur la page ffnet des organisatrices.)
Je ne vais pas vous cacher que ça faisait un moment que j'attendais de caler cette incroyable citation de Keats ! :') (Je vais me calmer ensuite pour les descriptions de villes, promis.) Désolée par ailleurs pour les coquilles qui se glissent dans les chapitres, j'ai beau me relire et me relire, il y en a qui m'échappent...
Et comme toujours un grand merci RhumFramboise, Lilemesis, Baccarat V, feufollet, MarlyMcKinnon, Zod'a, jane9699, FelicityCarrow, leleMichaelson et Nixshia pour vos merveilleuses reviews sur les derniers chapitres ! La suite arrivera sûrement milieu septembre.
