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Chapitre 80


Le problème c'est pas de savoir où on est. Le problème, c'est qu'on croit qu'on y est arrivé sans rien emporter avec soi. Cette idée que t'as de repartir à zéro. Que tout le monde a. On repart pas à zéro. C'est ça le problème. Chaque chose que tu fais tu la fais pour toujours. Tu ne peux pas l'effacer.

Cormac McCarthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme


Lorsqu'elle revint à elle, elle se trouvait allongée dans l'herbe grasse et douce, face contre terre et elle avait un bâillon sur la bouche. Un jeune homme la surplombait, le visage en partie mangé par les ombres agitées du crépuscule, totalement impassible et silencieux.

— Je vous préviens, ça ne sert à rien de crier, dit le jeune homme en s'avançant pour lui libérer la bouche.

Libérée, la femme grimaça et se démena pour s'asseoir. Elle avait les chevilles attachées et un vilain hématome sur la joue qu'elle palpa avec prudence du bout des doigts.

— Evan Rosier, souffla-t-elle d'une voix enrouée. J'aurais dû m'en douter.

Le jeune homme se contenta de la jauger du regard, hautain et méprisant.

— Peut-être que vous auriez dû.

Il y eut un répit, pendant lequel les deux s'affrontèrent du regard. La femme avait beau être assise et mal en point, elle ne baissa pas les yeux. Il y avait une inébranlable défiance en elle, dans la sévérité de sa figure, dans la façon dont elle dressait le menton et fixait son adversaire.

— Alors quoi ? Qu'allons-nous faire ? s'impatienta-t-elle avec colère.

Ils étaient dans une clairière baignée par la lumière du soleil couchant. Les hauts arbres les encerclaient de toute part, à la manière de remparts imprenables, et leurs plus hautes branches zébraient la robe grenat des nuages.

— Nous attendons quelqu'un, annonça patiemment Rosier.

Il enfonçait régulièrement son regard par-delà la limite des arbres, dans l'opacité des bois, comme pour tenir à distance les mystérieux spectres qui les hantaient. La femme s'agita.

— Pourquoi suis-je ici ?

— Ne jouez pas à ce jeu avec moi, Sloane.

— J'ai le droit de savoir.

— Vous êtes ici parce que vous êtes une attrape-rêves au service de l'Ordre du Phénix.

Si elle eut un sursaut de stupeur, elle le réprima parfaitement.

— Je ne suis au service de personne. Je vends mes services à qui peut se les offrir.

Rosier lui lança un autre regard chargé d'ennui.

— Ça ne change rien pour moi. Vous êtes de leur côté.

— Je ne suis du côté de personne, s'agaça Sloane. On m'a engagée pour obtenir des informations, et c'est tout.

Il ne daigna pas lui accorder d'attention, il surveillait toujours les bois.

— Alors toi et la petite Rowle, poursuivit-elle avec irritation, vous me suiviez ?

— Vous n'avez pas vu ça en fouillant sa mémoire ?

Le ton de Rosier s'était fait railleur et méprisant. Sloane grimaça avec amertume, mais ne se laissa pas intimider.

— J'ai trouvé d'autres choses très intéressantes.

— Comme cette histoire sur les horcruxes que vous avez déposée à la parfumerie ?

Elle pâlit légèrement.

— Il semblerait que celle-ci, au moins, n'atteigne jamais l'Ordre.

Un craquement se fit entendre dans les fourrés et un homme en sortit en s'époussetant. Vêtu d'un pantalon gris et d'une chemise immaculée, sa sobre élégance semblait surnaturelle au regard de l'endroit où il se trouvait.

— Mrs Vaughn, c'est un réel plaisir que de nous rencontrer enfin, s'inclina-t-il.

Sa voix n'avait rien de jovial, ni de menaçant, le timbre était excessivement plat.

— Il a fallu que tu appelles un des cerbères de Voldemort, ricana Sloane. Lothaire Selwyn.

— Ne prononce pas son nom, tu n'en es pas digne, l'avertit le nouveau venu.

Ses deux yeux dorés brûlaient comme deux foyers infernaux.

— La dignité ? Où est la dignité de Voldemort quand il…

La main levée de Lothaire, qui avait sorti sa baguette, la fit suffoquer. Lorsqu'elle eut fini de tousser, elle se mit à ricaner et gronder tel un animal acculé.

— Vous ne tirerez rien de moi. Je pensais que tu l'aurais deviné, Rosier, aucune tentative de légilimancie ne pourrait aboutir sur moi.

— Aucune tentative, répéta pensivement Lothaire.

Lui et Rosier échangèrent un regard indéchiffrable.

— Finissons-en, Lothaire, soupira Evan. Il va bientôt faire nuit.

Selwyn inclina le poignet. La tête de Sloane fut brutalement rejetée en arrière, ses yeux s'écarquillèrent de peur et de surprise. Il baissa la main.

— Ce n'est pas possible, souffla-t-elle. Les sang-pur n'ont plus d'attrape-rêves depuis…

Elle glissa un coup d'œil vers Rosier.

— Alors disons que c'est impossible, fit Lothaire en se rapprochant d'elle.

Son pas était souple et lent et ses yeux étaient braqués sur Vaughn ; il ressemblait à une panthère traquant sa proie.

— Tu ne peux pas faire ça, dit Sloane. C'est contraire aux règles de notre communauté.

— Tu l'as dit toi-même, je ne peux pas être comme toi, je ne fais pas partie de cette communauté.

Il se pencha vers elle jusqu'à ce que son souffle froid agitât ses cheveux.

— Je vais te dire un secret.

Sa voix se changea en un murmure lent et même le vent qui filait entre les branches fit halte pour l'écouter.

— Je vais te tuer et ensuite je traquerai tous les autres. Grâce à toi, je les trouverai et je les tuerai.

Elle se tortilla pour le dévisager, ses traits frappés par l'horreur.

— Pourquoi ?

— Parce que les rêves ne sont pas faits pour être volés.

Puis il se redressa, s'éloigna.

— Non...

Lothaire inclina sa baguette et Sloane fut projetée au sol. Son dos rentra en contact avec la terre sèche de la clairière et elle se mit à convulser, les yeux fermés puis à hurler, hurler ; hurler alors que la peau de son front était parcourue d'ondulations anormales, alors que de ses yeux clos s'échappaient des larmes ensanglantées, alors que les environs s'assombrissaient et qu'une nuit noire sans espoir s'abattait fatalement sur la clairière. Le soleil avait déjà disparu lorsque Sloane Vaughn cessa de bouger.

— Morte, dit Rosier en s'approchant pour prendre son pouls. Alors, qu'as-tu trouvé ?

Lothaire prit le temps de ranger sa baguette – il semblait songeur.

— Elle ne faisait pas partie de l'ordre, comme elle l'a affirmé. On l'avait engagée pour ses talents. Elle était censée voler les souvenirs des sang-pur les plus influents. C'est grâce à cela que les attentats de Westminster et Camden Town ont échoué. Elle rassemblait aussi des informations sur les participants aux réunions, mais il semble qu'elle craignait Cyrus Avery… Elle était persuadée qu'il soupçonnait sa particularité.

— Est-ce le cas ?

— Peut-être, je ne sais pas. Personne n'est au courant pour moi.

Rosier endura sans ciller le terrible regard de Selwyn.

— Je ne dirai rien, assura-t-il. Tu m'as rendu un service, je garderai le silence.

Selwyn le sonda encore quelques secondes.

— La parole des Rosier, ironisa-t-il finalement. Une des dernières forces inébranlables de ce monde.

Quelque chose remua dans les bois, attirant son attention. Rosier, quant à lui, n'avait pas bougé, ni même daigné porter son regard sur ce qui bougeait dans l'obscurité. Lothaire parut finalement se désintéresser et tout son corps se relâcha.

— Vaughn était en contact avec un agent de l'Ordre, celui par qui elle recevait ses ordres, reprit-il. Quelqu'un qui travaillait au ministère.

— Qui ?

Selwyn eut un mystérieux sourire.

oOo

Dans la maison assaillie de nuit et de brume, Aidlinn se sentait paralysée par l'effroi et par quelque chose d'autre.

— Quoi ? Tu croyais vraiment que je t'avais invitée en souvenir du bon vieux temps ? crachait Sylvia. Dis-moi plutôt ce que tu as fait de Richard. J'ai découvert qu'il t'envoyait des lettres.

Aidlinn avait l'impression de tomber d'une falaise et de s'enfoncer dans le néant ; absorbée par sa chute, elle peinait à garder contact avec la réalité. Mais était-ce seulement la réalité ? Comment sa dimension avait-elle pu basculer de nouveau aussi vite ?

— Evan l'a tué, je ne lui ai rien fait, répondit-elle d'une voix qui ne lui appartenait pas tout à fait.

Elle devait partir d'ici. Que lui avait fait Sylvia ? Elle ne devait plus répondre, elle devait s'en aller. De grosses larmes perlaient au coin des yeux féroces de son interlocutrice.

— Et son corps ? Où est-il ? Réponds !

— Il a coulé au fond d'un lac. Il a coulé quand Evan l'a rempli de cailloux.

Ne pouvait-elle se taire ? On aurait dit qu'une force invisible la clouait sur place et la forçait à témoigner, à précipiter sa propre tragédie.

— Espèce de petite peste, comment as-tu pu ? Tu m'as regardée en face et tu m'as dit qu'on allait le retrouver. Tu m'as menti les yeux dans les yeux ce jour-là, tu as assuré que tes amis ne lui auraient jamais fait de mal. Comment as-tu pu me faire ça ?

Des larmes de culpabilité roulèrent sur les joues d'Aidlinn, mais ce n'était rien en comparaison de la fureur et de la douleur qui se dégageaient de Sylvia par vagues démentes.

— Je suis désolée, tellement désolée, mais je n'avais pas le choix, murmura Aidlinn de cette même étrange voix.

— On a toujours le choix.

À la dureté de la réponse de Sylvia, Aidlinn sut qu'elle avait été folle de croire qu'elles auraient pu redevenir amies ; si Aidlinn s'émoussait facilement, son ancienne camarade avait été taillée dans du silex, elle était acérée, tranchante et se jetterait à corps perdu dans n'importe quelle confrontation. À quel moment les deux filles avaient-elles pris des voies si différentes ?

— Richard aurait nui à mes amis. Evan a fait ce qu'il avait à faire, protesta Aidlinn.

Au nom d'Evan, Sylvia sembla se hérisser davantage.

— Tu es complètement cinglée ! Tu aurais pu rejoindre l'Ordre, lui dire ce qu'il voulait savoir ! Il n'avait pas à mourir ! Il ne méritait pas ça ! Pourquoi il a fallu que tu ailles tout raconter à ce monstre ?

— Je ne lui ai rien raconté, commença Aidlinn, c'est lui qui...

— SILENCE ! hurla Sylvia. C'est assez !

Sylvia se mit à tourner en rond, à s'arracher les cheveux ; elle souffrait et était tombée dans un état d'extrême agitation. Aidlinn pensait que cela aurait été le moment idéal pour s'enfuir ou pour la désarmer, mais elle ne trouvait plus la force de faire le moindre geste. Quant à sa baguette, elle était restée dans la poche de son manteau, à l'entrée – comme elle avait été idiote.

Lorsque Sylvia se fut calmée, elle inspira et revint s'asseoir en face d'Aidlinn, les mains crispées sur ses genoux.

— Quel était le secret de ta mère ? Dis-moi.

Et Aidlinn aurait donné cher pour ne rien dire, mais sa bouche s'ouvrit d'elle-même, mue par une autre volonté.

— Les horcruxes. Elle avait trouvé le moyen qu'utilisait le Seigneur des Ténèbres pour être immortel.

— Parle-moi de ça.

Aidlinn s'exécuta, répétant ce que lui avait raconté Avery. Elle se maudissait de ne pouvoir garder le secret comme elle le lui avait promis, elle se maudissait d'être tombée dans ce piège évident et de ne pas trouver d'échappatoire, elle se maudissait tant qu'elle se mit à pleurer et finit par bégayer, à la fin de son récit :

— Que m'as-tu fait ?

Sylvia lui décerna un rictus réjoui.

— Je t'ai fait boire du veritaserum. Je pensais que tu te méfierais un peu plus, à vrai dire.

Mais le veritaserum n'expliquait pas sa faiblesse soudaine et angoissante.

— Pourquoi est-ce que je me sens si… fatiguée…

— C'est le venin de serpent cornu. Un puissant paralysant, mais dosé correctement, il se cantonne aux muscles moteurs. En revanche, associé au veritaserum, il peut provoquer de graves séquelles neurologiques si l'antivenin n'est pas administré à temps… Mais si tu savais comme je m'en fiche. Si ça n'avait été que de moi, tu serais déjà morte ; toutefois ton témoignage sera précieux pour l'Ordre. Ils arriveront d'ici quelques minutes, j'imagine qu'ils sont en route. Ensuite tu seras jugée et envoyée à Azkaban pour complicité de meurtre et toutes les autres atrocités que tu as pu commettre.

Sylvia se précipita vers elle et découvrit brutalement son bras gauche.

— Pas de marque, hein ? Ça me surprend, mais j'imagine que ça n'aurait pas tardé. Tu es si prévisible.

Ce ne pouvait être qu'un cauchemar, un épouvantable mauvais rêve – rien ne pouvait tourner aussi mal dans le monde réel. Elle allait se réveiller et tout rentrerait dans l'ordre.

— Tu travailles pour... l'Ordre ?

— Bien sûr. Comment crois-tu que tu as été engagée au ministère ? C'est moi qui ai ordonné à Sloane de te prendre. Les autres ne s'intéressaient pas à ton cas, vois-tu, et moi non plus, jusqu'à il y a peu. Maintenant je sais quelle sale garce tu es vraiment.

Aidlinn se sentait fiévreuse ; toute la pièce tournait lentement autour d'elle et elle sentait son cœur lutter dans sa poitrine. Boum boum boum. Allait-elle s'évanouir ? Mourir ? De graves séquelles neurologiques. Se réveillerait-elle si elle sombrait et comment ? La panique affluait en elle, alors que ses membres se rigidifiaient. Boum boum boum. Elle percevait avec une épouvantable précision son destin lui échapper. Elle se sentit tomber sur la banquette du grand sofa – voilà que son corps l'abandonnait totalement. Sa vision se rétrécissait, les ombres en dévoraient les coins. De graves séquelles neurologiques. La joue appuyée contre le tissu, elle ne voyait plus que la mine triomphante de Sylvia au-dessus d'elle. Elle était perdue.

— Pourquoi…

Elle ne put finir sa phrase. Et Sylvia se dressait toujours, grande, victorieuse, haineuse. Le monde se résumait à Sylvia, à ses dents acérées et au poison qu'elle avait distillé dans ses veines.

— Pourquoi ? Comment peux-tu me demander ça ? C'est toi qui as tout déclenché. C'est toi qui as tué mon petit ami et qui t'es associée avec des criminels. Tu n'as que ce que tu mérites.

Et peut-être que Sylvia avait raison, songeait confusément Aidlinn. Peut-être qu'elle avait fait tous les mauvais choix et que sa destinée s'arrêtait là. Avait-elle été si stupide ? Si aveugle ? N'y avait-il rien de mieux pour elle que cette issue ? Allait-elle vraiment trahir ses amis et finir à Azkaban ?

Un coup retentit contre la porte d'entrée et Sylvia se détourna avec un rire réjoui. Aidlinn se battait pour rester consciente avec l'énergie du désespoir – elle était terrifiée à l'idée de ne plus jamais se réveiller. Une ombre se dessina dans l'encadrement du salon, grande et menaçante. Sylvia perdit son sourire et recula d'un pas, brandit sa baguette d'une main hésitante. La seconde plus tard, elle était projetée contre la table basse et sa tête se fracassait contre le verre. Aidlinn croisa le regard abruti de son amie sans réaliser ce que cela signifiait. Le sang coulait abondamment de son cuir chevelu. En état de choc, Sylvia tenta de ramper péniblement, ses coudes s'écorchant sur les débris de verre.

— Qu'est-ce que tu lui as fait ? gronda une voix.

On aurait dit le grave roulement du tonnerre. Sylvia ne riposta pas – peut-être n'était-elle même pas en état de le faire – et un éclair vert aveuglant traversa la pièce. L'instant d'après, son corps raidi gisait sur la table brisée et Aidlinn, incapable de déterminer si tout était un délire ou une réalité, ne voyait plus que son visage mort et stupéfait tourné vers elle, sa bouche écumante et sanglante entrouverte sur un cri avorté et ses yeux éteints, aussi vides que deux ciels d'apocalypse.


Bonjour !

Me revoilà avec deux nouveaux chapitres et j'espère qu'ils vous plairont !

Merci énormément à leleMichaelson, feufollet, Baccarat V et jane9699 pour leurs fantastiques retours sur les derniers chapitres. J'essaierai de poster la suite avant le début de décembre même si je ne garantis rien. À bientôt !