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Chapitre 85
Parce qu'il commençait à avoir peur de ce qu'il découvrait : que l'homme n'est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature - parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.
Aucun homme ni dieu, William Giraldi
— Alors, tu t'en vas ?
Rodolphus ne daigna pas répondre, ni même se retourner, tandis qu'il boutonnait sa chemise. Le petit matin éclaircissait l'horizon ; s'il avait été dans son manoir, il aurait entendu les oiseaux chanter et se répondre dans les arbres. Mais au beau milieu de Londres, il n'y avait que les rumeurs d'une ville qui se réveille, les vrombissements des engins moldus, les voix occasionnelles des rares passants, les portes claquant dans les étages inférieurs de l'immeuble.
Quand il fut habillé et qu'il se retourna vers Maria, elle avait les yeux transformés en rivières de boue.
— Tu sais bien que je n'ai pas le choix, dit-il en la prenant par l'épaule.
Il était toujours désarmé devant son chagrin. À chaque fois, il se persuadait qu'elle ne le recontacterait pas, et il tournait et retournait cette sombre pensée dans sa tête ; à chaque fois, elle lui envoyait une autre lettre pour qu'ils se vissent la semaine suivante. Il mesurait tout à fait sa chance, mais ne la comprenait pas. Il ne savait pas exactement ce qu'elle aimait chez lui, ce qu'elle éprouvait quand il l'attirait contre lui. Il s'extasiait secrètement de la douceur de sa peau, il effleurait la pulpe délicate de ses lèvres, il humait les arômes sucrés de ses cheveux, et il la comparait à Bellatrix – Bellatrix, qui était un silex brut, impossible à approcher sans se couper, dont la voix cruelle, tour à tour perçante et rauque, s'évertuait cruellement à percer ses défenses.
— Je sais, mais je me fais du souci dès que tu t'en vas, souffla-t-elle. Qu'est-ce que c'est, cette fois ?
Il n'était pas censé lui parler de ce qui l'occupait et, la plupart du temps, il ne le faisait pas. Toutefois, il lui arrivait de lui glisser quelques pensées, et d'aimer la façon dont elle lui répondait, dont elle gardait précieusement ses confidences en elle pour les ressortir plus tard, brillantes et polies comme au premier jour – comme si tout ce qu'il touchait était important. Dans ces instants, il s'imaginait qu'ils étaient mariés, qu'il la retrouverait quand il pousserait la lourde porte de Merryvale.
— Evan donne une soirée chez lui.
— À Kaerndal Hall ?
Sa déception était douloureusement palpable pour Rodolphus, mais il ne pouvait rien faire pour la soulager. Le gouffre qui séparait leurs deux mondes était toujours béant ; il avait beau jeté tous les ponts qu'il pouvait en travers, les passages s'écroulaient irrémédiablement.
— C'est ça, dit-il doucement. Rien d'extraordinaire.
Elle se déroba pour ne pas l'affronter et il la laissa à sa mélancolie. La fois prochaine, il lui ramènerait un cadeau et elle brillerait de nouveau. Parce qu'elle était son étoile, la seule lueur qui veillait au plus profond de ses nuits interminables.
oOo
Kaerndal Hall se dressait froidement au-dessus de lui comme un géant prêt à lever le pied pour l'écraser. C'était l'idée que s'en faisait Rodolphus et il resta à contempler le parc nu jusqu'à ce qu'un elfe vint lui ouvrir.
— Mr Lestrange, s'inclina l'elfe.
La réception battait déjà son plein dans une partie de l'aile est. Une salle à manger, un salon, ainsi que la vaste bibliothèque avaient été réquisitionnés pour l'occasion. Du salon des hommes s'échappait une fumée âcre qui envahissait le couloir – c'est là que Rodolphus entra en premier.
Il trouva de jeunes hommes assis dans les canapés ou debout près des miroirs, riant avec en fond un poste de radio. D'un côté, il aperçut son frère Rabastan, fraîchement diplômé de Poudlard, raconter quelque chose à Isaac, Andrew, Mulciber et Darryl Jugson ; il envia la manière dont son frère captait l'attention et s'y baignait indolemment. Plus loin, il vit les frères Travers posés dans un coin avec Isaac et Augustus Rookwood. D'autres jeunes mangemorts, qui avaient rejoint depuis peu leurs réunions avec plus de régularité, avaient été invités et jetaient des regards impressionnés aux finitions splendides du plafond et des boiseries, au mobilier luxueux, aux tableaux uniques ceints de cadres rutilants – à toutes ces manifestations ostentatoires de l'opulence des Rosier. Regulus Black, Barty Croupton Jr, Evrett Gibbon et Corban Yaxley faisaient partie de ces nouvelles figures ; si Croupton Jr semblait nerveux, passant à répétition sa langue sur ses lèvres sèches, Black avait toute la prestance de sa famille. Beau et impassible, il écoutait Jim Pucey avec attention, mais Rodolphus voyait encore sur sa joue la trace d'un hématome qui avait suscité beaucoup de rumeurs. À la dernière réunion, le Maître avait convoqué Regulus en tête à tête et le jeune homme était ressorti, un moment plus tard, pâle, en sueur et la joue meurtrie. Cela n'avait cependant pas suffi à ternir sa réputation.
— Rodolphus, tu vas pouvoir nous éclairer, l'accueillit Regulus avec une froide amabilité. Jim jure avoir vu les McLean planter une haie de tentacula vénéneuses. Je lui ai dit que cela semblait improbable quand on connaît les températures du Sutherland.
— Les McLean ? releva Rodolphus.
— Le père et la mère travaillent à la brigade, indiqua Jim avec empressement. Des sang-de-bourbe.
Pucey était souvent le premier à s'épandre sur la piètre ascendance de leurs adversaires, peut-être pour faire oublier sa propre souillure.
— Ça me semble audacieux, reprit Rodolphus. Ces plantes ont besoin de davantage de chaleur.
— C'est exactement ce que je lui ai dit, acquiesça Regulus, qui semblait s'ennuyer.
Il n'avait absolument rien en commun avec sa cousine Bellatrix. Il était la discipline incarnée, se glissait et ressortait de votre quotidien sans dégât, tandis qu'elle passait comme une tornade, arrachait tout. Alors qu'elle bouillonnait à la moindre sollicitation, il était d'une humeur haute et égale, son regard anthracite se portait loin, là où vous ne pouviez pas l'atteindre, et il n'offrait pas facilement l'accès à ses opinions. Il apparaissait digne, raisonnable en toutes circonstances, attentif et cultivé ; il se tenait à l'écart des mesquineries qui abaissent l'âme et s'astreignait à la plus stricte politesse ; il était capable de vous donner confiance rien qu'en vous tendant la main, parce qu'il y avait quelque chose d'unique en lui, quelque chose de pur et d'éclatant, une grâce de l'âme qu'aucun autre mangemort ne possédait et qui vous promettait que vous étiez à l'abri ; toutes ces qualités faisaient de lui, de l'avis général, l'un des jeunes sang-pur les plus admirables de sa génération. Il incarnait exactement tout ce que Dorélius Lestrange aurait voulu pour fils ; si Rodolphus s'était efforcé de se hisser à ce niveau d'exigence, il avait échoué quelque part avant l'extraordinaire et il ne pouvait qu'observer le cadet des Black pour tenter de résoudre ce mystère.
— Je vous jure que je l'ai vu faire ! s'obstinait Jim. Il les bourre de sortilèges pour les faire croître plus vite.
— Et quand bien même c'était vrai, intervint Corban Yaxley, je ne vois pas quelle différence ça ferait. Dès que le maître donnera son accord, nous brûlerons sa haie.
— C'est une plante robuste, je doute qu'un simple feu suffise, objecta Rodolphus.
Il essayait de se rappeler ce qu'il avait lu à ce sujet dans le Guide d'entretien des massifs magiques. Il était pratiquement certain qu'au contact de la chaleur, les épines jaillissaient jusqu'à cinq mètres – ou étaient-ce les ronces paralysantes de Taggart ?
— Et un Feudeymon ? sourit Yaxley.
Une lueur folle s'agitait dans ses yeux.
— Ne sois pas ridicule, Corban, s'agaça Regulus. Tu ne maîtrises pas ce sort.
— Qu'est-ce que ça peut faire ?
Rodolphus vit le dégoût passer sur le visage délicat de Regulus.
— Ne provoque pas quelque chose que tu ne peux pas arrêter, dit-il. C'est ce que disait Mrs Norris.
— Tu es tellement ennuyant ces temps-ci, se plaignit Corban. Je ne pensais pas que tu citerais cette harpie.
Rodolphus comptait s'éclipser pour les laisser se disputer lorsque le bras d'Avery s'enroula autour de ses épaules.
— Tu n'es pas venu avec ta femme, Rod ? Tu n'aurais pas osé lui cacher où tu te rendais, si ? (Il leva son verre de cognac à l'intention de Barty, qui le dévorait des yeux.) Bravo pour l'autre fois, Croupton. Ce sont des intrépides comme toi qu'il nous faut.
Corban Yaxley crut trouver en Edern l'allié parfait :
— Que penses-tu d'un Feudeymon chez les McLean, Edern ?
— J'en pense que c'est une idée charmante.
— C'est idiot, intervint Regulus. En pleine forêt, il serait impossible à contrôler. On provoquerait un incendie gigantesque pour presque rien.
Avery posa un regard affûté sur Black, qui soutint l'examen.
— Rien ? Tu penses que les gens comme les McLean ne sont rien ? Tu penses que cette petite vermine crasseuse mérite notre clémence ?
— Ce n'est pas ce que j'ai dit.
— Mais c'est ce que tu penses, Black.
Les deux se toisèrent un moment, semblables et opposés. Le feu d'Avery se heurtait à la pierre de Black ; s'il la noircissait, il ne pouvait rien faire de plus.
— Je pense qu'il faut concentrer nos efforts sur les choses importantes. Ces destructions aléatoires n'amènent rien de bon, elles ne font que liguer le peuple contre nous.
Avery se mit à rire :
— Le peuple, Black. Mais le peuple, comme tu dis, ne voudra jamais de nous. Il nous déteste.
— Pendant longtemps, les gens ont accepté nos privilèges.
— C'était une autre époque.
— Nous pourrions y revenir.
Les iris de Regulus avaient la dureté du granit, mais Avery ne sembla pas le remarquer – son propre regard était attiré ailleurs, vers la salle à manger et les rires cristallins qui s'en échappaient.
— Nous aurions pu, peut-être.
Il laissa Black et entraîna Rodolphus à l'écart.
— Tu ne peux pas t'empêcher de le piquer, remarqua Rodolphus.
— Il se prend pour un prince, mais il n'y a pas de royaume, pas de sujets à sauver – c'est ce qu'il n'a pas encore réalisé.
Il chassa la question d'un geste vague de la main, et se pencha avec sérieux vers Rodolphus.
— J'ai obtenu quelque chose de Dolohov, commença-t-il. Il a avoué, pour la caverne. Ce serait le quatrième. Mon père et le tien sont au courant, évidemment, et peut-être d'autres, pour ce que j'en sais.
— Est-ce qu'ils comptent faire quelque chose un jour ?
Avery haussa les épaules. Le vacarme des conversations combla le silence qui s'éternisa.
— Si toute cette campagne tournait mal, ou si le Maître s'enfonçait dans ses lubies… Qui sait, n'est-ce pas ?
Qui sait. L'expression contenait le sort de tout le pays. Rodolphus n'aurait jamais cru verser un jour dans un complot visant à contrôler le Seigneur des Ténèbres en personne. Grâce à Avery, il avait pris conscience des machinations obscures qui se creusaient en secret sous leurs pieds ; les sang-pur avaient ravalé leur fierté trop d'années pour un chef qui se révélait décevant, et, flairant le parfum de la défaite, ils envisageaient d'autres alternatives, avec ce même instinct qui les avait toujours préservés de la déchéance. Mais n'était-ce pas trop tard ? Rodolphus tremblait à l'idée de ce que le Maître pourrait leur faire s'il apprenait quelque chose.
— Je te laisse en parler à Rosier, reprit Avery d'un ton amer. Je sais que tu en meurs d'envie.
L'allusion ramena Rodolphus des mois en arrière. Il revit Rosier, qui les avait invités cordialement chez lui, finir son cigare, rire à une blague d'Andrew, puis exploser dans la bibliothèque. Vous saviez pour les horcruxes et vous n'avez pas jugé bon de me prévenir. Après tout ce que j'ai fait pour vous, tout ce que je vous ai confiés, vous osez me prendre pour le dernier des imbéciles ? Vous n'êtes que des ingrats et des lâches. Le miroir derrière lui s'était fissuré. Rodolphus s'était senti atrocement coupable – c'était Avery qui les avait persuadés de ne rien dire à Evan. Il s'approprierait toute la gloire, il n'a pas besoin de savoir pour le moment. Isaac non plus, il ne saurait pas tenir sa langue. Rodolphus avait vu la rage empoisonner les prunelles d'Evan, alors qu'il les observait tour à tour, lui, Edern, Andrew. Qui te l'a dit ? avait grondé Avery. Pendant un instant, les deux jeunes hommes s'étaient mesurés du regard. C'est elle, n'est-ce pas ? Elle te l'a dit ? avait insisté Avery et ça avait été à son tour d'être furieux. Pas volontairement, si c'est ce qui t'inquiète, avait ricané Rosier. Tu deviens tellement prévisible. Ils avaient failli en venir aux mains et Andrew avait tenté de calmer le jeu. Retourne te saouler dans une taverne et ne compte plus sur moi pour te sortir du trou, avait craché Evan avant de les jeter tous les trois dehors. Si Andrew avait été plus affecté qu'il ne voulait bien le montrer, Edern en avait plaisanté. Il est simplement vexé, vous verrez que dans une semaine, tout sera oublié. Ça n'avait pas été le cas et Rodolphus s'était demandé si ce n'était pas précisément ce qu'Edern recherchait, s'il ne les avait pas manipulés.
Depuis ce jour, Evan ne leur faisait plus confiance, et Rodolphus en était profondément malheureux. Il les accueillait encore chez lui, leur prêtait main forte lorsque cela s'avérait nécessaire, mais Rodolphus sentait qu'au moindre faux pas, Rosier disparaîtrait de leur vie sans aucun regret, que si un jour l'un d'eux se retrouvait à saigner dans la boue, Rosier pourrait bien le regarder agoniser au lieu de lui sauver la vie.
Rodolphus se dirigea justement vers lui, avec cette pointe d'appréhension devenue familière, et il entendit Avery lui emboîter le pas. Rosier, adossé au chambranle de la porte donnant sur la salle à manger, se perdait dans la contemplation du spectacle animé qui se déroulait devant lui. Une dizaine de jeunes filles se trouvaient là, ainsi que quelques jeunes hommes, et les couples se formaient le temps d'une danse rythmée, tandis que les autres bavardaient sur des sofas de velours, amenés pour l'occasion.
— Qui est-ce, là-bas ? demanda Avery en désignant une fille qui plaisantait joyeusement avec Jaurel Travers.
Ce fut Rosier qui lui répondit, sans même daigner le regarder – il était d'humeur maussade.
— Vicky Pucey, la sœur de Jim.
— Elle s'est engagée ?
— Pas encore, dit seulement Rosier.
Il prit une bouffée de son cigare, puis ajouta, sous le regard insistant de Rodolphus :
— C'est une amie d'Aidlinn. Elle voulait absolument l'inviter.
Cela suffit pour qu'Avery battît en retraite après un grognement méprisant.
— C'est Aidlinn là-bas ? remarqua Rodolphus. Elle a l'air…
— Elle est ivre, trancha froidement Evan.
Son regard se riva à la silhouette de la jeune fille, qui s'amusait follement aux côtés de Xalème Shafiq. Ses gestes tenaient de l'évasif autant que de l'aérien ; à chaque mouvement, on ne savait pas si elle allait s'envoler ou s'effondrer.
— Comment s'est passée l'enquête ? Les enquêteurs sont venus ici ? reprit Rodolphus.
Il imaginait à peine ce qu'avait pu dire Aidlinn aux policiers sur son père. La seule aide qu'elle avait pu avoir était l'assurance d'être en sécurité à Kaerndal Hall, dans un lieu familier, et non à la merci des inspecteurs.
— Ça a été dur, rétorqua Evan. Ça a été dur, mais elle a réussi. Ils ne la croyaient pas coupable, de toute façon. Et tout le monde savait qu'elle et Isaac n'habitaient plus chez leur père. Ça semblait presque évident.
Rodolphus acquiesça pensivement. Il repensa au visage fermé d'Isaac, le jour suivant l'interrogatoire. Il n'avait pas voulu rapporter ce qui s'y était dit. Il ne restait plus qu'aux enfants Rowle à attendre le procès, à encaisser le déshonneur et l'humiliation que leur réserverait la société sorcière, du moins jusqu'à la victoire de Lord Voldemort. Ensuite, Gordon Rowle ferait partie des héros.
Il observa de nouveau Aidlinn, qui souriait avec un peu trop d'insouciance pour que ce fût naturel. Xalème la faisait tourner et ils se lançaient des plaisanteries en compagnie de Mulciber et Ettie Bulstrode.
— Est-ce que tu vas lui dire ? demanda Rodolphus.
Il avait sincèrement pitié de ce qui lui arrivait. S'il avait eu une sœur, il aurait tout fait pour lui éviter ce qui lui tombait maintenant dessus.
— Isaac n'est pas au courant.
— Elle l'apprendra, d'une manière ou d'une autre. Tu devrais lui dire.
Rosier se tourna finalement vers lui et lui adressa un regard qu'il n'oublierait jamais ; un regard d'une lassitude infinie, un regard qui offrait une vue vertigineuse sur le vide qui tapissait son âme – c'était un regard de condamné à mort.
— Elle n'y arrivera pas, dit-il simplement.
— Pas toute seule, acquiesça Rodolphus. Mais avec le soutien de ses amis, peut-être.
— Est-ce encore une garantie suffisante ?
Rodolphus voyait à quel point Rosier pouvait douter de lui-même. Il aurait voulu lui ouvrir les yeux, lui montrer tout ce qu'il avait déjà accompli par la seule force phénoménale de sa volonté, tout ce qu'il était en mesure de réaliser, mais Rosier n'avait plus foi en lui – et peut-être n'avait-il plus foi en personne. Les dernières braises de sa miséricorde s'étaient éteintes dans la bibliothèque, quelques mois plus tôt, et rien n'avait surgi des cendres depuis.
— Si tu ne peux pas l'aider, personne ne le pourra.
Il ne sut pas si Rosier l'avait entendu, car il examinait le fond de son verre d'un air absent.
— Il y a autre chose. Edern a entendu parlé d'un autre horcruxe, dans une caverne.
— Une caverne, répéta lentement Rosier sans relever les yeux.
— À côté de Stanmore, un petit village moldu du comté de…
— Regulus, le coupa Rosier. J'espère que tu apprécies la soirée.
Rodolphus frémit – il n'avait pas remarqué que Black s'avançait. Il ne sut pas si Regulus avait entendu quoi que ce fût, son visage était parfaitement lisse et désintéressé. Le jeune homme leur adressa un sourire poli, sourire que lui rendit à moitié Rosier – il était l'une des rares recrues qu'Evan semblait réellement apprécier – et le malaise se dissipa dans l'atmosphère enfumée de la soirée.
oOo
Merryvale se blottissait entre les hêtres et les bouleaux au bout de l'allée. Il était encore tôt dans la soirée lorsque Rodolphus avait fui Kaerndal Hall pour rentrer chez lui. Il avait transplané et s'était attardé dans les jeunes bois parfumés de la vallée, si différents des grands arbres orgueilleux de Kaerndal Hall. Il avait remonté à pied la route bordée de fleurs, mais ce n'était qu'au dernier moment que le manoir apparaissait derrière les arbres. Merryvale avait un côté sauvage et chaotique que Maria aurait trouvé fascinant, mais Bellatrix détestait l'endroit. Elle trouvait que c'était trop champêtre, trop éloigné de tout, et elle préférait demeurer dans leur appartement de Londres, là où elle pouvait surveiller les agents du ministère, passer des marchés lugubres avec les criminels pouilleux de l'allée des Embrumes. Cependant, il lui arrivait, certains jours, de revenir l'accabler au manoir et Rodolphus devina qu'elle était venue ce soir-là ; cela se voyait à la manière dont le silence s'abattait comme un couperet sur la demeure, aux volets ouverts et battant au vent, à la lumière qui remplissait toutes les pièces – Bellatrix voulait toujours plus de lumière. Quand il pénétra dans le hall, elle le héla et il remonta le filet de sa voix jusqu'au salon. Il vit tout de suite qu'elle avait bu, la flasque de cognac était à moitié vide. Bellatrix n'était pas du genre à s'enivrer, elle avait la prestance des Black, si bien qu'il se demandât ce qui s'était passé.
— Où étais-tu ? bredouilla-t-elle abruptement.
Ses yeux luisaient de haine, il pensa qu'elle pourrait lui sauter au cou.
— J'étais chez Evan.
— Et pourquoi n'étais-je pas invitée ?
— C'est à lui qu'il fallait le demander.
Il l'en croyait capable et souhaita bonne chance en pensée à Rosier pour contenir cette furie.
— Je suis ta femme, Rodolphus. Ta femme ! Tu ne peux pas me tenir à l'écart.
— Ce n'était pas mon intention, rétorqua patiemment Rodolphus.
Il n'y avait rien d'autre à faire que prendre son mal en patience quand son humeur débordait.
— Alors quelle était ton intention ? reprit-elle doucement. Quelle était ton intention quand tu t'es mis à fréquenter cette petite chose, cette traînée Stebbins ?
Le nom claqua dans la pièce comme un coup de fouet, Rodolphus sentit la brûlure dans son dos.
— Qu'est-ce que tu as fait, Bella ?
Sa voix avait déraillé imperceptiblement. Elle eut un petit sourire ahuri en voyant qu'elle avait enfin réussi à le déstabiliser, c'était sa première victoire après toutes les joutes stériles auxquelles ils avaient participé.
— Ce que j'ai fait ? Moi ?
Elle partit dans un grand rire halluciné en se relevant et se resservit un verre.
— Qu'as-tu fait ?
— Enfin chéri, je voulais faire sa connaissance, roucoula-t-elle. Je l'ai invitée chez nous.
— Où est-elle ?
Il inspecta inutilement les lieux du regard, il n'y avait personne dans les fauteuils, ni sur le tapis, ni même contre les longues étagères. Et Bellatrix continuait, le ton plus menaçant, s'approchant dangereusement de son hystérie coutumière :
— Quand je pense que tu as cru que tu pourrais me cacher ça. Me faire ça à moi ! Ta femme ! Tu m'a juré fidélité devant l'autel ! Tu n'as pas le droit d'aller voir quelqu'un d'autre que moi ! Et surtout pas elle, cette petite pleurnicheuse. Merlin, si tu l'avais entendue geindre ! Je n'en pouvais plus. Est-ce qu'elle gémissait de la même façon quand tu la touchais ? C'est répugnant, tu me dégoûtes.
— Où est-elle ? répéta-t-il, étrangement imperturbable.
Quelque chose avait remué en lui et s'était tu subitement.
— N'est-ce pas évident ? Elle est là où tu rêvais de l'emmener.
Il grimpa les escaliers jusqu'à sa chambre, ignorant les elfes tremblants qui attendaient ses ordres dans le couloir. La porte était entrouverte et il s'immobilisa sur le seuil, le cœur tambourinant dans la poitrine. Il se sentit tout à coup étrangement démuni. Tout était en ordre. Sur son lit, Maria reposait sur le ventre, le visage écrasé contre le matelas et son sang souillait les draps de satin blanc. Il s'approcha timidement, comme s'il avait peur de la réveiller, effleura délicatement un bras couvert d'hématomes – la peau était encore tiède. Il saisit délicatement le visage, mais les yeux étaient gonflés et vides, la peau contusionnée, boursouflée et barbouillée de sang séché. Elle avait vécu l'enfer avant de mourir. Et il n'avait pas été là pour elle.
Il entendit le ronronnement triomphal de Bellatrix derrière lui. Elle agitait son verre et se tenait au chambranle.
— J'espère pour toi qu'elle est encore chaude, gloussa-t-elle.
Il ne sut pas exactement de quelle manière il avala la distance le séparant de sa femme, mais il se dressa devant elle et la gifla si fort que son cou se dévissa. Il ne sentit pas la douleur dans sa main, ni les ongles qui le griffèrent en retour, n'entendit pas les insanités qu'elle lui vomissait dessus. Il lui arracha son verre des mains et le lui brisa contre la figure. Elle tomba, puis hurla, alors qu'une large balafre rouge s'élargissait sur son visage et se mettait à saigner. Il allait recommencer, mu par une rage folle et meurtrière, il allait recommencer jusqu'à ce qu'elle disparût de sa vie, mais elle leva les bras au-dessus de son visage et se mit à pleurer. Elle apparut tout à coup si frêle, rien qu'une jeune femme brisée et sans défense, qu'il s'interrompit pour la contempler, petite chose vaincue, ivre et déboussolée. Cela aurait dû se passer différemment. Bellatrix aurait dû reposer sur le lit, morte, exsangue, et Maria aurait dû être vivante et rire à ses côtés.
— La prochaine fois, je te tuerai, lui promit Rodolphus.
En son for intérieur, il était conscient qu'il n'y aurait jamais de prochaine fois. Un gargouillement plaintif lui répondit – ça ressemblait à "mon visage".
Pour une fois, je ne suis pas en retard.
Un énorme merci à feufollet, MarlyMcKinnon, Maya et Ccie, Zod'a, Baccarat V, Rhumframboise, leleMichaelson, Puperfect et Chaton pour vos reviews, ça me fait super plaisir de voir que vous êtes toujours au rendez-vous !
La suite d'ici une à deux semaines.
Pour Chaton : Wow merci beaucoup pour tes encouragements, je suis flattée et c'est vraiment gentil à toi d'avoir pris le temps de laisser un commentaire. J'espère que l'histoire continuera à te plaire. Belle journée à toi aussi !
