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Chapitre 86


L'avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée.

Madame Bovary, Gustave Flaubert


Aidlinn flottait. Elle louvoyait entre les invités comme un navire perdu au milieu des récifs, effleurait les épaules aussi délicatement que si elles avaient été des roches acérées, flattait quand elle ne pouvait s'échapper, souriait pour ensorceler ces géants de pierre. Elle se sentait plus légère que tous les autres, faite d'une matière différente, incapable de réellement se connecter à eux, mais heureuse de les sentir tout près. Ce soir, dans ces salles paradisiaques baignées dans l'or du crépuscule, le monde avait revêtu ses atours de conte de fée ; les grands murs blancs scintillaient comme les remparts d'une lointaine forteresse stellaire, les dorures se nichaient dans chaque détail architectural pour éblouir les visiteurs, le velours couvrait de caresse les plus indolents, le champagne coulait en fontaine sur les flûtes en cristal ; tout était trop paisible et splendide pour que le mal subsistât quelque part.

Aidlinn riait avec Vicky Pucey, Ettie Bulstrode, et plaisantait, dansait avec Andrew, Xalème et même Jaurel Travers. Et tout était absorbé dans un halo d'or et se cristallisait comme un souvenir devant ses yeux. Elle avait beau retenir le moment, tirer un fil de la scène pour en garder un souvenir, elle voyait les scènes s'imprimer à la file dans sa mémoire et elle buvait encore pour ralentir le temps. Mais la mélancolie, la culpabilité et l'angoisse ne s'étaient pas estompées aussi vite que toutes ces précieuses secondes ; c'était quand elle avait versé le quart de son flacon de Voile des anges dans son troisième verre que tout était allé mieux.

Lorsque Rosier la rejoignit, elle écoutait avec un amusement béat les mésaventures de Xalème ; il lui racontait la dernière fois qu'il s'était embourbé dans d'affreux marécages en fuyant les aurors.

— J'ai paniqué et j'ai raté mon transplanage. J'ai atterri en plein dans la vase, dans un étang de l'Aberdeenshire où j'étais allé une fois, enfant – ne me demande pas pourquoi j'ai choisi cet endroit. Toujours est-il que j'ai perdu l'équilibre. Je me suis retrouvé complètement trempé, embourbé jusqu'aux genoux, mes vêtements fichus – ces mêmes vêtements qu'Omero Zarella en personne m'avait dessinés un mois auparavant. Si tu avais vu la tête de mon père en rentrant ! Il avait fait des pieds et des mains pour m'obtenir le plus beau trois pièces possible pour le mariage de mon cousin Kontar et je ne pouvais même plus le porter pour l'occasion.

Il s'interrompit en apercevant Rosier et lui lança un sourire poli, que le nouveau venu ne vit pas, parce qu'il se penchait près d'Aidlinn et posait une main sur son bras, avec la prudence vigilante de ceux qui veulent éviter un esclandre :

— Tu te donnes en spectacle, lui dit-il. Tu devrais t'allonger un moment.

Elle ne savait pas s'il était en colère ou non, elle ne voyait que son visage nimbé d'or et ses yeux qui brillaient avec éclat sous les derniers rayons du soleil. Un creux se rouvrit en elle, elle sentit les sillons du manque qui serpentaient douloureusement sous sa peau et se multipliaient ; elle ne pourrait pas être parfaitement heureuse ici et maintenant sans Evan Rosier.

— Danse avec moi, lui dit-elle en lui prenant les mains.

C'était si facile dans ces conditions de tenter de l'approcher ; s'il la rejetait, elle pourrait accuser le verre de trop, mentir sur le nombre, rire et l'accuser d'être un rabat-joie puis tourner les talons et faire la même chose au garçon suivant pour récupérer sa dignité. Mais la vérité était qu'elle se repaissait de sa proximité vibrante et en ressortait étourdie, ivre, encore plus misérable qu'avant de sauter le pas, n'imaginant respirer que pour la prochaine fois où leurs peaux se rencontreraient.

Il refusa. Il plaqua avec douceur ses mains le long de son corps et lui répéta qu'elle devait aller se coucher.

— Mais je ne veux pas dormir, je veux profiter de la soirée.

Je veux être avec toi, aurait-elle pu dire. Pourquoi ne restes-tu jamais avec moi, seulement avec moi ? Dès qu'il y avait du monde, il s'échappait, la laissait seule, réduisait à un tas de poussière tout ce qu'il y avait pu y avoir entre eux.

— Tu reviendras ensuite, insista-t-il. Allons, n'ai-je pas invité tous ceux que tu souhaitais ? Ne peux-tu faire ça pour moi en retour ?

Il avait pris une voix caressante et évidemment, cette voix lui aurait fait faire n'importe quoi.

— Est-ce que tu danseras avec moi lorsque je reviendrai ?

— Bien sûr, c'est promis, lui dit-il.

Elle n'eut pas besoin de le regarder dans les yeux – Rosier n'avait qu'une parole.

Elle quitta la salle et s'aventura dans les corridors, sa main parcourant les flancs palpitants de Kaerndal Hall. Le château s'éveillait par ces soirées de fête, il aspirait toute la vie qui s'y trouvait et ses artères se mettaient à pulser au même rythme que les cœurs des vivants. Elle erra jusqu'à tomber sur un cabinet vide, ne songeant même pas à tenter de regagner sa chambre. Il y avait une bergère parmi les autres meubles engloutis par la pénombre grandissante et elle s'y lova. Dans un demi-sommeil, elle contempla le plafond tourner au-dessus d'elle. Parfois, elle percevait le carillon d'une pendule et se demandait confusément ce que cela signifiait, puis le silence retombait, avec en toile de fond la rumeur d'une musique traversée par des éclats de rires. Elle rêva qu'elle était dans le même marécage que Xalème Shafiq, cernée par des bois noirs et une brume blanche s'élevait des flaques nauséabondes. Derrière elle, elle entendait la voix de Rosier qui la pressait de revenir sur la terre ferme et elle réalisait qu'elle était coincée. Je ne peux pas, répondait-elle et Rosier l'appelait encore. Elle se réveilla en sursaut quand il cessa de la héler.

La pièce était totalement noire lorsque la porte s'ouvrit à la volée. Elle se redressa lentement, nauséeuse, la tête lourde, la bouche asséchée. Les intrus avaient continué leur course hilare dans le couloir, et elle sortit difficilement à leur suite. Rosier avait raison, elle aurait dû rester allongée, mais elle était écœurée par ce recoin coupé du monde ; chaque minute passée loin de la fête était une minute qu'elle jetait à l'oubli. Elle croisa un petit groupe de jeunes hommes qui ricanaient adossés au couloir, parmi lesquels se trouvaient Edern Avery et Darryl Jugson :

— J'aime bien la petite Vicky, disait Jugson, quel dommage qu'elle soit impure.

— Tu es un sang-mêlé aussi, remarquait Avery avec un petit sourire.

— Dans ce cas, je ferai bien d'aller la voir.

Les rires baissèrent en intensité lorsqu'ils la remarquèrent, et elle ne put éviter le regard d'Edern. Elle le trouva insondable – une mer étrangère et agitée qui ne lui donnait pas confiance.

— Ça tangue par ici, se moqua quelqu'un.

Elle passa son chemin et déboucha au milieu des festivités. Il était évident que la majorité des invités avaient désormais abusé des vins et spiritueux qu'on leur avait servi à flots toute la soirée. Des jeunes hommes se tenaient vigoureusement par les épaules et se claquaient dans le dos autour d'une table de billard dans la bibliothèque. Deux filles dansaient en équilibre précaire sur un buffet, les talons de leurs chaussures laissant de légères marques dans le bois tendre sculpté.

— Quelle honte, s'agaçait Réselda Beurk. Aidlinn, très chère, ne pourrais-tu leur dire de descendre ? Ces petites sottes ne veulent rien entendre et je n'ai aucune idée d'où Evan se cache. N'est-ce pas le comble d'être introuvable à sa propre soirée ?

— Elles pourraient se briser le cou, ajouta Séphronie Parkinson à côté d'elle.

— Qu'on installe des matelas pour adoucir leur chute, puisqu'elles doivent chuter, déclama Andrew Wilkes avec emphase, ce qui amusa Séphronie.

Aidlinn ne les écouta pas et dépassa Severus Rogue et Barty Croupton Jr, qui jouaient aux échecs avec des pièces dorées, imperméables à l'excitation générale.

— Tu penses qu'elles sont en or ? demandait Jim Pucey en écarquillant les yeux à son voisin.

— Évidemment qu'elles le sont, bâilla Augustus Rookwood. Mais je te déconseille d'essayer de partir avec, le dernier qui a essayé l'a fortement regretté. Ce château nous surveille, garde ça à l'esprit.

Aidlinn vit Fanny Yaxley, en plein désœuvrement, qui errait de groupe en groupe.

— Excusez-moi, vous n'avez pas vu Isaac ? demandait-elle. Isaac Rowle bien sûr – vous en connaissez un autre peut-être ?

Aidlinn bifurqua pour éviter de la croiser et elle surprit Regulus Black, qui tentait de s'extraire de l'étreinte d'Edith Travers – la cousine de Jaurel et Hilard.

— Je rentre chez moi, Edith, disait-il fermement. Il se fait tard.

— Promets-moi seulement que tu passeras la voir.

L'espace de quelques battements de cils, Aidlinn croisa le regard orageux de Regulus. La lueur grise qui y remuait lui rappela Gordon et elle se détourna amèrement. Viens avec moi. Sa propre voix résonnait dans son crâne. Pas cette fois, lui répondait son père. Elle eut la nausée et dut se tenir à un canapé. Mais pourquoi ? C'étaient les derniers mots qu'elle lui avait adressés. Mais pourquoi ?

Vicky Pucey apparut devant elle, le visage rougi par l'alcool et l'excitation.

— Où étais-tu ? Je t'ai cherchée partout. Viens, il faut absolument que tu entendes l'histoire de Darryl. Il était sur le point de nous expliquer comment il a capturé un jeune Norvégien à crête. À lui tout seul, tu imagines ?

Vicky la tira sur le balcon, dans les bras glacés de la nuit. Les hautes fenêtres traçaient des bouches lumineuses sur les dalles de pierre pâle. Evan n'était pas dans la bibliothèque, ni dans la salle à manger, et il ne semblait pas être sur le balcon. Était-il dans le salon enfumé ? Elle jeta un regard déçu en arrière. Il lui avait promis qu'il danserait avec elle.

— Je ne pense pas que tu tiennes plus de quelques minutes face à un dragon sauvage, Darryl, déclarait Hilard Travers avec morgue. Tu fanfaronnes.

— Je l'ai vraiment capturé seul, insista Jugson, hilare. Tu veux une preuve ?

Derrière lui, Evrett Gibbon ricanait et donnait des coups de coude à Rabastan Lestrange, qui observait en souriant avec supériorité.

— Montre-lui, Darryl, disait Rabastan.

Son timbre impérieux réchauffa le balcon.

— Très bien, fit théâtralement Jugson en plongeant la main dans son veston.

— Finissons-en, maugréa Hilard.

Jugson brandit fièrement une petite photographie et son rire éclata dans l'air, suivi par les carillons plus rauques de ses compagnons, à mesure que l'image passait de mains en mains. On y voyait un homme solidement attaché à une chaise, bâillonné, le teint pâle, les yeux bleus lumineux et coiffé d'une impressionnante crête iroquoise blonde.

— Un Norvégien à crête, répétait Jugson en hurlant de rire.

— Je suis persuadé que celui-ci mord aussi, ajouta Rabastan.

Hilard ne trouvait pas ça drôle du tout et tourna les talons.

— Prends donc un verre, Hilard, tu sembles un peu crispé, lui suggéra Evrett Gibbon.

— Attends Hilard, tu ne veux pas que je te raconte l'histoire du Suédois à museau court ? jubilait Jugson.

Déjà les conversations reprenaient sans égard pour Hilard. On riait et on demandait une véritable explication et on hélait d'autres convives pour leur répéter la plaisanterie.

— Oh, c'est une sacrée histoire, en vérité. Le Maître m'avait envoyé en Norvège, sur les traces d'un autre bibelot magique. (Il fit une pause en roulant des yeux et il y eut plusieurs soupirs dans l'assistance qui grossissait.) Tout ce que je peux dire, c'est que j'ai fini par trouver cet homme – Fjerstad. Ça a failli être ma fin, laissez-moi vous dire que ces hommes du Nord sont des coriaces.

Il y eut un silence, brisé par la voix inquiète de Théomantine Bulstrode :

— Qu'est-ce qui est arrivé ?

— Fjerstad a rejoint ses saletés d'ancêtres vikings, conclut Jugson après avoir pris un air solennel.

Certains surenchérirent et le groupe se dissolut. Odélie Greengrass laissa échapper un rire hautain à une remarque étouffée de Terrell Fawley. Les silhouettes ondulaient dans les ombres comme les algues d'un monde sous-marin.

— Je ne me sens pas très bien, disait Aidlinn à mi-voix.

Un garçon lui mit un verre entre les mains et elle se mit à le siroter par automatisme, l'esprit ailleurs. Elle cherchait Rosier du regard, dans les visages réjouis qu'elle apercevait par les fenêtres, parce qu'il lui manquait, parce qu'il lui avait promis une danse. Il lui avait promis une danse, et il tenait toujours ses promesses, alors où était-il ? Où était-il ? Pas cette fois, lui soufflait son père. Et les ténèbres du parc débordaient de voix désincarnées, de mains fantomatiques qui lui faisaient signe. Elle avait chaud, une sueur froide coulait dans son dos, collait le tissu de sa robe malgré le vent froid chargé de sel qui leur parvenait de la côte.

— Ça suffit comme ça, finit par dire Avery alors qu'on lui tendait un autre verre. Bois toi-même ce verre, Warrington, ce n'est pas en rendant les filles malades qu'on les séduit.

Le dénommé Warrington partit dans un rire gras et s'en fut.

— Tu t'es rendue malade toute la soirée, ça commence à bien faire, dit Edern. Rentrons à l'intérieur.

— Où est Evan ? s'enquit Aidlinn d'un air absent.

— Occupé, il me semble. Je suggère de nous asseoir en attendant sur ce magnifique sofa.

Elle l'étudia alors qu'il croisait posément les bras et lui souriait légèrement, très calme – trop calme. Ce fut ce qui l'alerta ; derrière les brumes de l'alcool et du Voile des anges, une clochette tinta dans le demi-jour de ses pensées : Edern n'était jamais le dernier à s'amuser lors des événements, il n'aurait pas dû apparaître aussi raisonnable à cette heure avancée.

— À quoi tu penses ? demanda-t-il.

Elle pensait vaguement à leur dernière entrevue houleuse, à la manière dont ils s'étaient froidement quittés sur un désaccord. Elle aurait voulu lui dire qu'elle était désolée de s'être énervée contre lui, qu'elle n'avait pas eu d'autre choix que de l'utiliser, et que, malgré ce qu'ils s'étaient dit, elle avait aimé toute la soirée en sa compagnie. Elle aurait voulu partager son secret avec lui, ce secret qui lui faisait tant honte et qu'elle ne pouvait révéler : elle avait poussé son père en prison pour protéger Evan. Il n'y avait que Kaerndal Hall qui savait et qui la choyait en retour. Elle aurait voulu dire tant de choses à Avery sur cette banquette, au milieu du chaos agonisant de la fête, et peut-être que si elle l'avait fait, ces choses auraient arrêté de la tourmenter et se seraient dissipées en vapeur vers le plafond.

— Je suis heureuse que tu sois là, dit-elle plutôt, avec le cruel manque d'élégance qui résonne dans les dénouements de festivité.

Il eut un sourire incertain, un sourire qui naquit à moitié sur ses lèvres et gela sans bourgeonner.

— Je suis toujours là.

Vicky brisa leur échange, en venant subitement serrer Aidlinn dans ses bras.

— Félicitations !

Ses cheveux sentaient la violette et le rhum.

— Je te demande pardon ?

— Nous allons en faire partie ! Nous sommes acceptées ! D'ici la fin de l'année, nous en serons. C'est merveilleux, n'est-ce pas ? Depuis le temps que j'attends ça ! Tu ne m'avais pas dit que tu postulais.

— Mais de quoi est-ce que tu parles ?

Vicky eut un temps d'arrêt dans ses réjouissances. Edern s'était levé et se dirigeait vers la terrasse, répondant à l'appel d'un groupe éméché

— Les mangemorts. Avery ne te l'a pas dit ? Ce n'est pas encore officiel, mais Rabastan m'a affirmé que nous recevrions bientôt une lettre. Il a dit qu'il le savait de source sûre.

— Je ne comprends pas, Vicky, dit lentement Aidlinn en fronçant les sourcils.

Autour d'elle, tout devenait insupportable, la musique, les cris des fêtards, les lumières crues et aveuglantes des lustres d'or. Elle avait envie de leur hurler d'arrêter cette mascarade.

— Edern s'est porté garant de toi, tu n'es pas au courant ? poursuivit Vicky. Tu as beaucoup de chance, il est très bien vu depuis l'attentat. Moi j'ai dû baratiner Mulciber des mois pour qu'il accepte de parler de moi.

— Edern a… Mais je ne…

Vicky disparut, soudainement attirée par une musique dont elle raffolait et la perspective d'une danse avec Jugson. Aidlinn resta un moment seule, sur le sofa, à examiner l'idée sous tous les angles. Ça n'avait aucun sens, Avery n'aurait jamais fait ça. Vicky lui faisait une mauvaise blague, ou bien elle délirait. Peut-être qu'elle avait trop bu et divaguait, peut-être que son esprit fragile inventait des scènes pour la tourmenter – elle savait qu'elle ne pouvait plus se fier à tout ce qu'elle voyait. Elle se sentit malade, et s'agrippa à l'accoudoir, y planta férocement les ongles, comme elle l'aurait fait dans son bras pour se réveiller, si elle en avait eu le courage. Si tout n'était qu'un rêve, pourquoi se sentait-elle si mal ? Elle l'aperçut qui fumait sur la terrasse, dans le rectangle lumineux, et se leva, alors même que le monde entier venait cogner contre ses tempes. Avery lui apparut impressionnant, terrible, plus inquiétant qu'amical. Elle s'arrêta devant lui et se mit à bégayer :

— Edern, je… Vicky m'a dit… Est-ce que c'est vrai ? Vicky, elle a dit…

Qu'avait-dit Vicky exactement ? Peut-être qu'elle exagérait, peut-être qu'elle avait mal compris. Il regardait les derniers danseurs qui virevoltaient dans la salle à manger, puis reporta son attention sur elle.

— De quoi tu parles ?

Il semblait joyeux, à l'opposé de tout ce qu'elle pouvait éprouver, mais d'une joie qu'il ne partageait pas avec elle. Elle fondit en larmes.

— Tu n'as pas fait ça, n'est-ce pas ? Tu ne peux pas avoir donné mon nom à Voldemort.

Dans quel monde lui aurait-il fait du mal ? Ses larmes le délogèrent des sphères où il évoluait, mais il demeura silencieux.

— Dis-moi que c'est une erreur, martela-t-elle.

Il savait pertinemment que ce n'était pas ce qu'elle avait voulu. Pourtant, il lui avait planté le poignard quand même – dans le dos, alors qu'elle dormait. Elle s'attendait à ce qu'il lui dît que c'était une blague, qu'il n'aurait jamais fait ça, mais en son for intérieur, elle sentait déjà la cuisante brûlure de la vérité, les relents infects de la trahison. Elle pointa un doigt accusateur sur lui et son doigt tremblait.

— Comment as-tu osé ? Je n'ai jamais voulu ça. Tu n'avais pas le droit.

Elle se sentait particulièrement insignifiante en lui disant cela, comme si elle ne faisait que jeter une poignée de poussière contre un mur.

— Ce n'est pas une question de droit, dit-il froidement.

Chaque mot semblait lui coûter, pourtant il n'avait jamais paru aussi implacable qu'à présent. Elle aurait pu se mettre à genoux sans parvenir à l'émouvoir.

— Ton père est en prison Aidlinn, il n'en sortira jamais. Que crois-tu qu'il va t'arriver ? Tout le monde va vous tourner le dos, à toi et à ton frère. Vous serez seuls. Il n'y a que les mangemorts qui te protégeront.

Il n'y avait plus personne sur la terrasse. Aidlinn avait l'impression que même le décor dégoulinait de perfidie : ces rambardes la trahiraient si elle s'appuyait dessus, ces fenêtres ouvertes se refermeraient brutalement si elle faisait mine de s'en approcher, même la lune s'éteindrait si elle osait la contempler.

— Ce n'était pas à toi de décider pour moi.

— Alors à qui ? Evan ?

Elle serra les poings et rétorqua d'une voix rauque de désespoir :

— C'était à moi de décider ! À moi !

Il lui jeta un regard méprisant.

— Tu ne l'aurais jamais fait, regarde-toi. Tu te saoules et tu te caches chez Evan. Tu dépéris.

C'était cruel. Elle chancela sous l'attaque, se demanda si c'était ainsi qu'il la voyait – que tout le monde la voyait. La honte lui chauffa les joues.

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça ne te regarde pas !

— Ça me regarde !

Il reprit son souffle et ajouta, plus bas :

— Ça me regarde, parce que je tiens à toi.

— Je te déteste, gémit-elle.

Comment pouvait-il demeurer si serein, si absolument certain de son bon droit, alors qu'il démantelait les derniers édifices de son existence ? Il se rapprocha d'un pas.

— Tu deviens exactement ce que je t'avais dit que tu deviendrais – sa relique. Est-ce qu'il est resté avec toi, ce soir ? Non, il t'a lâchée dans la fête, t'a laissée te faire admirer, t'amuser et il a disparu.

Elle secouait la tête de rage et d'impuissance et il franchit le peu de distance qui les séparait encore, prit délicatement son visage entre ses mains.

— Je ne voulais pas de ça, Edern, répétait-elle. Tu sais que je ne voulais pas de ça.

— Tu n'avais plus le choix. C'est toi qui as voulu ça, lui soufflait-il.

— C'est faux.

Elle aurait voulu lui hurler à quel point c'était faux, lui montrer la déchirure sanguinolente qu'il venait de lui infliger.

— C'est vrai et tu le sais. Tu n'es pas obligée de te terrer ici pour toujours. Je l'ai fait parce que je veux te voir en liberté.

— En liberté ?

Elle se mit à rire amèrement à travers ses larmes. Et une autre soirée lui revint en mémoire. Elle et Evan sur la pelouse d'un quartier moldu, loin de tout ce qu'ils connaissaient. Parce que tu crois que le Seigneur des Ténèbres va te libérer ? Quelle inconsciente tu fais. Il va t'enchaîner et tu finiras comme nous tous. Elle ne lui avait jamais demandé comment il connaissait cet endroit. Aujourd'hui, c'était Evan qu'elle pensait croire.

— De quelle liberté tu parles ?

— Tu n'as pas besoin de t'enchaîner à lui, ni de boire toutes ses paroles. Tu peux être indépendante.

— Rien ne me retient ici, je peux partir quand je le souhaite.

Mais je n'en ai pas envie, aurait-elle pu ajouter. Je n'en aurai jamais envie. Où aurait-elle pu aller sans lui ?

— Tu es prisonnière ici, insista-t-il en effleurant sa tempe.

Elle sentit ses doigts contre son front. Elle se rendit compte à quel point il était puéril, idéaliste, à quel point il ne la comprenait pas.

— Personne n'est entièrement libre, Edern.

— Mais nous le pourrions.

Il lui caressa la joue.

— Nous le pourrions, répéta-t-il.

Mais elle se recula et déversa toute la haine qu'elle pouvait dans ses paroles :

— Je te déteste.

— Tu ne le penses pas, insista-t-il. Je sais que tu ne le penses pas.

Et il la prenait par les épaules pour la forcer à rester près de lui, tandis qu'elle se débattait.

— Arrête, dit-elle. Arrête ! Ne t'approche plus de moi.

Sa voix se brisa et elle s'enfuit à l'intérieur, remonta les corridors en titubant, au bord du malaise. Mais elle devait trouver Evan. Il arrangerait la situation, il arrangeait toujours tout.

Elle le trouva au fond du couloir, en compagnie de Greengrass et elle se jeta contre lui. Elle enfouit son visage humide dans sa chemise, se drapa dans son parfum de sapins et de fumée. Elle se sentit tout à coup exactement comme une enfant pleureuse revenant en courant vers les adultes aux têtes lointaines, mais ce n'était rien en comparaison de l'angoisse qui s'accrochait à elle et qui montait, montait…

— Il l'a fait, il l'a fait ! Oh Evan, je ne veux pas, je veux pas ! Tu dois faire quelque chose, je t'en prie, fais quelque chose. Je ne veux pas, je ne veux pas devenir mangemort. Je sais que j'avais dit que je le voulais, mais je ne le veux plus. C'était idiot, je ne le pensais pas. C'est la dernière chose que je veux !

Elle allait faire une crise de panique. Son cœur avait pris le départ d'une course dont elle n'était pas au courant et il s'emballait, menaçait de quitter sa poitrine. Elle voyait flou et se sentait partir. Est-ce qu'elle allait mourir ? Elle ne pouvait plus respirer, respirer… Elle était en train de mourir.

Elle constata confusément qu'on la tirait dans une pièce et qu'on la faisait asseoir.

— Ça va aller, affirmait posément la voix d'Evan. Je m'en occupe, tu peux y retourner. Non, inutile, tout va bien.

Elle sentit les mains douces qu'il appliqua sur sa tête, sur ses joues, pour la forcer à le regarder.

— Doucement, voilà. Respire. Tout va bien, Aidlinn. Tout va bien. Bon dieu, se mettre dans cet état… Prends ça. Avale.

Il lui versa quelque chose sur la langue, un parfum de camomille fleurit contre son palais. Elle hoqueta encore un moment, son diaphragme refusant de reprendre un rythme normal et préférant secouer ses côtes, puis le bureau où ils se trouvaient apparut plus nettement, elle distingua enfin le visage d'Evan face au sien avec plus d'acuité.

Lorsqu'il vit qu'elle s'était calmée, il se recula et prit une chaise en face d'elle. Ils étaient dans une salle intimiste, aux murs recouverts de boiseries claires, meublée de fauteuils de cuir noir disposés face à face, d'une armoirie remplie d'objets en cristal et d'un large bureau où traînait un unique parchemin.

Evan ne paraissait pas agacé, mais Aidlinn, mortifiée à l'idée de l'avoir gêné devant Greengrass, se persuadait qu'il lui en tiendrait rigueur. Mais ce n'était rien, rien, en comparaison de ce qui venait lui tomber dessus, et elle se tenait abrutie devant lui, tremblante, désespérée.

— Je me sens mal, dit-elle.

Evan eut un temps d'hésitation, mais c'était trop tard, elle se plia en deux et vomit sur le tapis. Elle sentit qu'Evan se précipitait pour lui relever les cheveux, mais elle ne pouvait plus rien faire d'autre que laisser les spasmes lui rudoyer le corps et regagner sa respiration entre deux nausées. Elle vomissait et elle pleurait d'humiliation, de déception, de terreur. Elle entendit à peine Evan qui lui chuchota tristement :

— Je suis désolé, Aidlinn, je ne peux rien faire cette fois.


Me revoilà pour ce nouveau chapitre ! (Wouh je suis si rapide hahaha).

Un grand merci à RhumFramboise, Zod'a, Maya et Ccie, leleMichaelson, Louvrine, feufollet, Aurora pour vos reviews.

La suite arrivera dans deux ou trois semaines si tout va bien.

Réponse à Aurora : Merci beaucoup d'avoir pris le temps de laisser un commentaire ! Je suis très heureuse de savoir que tu suis cette histoire, et merci pour tes compliments. J'espère que la suite te plaira tout autant.