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Chapitre 87


Mon garçon vous êtes trop dur. Vous ne connaissez pas la faiblesse. Certains hommes sont forts. Certains voient la vérité, d'autres non. Les forts doivent prêter leurs forces aux faibles, sinon il n'y aura jamais aucune justice, et ceux qui voient la vérité doivent aider les aveugles à la voir, sinon la vérité n'existera pas.

Ernest Haycox


Rosier laissa deux jours à Aidlinn pour récupérer. Deux jours qu'elle passa à paresser au lit, à regarder les épais nuages d'automne et le pâle soleil se disputer le ciel derrière les fenêtres, à écouter l'eau de pluie qui clapotait contre les vitres, les échos lointains de portes que l'on ouvrait et fermait dans le château.

Au matin du troisième jour, un elfe lui fit dire qu'elle était invitée à prendre son petit-déjeuner dans l'un des salons du rez-de-chaussée. La trêve que lui avait accordée Rosier était terminée.

Elle fit sa toilette lentement ; elle s'attarda sur la peau diaphane de ses bras, parcourut de ses doigts les chemins bleus de ses veines. Bientôt, la Marque empoisonnerait tout.

Rosier l'attendait dans le salon qu'il lui réservait toujours : le salon crème, dédié aux aimables conversations avec les femmes, aux préoccupations légères, aux récits gorgés de soleil. La pièce incarnait la perfection ; elle rassemblait les teintes les plus douces et les meubles les plus délicats, sur lesquels on avait disposé avec grand soin des vases de faïence remplis de fleurs enchantées, des sculptures en cristal aux yeux de diamant sur des napperons de dentelle et aux murs, des tableaux répétaient à l'infini les mêmes scènes idylliques. Cela aurait pu être le salon d'une jeune fille, mais il y avait une certaine majesté, une imperceptible touche masculine, qui grattait le surplus de tendresse et le remplaçait par une froide sévérité, et qui donnait à l'endroit un charme parfait.

Il la laissa boire son thé, apparemment indifférent ; son regard errait indolemment d'une peinture à l'autre quand il ne feuilletait pas la revue Pur-sang qui s'étalait entre ses mains. Mais dès qu'elle posa sa tasse vide, il se redressa et délaissa son journal pour la fixer avec une dureté surprenante.

— Nous devons parler.

Il se leva et fit quelques pas jusqu'à une fenêtre, refusant de la regarder, raide et électrique. Lorsqu'il parla, sa voix était sourde et lointaine, et il se borna à surveiller le parc et les arbres agités par le vent.

— Ce que tu as pris samedi, ainsi que les jours précédents, tu n'en reprendras plus jamais tant que tu te trouveras sous mon toit, enchaîna-t-il. Si tu veux mettre fin à tes jours, aie l'obligeance de ne pas m'imposer ton cadavre.

Il revint et posa sur la table entre eux le flacon de Voile des anges. Elle ne répondit pas, mais la honte lui tomba sur l'estomac comme une pierre.

— Tu ne pensais quand même pas que je ne le remarquerais jamais ? Tu croyais que je n'avais pas remarqué les signes, n'est-ce pas ? La façon dont tu regardais dans le vide, à certains moments de la journée, le tremblement de tes mains froides, tes pupilles dilatées, tes lèvres un peu trop bleues, que tu t'efforçais de maquiller ?

Ses yeux la piquèrent et elle baissa le regard, parce qu'elle ne s'était pas attendue à ce que Rosier remarquât tout cela. Il lui semblait parfois si distant qu'elle imaginait qu'il oubliait son existence. Si elle voulait présenter ses excuses, une part d'elle, plus insistante, refusait de s'incliner, parce que c'était sa vie, pas celle de Rosier, parce qu'elle en avait assez de rendre des comptes, de se voir reprocher ce qui lui tombait brutalement dessus ; il n'avait aucun droit sur elle, pas plus qu'Avery, pas plus que son père, que sa défunte mère ou que son frère. Et tant pis si c'était cela être une fille ingrate, égoïste, tant pis.

— Tu préfères peut-être que je raconte à ton frère à quel point tu t'es rendue malade ? poursuivit Rosier avec aigreur. Tu ne sais pas ce que c'est n'est-ce pas, ce Voile des anges ? C'était ce qu'on donnait aux prisonniers avant le baiser du détraqueur. C'est une drogue de condamnés à mort. Et tu sais ce que ça signifie ? Ça signifie que tout le monde se fiche des effets secondaires.

Il s'interrompit, et la regarda avec moins de sévérité et avec quelque chose d'autre, une pointe d'émotion indescriptible qu'elle ne fut pas certaine de saisir, et qui s'éteignit dès qu'elle ouvrit la bouche :

— C'est Mézélias qui me l'a donné.

— Tu te fiches de moi ? Et tu as pris ce qu'il te donnait sans te poser de question ?

— Je ne sais pas pourquoi je l'ai pris. Nous avions un marché. Il devait nous laisser tranquilles si je t'invitais à l'une de ces soirées politiques.

Rosier s'éloigna de nouveau ; il émanait de lui des ondes violentes, des vagues agitées épaisses et noires comme du pétrole, qui la submergeaient.

— Alors, c'était pour ça, cette fameuse soirée ?

— Le flacon faisait partie du marché, en quelque sorte.

— En quelque sorte ? releva-t-il avec dédain.

Elle aurait pu se recroqueviller, mais elle se mit debout et elle planta ses yeux dans les siens.

— Parce que j'étais malade, Evan, parce que je ne savais plus quoi faire et que j'en avais assez d'être un poids pour tout le monde.

Il y eut un silence durant lequel ils s'affrontèrent du regard. Tu n'étais pas là, aurait-elle voulu gronder, tu te moquais bien de ce qu'il pouvait m'arriver. Tu te cloîtrais dans tes pensées pendant que je luttais pour notre avenir. Et il dut comprendre, d'une certaine manière, parce qu'il abandonna la lutte, et reprit plus doucement :

— Et ce marché ?

Elle se laissa retomber dans le sofa.

— Ça n'a pas fonctionné. J'ai demandé à Avery de venir pour te remplacer, mais ça n'a pas suffi. Je ne sais pas pourquoi il te voulait tant. Mézélias a fait jouer ses relations pour ruiner mon interrogatoire. C'est là que mon père est intervenu.

Rosier sembla soudain comprendre. Un léger changement dans sa posture s'opéra imperceptiblement.

— Qu'est-ce qu'il a obtenu de toi ?

Elle ne pouvait se résoudre à lui dire.

— Des informations embarrassantes. Ça aurait été compromettant pour Isaac et moi.

— Quelles informations, Aidlinn ?

Son regard avait adopté une étrange fixité.

— Il savait que tu avais tué Sloane Vaughn, ainsi que Barnabas Nightingal.

Elle poursuivit alors qu'il s'assombrissait :

— Je ne voulais pas le dire, Evan, mais il m'a donné du veritaserum, il m'a forcée à le lui révéler. Et l'antidote d'Isaac n'a pas fonctionné, j'étais au pied du mur. Il m'aurait encore fait dire d'autres choses et nous aurions tous fini en prison si mon père n'était pas arrivé.

Mais Rosier ne semblait plus l'écouter, il s'était dirigé vers la porte.

— L'antidote n'a pas marché à cause de ce que tu prenais. Le brugmansia a certainement annihilé ses effets.

Sans rien ajouter, il quitta la pièce.

oOo

Le soir même, Isaac revint fourbu, le visage contusionné, et les yeux furieux. Il s'était apparemment battu, ses vêtements étaient froissés, déchirés, et du sang perlait de sa lèvre éclatée. Aidlinn entendit le claquement de la grande porte d'entrée, et, lorsqu'elle comprit que ce n'était pas le fruit de son imagination gangrenée, elle quitta en hâte la bibliothèque pour se précipiter dans le hall. Evan venait de rentrer avec lui et secouait la tête, la mine sombre :

— Je t'avais dit de ne rien faire.

— Je vais bien, j'ai juste besoin de me reposer, dit brutalement Isaac à l'intention de sa sœur.

Il monta le grand escalier et disparut dans les étages. Aidlinn jeta un regard perdu à Rosier. Il ne présentait aucun signe de désordre, hormis ses yeux traversés par des ombres.

— Ton frère a appris ce qu'Edern avait fait et ils se sont expliqués, dit-il. Ne va pas le voir maintenant, laisse-lui le temps de se calmer.

Ils prirent leur repas seuls, dans un silence inconfortable. Les plats, si alléchants dans leurs assiettes d'argent, devenaient fades dans la bouche d'Aidlinn. Elle cherchait en vain une parole qui ne tournerait pas autour d'Avery, mais son esprit revenait constamment à lui. Était-il blessé et reclus comme Isaac, en ce moment ? Avait-il rejoint la sécurité de Harwood Palace ? Guettait-il la pénombre à la fenêtre en pensant à elle, comme elle le faisait pour lui ?

— Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, admit finalement Aidlinn. Je n'arrive toujours pas à y croire.

Elle avait cru qu'elle ne pourrait plus jamais en parler à quiconque, que la douleur serait trop cuisante, la trahison éternellement à vif. Mais à Kaerndal Hall, le temps s'écoulait différemment et le château vous maintenait dans une réalité parallèle, loin des soucis ; à Kaerndal Hall, elle pouvait en parler à Evan.

— Ce n'est pas moi qui peux répondre à ta question, dit Rosier.

Il ne désirait visiblement pas s'aventurer sur ce sujet, ni même débattre plus longtemps avec elle. Il regardait le fond de son assiette d'un œil éteint et morne – elle aurait aimé le ranimer, mais elle se rendait compte qu'elle n'avait jamais réellement su ce qui l'inspirait.

— Je suis sûre que tu le pourrais, si tu le voulais. Je suis sûre que tu y as déjà pensé.

Ses paroles arrachèrent un sourire amer à Rosier.

— C'est vrai, mais ça ne rendrait pas justice à Edern, n'est-ce pas ?

— Je ne veux pas lui rendre justice, je le déteste.

— C'est la colère qui te fait dire ça, observa Evan.

— Pourquoi est-ce que tu le défends ? Après ce qu'il m'a fait ? Tu sais ce qu'il dirait, si les rôles étaient inversés ? Tu sais quelles horreurs il me répétait sur ton compte ? C'est un égoïste, un têtu, qui ne concède jamais rien. Je le déteste, Evan, il a gâché ma vie pour sa petite satisfaction personnelle. Je ne comprends pas pourquoi tu es si indulgent.

Et tandis qu'elle prononçait ces paroles, elle entendait la voix d'Avery qui lui soufflait insupportablement au creux de l'oreille : Je sais que tu ne le penses pas. Evan s'arracha à regret à la contemplation de son plat et accepta finalement de répondre :

— Je ne le défends pas.

— J'aimerais sentir que tu es de mon côté, pour une fois, et pas dans un troisième camp, à faire cavalier seul.

Il quitta la table, marcha jusqu'à elle et lui prit les mains.

— Je suis toujours de ton côté, Aidlinn. Tu vis avec moi, dans ma maison, ça ne te suffit pas ?

Ça ne lui suffisait pas, s'il était à des kilomètres d'elle comme il l'était encore en ce moment. Ça ne suffit pas si tu ne n'aimes pas. Elle releva la tête et allait le dire, oui elle allait lui dire, le mettre enfin au pied du mur, le forcer à abdiquer, à lui révéler les tourments de son cœur, quand il la lâcha avec un certain découragement.

— Tu as les mains qui tremblent. C'est le manque. Il se fait tard.

Elle lui reprit les mains, dans un geste désespéré, et il lui accorda un regard plus doux. Ils dormirent ensemble ce soir-là, dans le même lit, leurs flancs collés l'un à l'autre se soulevant à l'unisson, poursuivis par la même insomnie, mais rongés par des démons différents. Mais tout aurait été supportable, songeait Aidlinn, s'ils étaient demeurés ainsi chaque soir, pour toujours.

oOo

Elle ne parvint à affronter son frère que le surlendemain matin. Il était boiteux et ombrageux ; elle était maussade et fiévreuse.

Rosier avait créé une nouvelle distance entre eux, il ne lui pardonnait pas d'avoir laissé son père le sauver. Il était plus que jamais plongé dans une longue mélancolie, une torpeur profonde et sombre, dont il sortait rarement, et uniquement pour plaisanter avec Isaac. Il n'offrait plus de douceur à Aidlinn, très peu d'attention, pas même un de ces regards scrutateurs interminables dont il avait le secret. Elle commençait à réaliser qu'il avait cessé de s'intéresser à elle, qu'elle l'avait déçu et elle savait pourquoi. Elle n'avait pas été à la hauteur de ce qu'il attendait d'elle, elle s'était brisée sous les épreuves ; désormais, elle n'arrivait plus à soutenir son regard sans ressentir de la gêne et une envie de courber l'échine.

— Si tu en doutes, sache qu'Edern est au moins aussi amoché que moi à l'heure actuelle, marmonna Isaac lorsqu'elle s'assit à côté de lui.

Aidlinn n'aurait jamais avoué qu'elle avait douté. Ce n'était pas qu'elle ne croyait pas en l'habilité d'Isaac, c'était qu'elle savait que l'esprit d'Avery était plus retors et belliqueux que son frère – Isaac gardait, encore aujourd'hui, un côté bon et solaire que ses amis avaient perdu. Quand on arrive à un certain niveau d'affrontement, ce qui compte n'est plus ce que vous savez faire, mais ce que vous êtes prêt à perdre pour gagner. Aidlinn estimait qu'Isaac avait atteint sa limite, contrairement aux autres, et, si elle ne l'en estimait que davantage, elle craignait, en son for intérieur, qu'il ne fût pas aussi fort et invincible que d'autres.

— Il n'avait pas le droit de te faire ça. Je ne sais pas à quoi je m'attendais en allant le trouver. Ce n'est pas comme si on revenait sur un engagement fait à Lord Voldemort. J'espérais qu'il montrerait du regret, qu'au moins, il s'excuserait. Au lieu de ça, il a reporté la faute sur moi. Et je n'ai pas su répondre autrement qu'avec mes poings, parce que je n'avais pas la réponse. La vérité, c'est que je vois que tu vas mal – que tout va mal – mais je ne sais plus comment faire pour arranger les choses. Tout part à la dérive.

Il leva la tête pour quêter une réponse et elle eut l'impression, pour la deuxième fois, qu'on avait dressé un miroir devant elle : c'étaient ses propres yeux qui la regardaient, déchirés par les mêmes orages, illuminés des mêmes rayons d'espoir vacillants.

— C'est juste une impression, lui souffla-t-elle. Nous sommes toujours là, n'est-ce pas ? C'est seulement une mauvaise passe, et ensuite tout ira mieux. Les gens nous oublieront, après le procès.

Après le procès. Elle espérait qu'ils n'auraient plus à subir les lettres haineuses, les piques dans les journaux, les rappels permanents de la nécessité de les mettre au ban de la société. « Avec un tel père pour les éduquer, évidemment que les enfants sont dangereux ! Dire que la fille avait l'indécence de travailler au Magenmagot. Et le fils ? Qui sait s'il n'étudiait pas quelque chose de très important ? C'est inadmissible. Nos rangs sont gangrenés, il est temps d'ouvrir les yeux ! avait martelé Veneshia Calhoun dans son interview pour La Gazette du Sorcier. Il ne faut plus fermer les yeux sur les familles des criminels. Des sanctions doivent être mises en place. »

— Tu crois ? ricana Isaac. Même Pur-sang ne nous soutient plus.

— Ce sont juste des mots. Des mots qui disparaîtront. Tout se terminera lorsque la Cause triomphera.

Il haussa les épaules, s'attardant sur le tableau en face d'eux. C'était un simple paysage d'hiver au clair de lune, totalement nu et immobile à l'exception d'une harde de cerfs qui fouillaient la neige en arrière-plan.

— Et si nous ne gagnons pas ? demanda-t-il. Les choses ne vont pas si bien. Certains chuchotent à propos du vent qui tourne.

— Ne dis pas des choses pareilles.

Que deviendraient-ils s'ils perdaient la guerre ?

— Tu as raison, excuse-moi. Je suis vraiment un mauvais frère, n'est-ce pas ? Au lieu de te réconforter, je te rajoute du souci.

Il eut un sourire triste, qui amorça une fêlure dans le poitrine d'Aidlinn. Elle dut déverser ce qu'elle avait sur le cœur, car c'était devenu tout à coup très lourd et douloureux.

— Tu es le meilleur frère que je pourrais avoir, c'est moi qui suis une mauvaise sœur. Une mauvaise fille, une mauvaise amie, une mauvaise personne tout court. Papa est en prison à cause de moi, parce que j'ai accepté quelque chose de Mézélias sans me méfier – je ne sais pas pourquoi je ne me suis même pas méfiée. Si c'était à recommencer, j'arrangerais tout, personne ne serait menacé. Je me jetterais un sort d'oubli moi-même si nécessaire, mais personne ne souffrirait.

Elle se mit à pleurer dans les bras de son frère parce que son père lui manquait, sa mère lui manquait, son enfance insouciante avait disparu et que rien de mieux n'était venu la remplacer. Elle pleurait parce qu'elle se sentait désespérément seule, parce qu'elle était trop faible, qu'elle n'arrivait à rien, qu'elle ne faisait que se traîner derrière les autres. Elle aurait voulu s'allonger quelque part et ne plus jamais se relever.

— Evan m'a raconté. J'imagine que tu sais déjà tout ce que je vais te dire, alors je ne dirai rien.

— Même Evan me déteste. Je n'ai pas su me montrer à la hauteur.

C'était probablement le pire pour elle : ne pas avoir réussi à se hisser à leur niveau. Ne serait-elle jamais que l'oiseau blessé du groupe ? Ne pourrait-elle jamais les aider, elle aussi ?

— Non, il ne te déteste pas – comment le pourrait-il ?

— Je ne suis pas comme vous, je suis faible. Je ne serai jamais comme vous.

Ses propres paroles la meurtrissaient de l'intérieur. C'était un désespoir profond qui s'était insinué en elle ; elle se tenait en bas d'une montagne qu'elle ne pouvait pas gravir et tous ceux à qui elle tenait lui faisaient signe depuis les hauteurs. Bientôt, ils continueraient leur ascension, sans elle.

— Tu n'es pas faible, Aidlinn, tu y arriveras. Je t'aiderai, je serai là.

Et ses encouragements lui réchauffaient à peine le cœur, car elle pensait à des yeux bruns qui avaient perdu leur éclat.

oOo

Octobre s'acheva dans cette atmosphère désespérée pour Aidlinn. Elle employait toute son énergie à combattre le manque et les terreurs nocturnes qui la terrassaient et à faire bonne figure face à Evan. Elle s'efforçait de se montrer digne, forte, optimiste, dans l'espoir d'obtenir son approbation. Elle se faisait violence toute la journée pour l'égayer, capturer son attention, et elle déversait son découragement sur ses oreillers, le soir, quand cela n'avait pas fonctionné.

Elle avait envisagé de rentrer chez elle, de mettre fin à ce désastre qui s'éternisait, mais les mots mouraient invariablement dans sa gorge. Il ne lui restait que l'ombre du rêve, mais cette ombre était encore si charmante qu'elle n'avait pas le cœur de la laisser partir. Il ne l'avait plus effleurée depuis le soir où elle lui avait demandé d'être de son côté. Elle comprenait que ça avait été trop, et si elle avait pu, elle aurait fait machine arrière. Elle sentait qu'elle était devenue le poids superflu dont il désirait instinctivement se débarrasser, et cela l'attristait, parce qu'elle avait choisi la sincérité, et qu'elle se rendait compte que la sincérité n'était pas le remède de tous les maux.

Elle passait en conséquence de longs moments seule, à se promener dans le château et dans le parc, s'efforçant de rester la plus discrète possible. Elle aimait l'automne autant que les autres saisons à Kaerndal Hall ; les feuilles flamboyaient dans les arbres et s'aventuraient jusque sur la pelouse, poussées par les vents contraires. Parfois, elle marchait jusqu'aux falaises et se tenait au-dessus de l'étroite plage et de l'océan ; elle regardait les vagues se jeter à l'assaut du sable et de la pierre, elle scrutait l'horizon vide et goûtait l'air marin qui lui soulevait les cheveux. Invariablement, elle se repassait en boucle le même scénario éthéré : elle, tombant et s'écharpant sur les rochers, puis son enterrement, vide et silencieux.

Ce fut dans un de ces états d'errance qu'elle échoua au milieu du grand hall de Kaerndal Hall, à observer le sol de marbre blanc et ses dessins d'or mouvants. Le marbre poli était traversé par de petites étoiles, des soleils et des planètes aux anneaux scintillants qui tournaient lentement, formant des galaxies disparates qui migraient patiemment d'un bout à l'autre de l'immense pièce.

— Quand j'étais enfant, je passais mon temps à les regarder aussi.

La voix de Rosier avait jailli du néant, s'était déversée sur le sol du hall et avait éclaboussé les murs ; il se tenait en haut de l'escalier, la main posée sur la rambarde décorée de feuilles d'or. Elle se redressa promptement et s'inquiéta du temps qu'il avait passé à l'observer.

— Je ne les avais jamais vus auparavant, dit Aidlinn en désignant les brillants symboles.

— Ils ne sont pas toujours là. Ils reviennent lorsque les pièces se remplissent.

Rosier descendit les marches pour arriver jusqu'à elle. Gênée, elle se tourna vers la grande porte, ouverte sur un pan de ciel triste, et remarqua pour la première fois ce qui était gravé en lettres d'or au-dessus.

In girum imus nocte et consumimur igni.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.

— La devise des Rosier, répondit-il. Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu. Assez pessimiste, tu ne trouves pas ? Ça fait bien longtemps que nous ne nous en vantons plus.

Elle regarda Evan à la lueur de cette nouvelle devise et cela lui serra le cœur. Dans ces quelques mots gravés par ses ancêtres, elle retrouvait cette force mystérieuse qui le consumait, qui le faisait tourner comme une bête en cage. Elle avait désormais assez côtoyé Rosier pour pressentir quand il allait mal ; elle devinait qu'il était rongé par une obsession dont elle ne savait rien, une chose assez importante pour le maintenir éveillé nuit après nuit et entamer son visage de marbre, une chose qui barricadait les accès à son âme, qui le privait des sensations les plus douces de l'existence et les transformait en cendres. Rosier était possédé par une volonté noire et corrosive et, s'il avait lutté par le passé, il ne luttait plus. Ce n'était pas seulement d'Aidlinn qu'il s'était détourné, c'était au monde entier qu'il tournait le dos. Elle avait véritablement pitié de lui – elle aurait fait n'importe quoi pour le sauver –, mais elle sentait qu'elle avait perdu le peu d'influence qu'elle avait jamais pu avoir sur lui.

— Ce ne sont que quelques mots gravés dans la pierre, tenta-t-elle tout de même. Tu peux en faire ce que tu veux.

Il lui offrit un sourire poli, un peu suffisant, et elle sut qu'il ne prendrait pas en compte sa remarque. Et pourtant, au-delà de la porte, il y avait le vaste parc et sa forêt, la mer qui rugissait, le ciel infini, les vallées et les collines sauvages à perte de vue. Il était possible de deviner tout cela, même en se tenant dans le hall, pour peu que la porte fût ouverte. Le monde entier se pressait sur le perron de Kaerndal Hall, Rosier n'était pas obligé d'attendre sa malédiction.

— Est-ce qu'il y a des fenêtres à Azkaban ? interrogea-t-elle à mi-voix. J'aimerais savoir de quel côté est orientée sa cellule.

Elle l'entendit soupirer ; son souffle se dissipa comme une brise dans les couloirs vides du palais.

— Ce n'est pas ta faute, Aidlinn.

— Bien sûr que si, murmura-t-elle. Mon père a pris ma place.

Bientôt, elle irait le voir à Azkaban, en attendant son procès. Elle ne savait pas encore ce qu'elle pourrait lui dire. Bonjour, Papa. Ça m'attriste de savoir que tu n'es plus où tu devrais être. Ça me manque de ne plus être certaine que tu admires le même soleil que moi. Elle avait passé des heures à supplier Isaac de l'accompagner, mais il avait résisté, aussi inflexible que la justice. Pourtant, le jour de l'arrestation, il avait semblé autant dévasté qu'elle, autant mis à nu qu'elle s'était sentie dépouillée des derniers remparts de son enfance, sans aucune protection restante contre la prochaine tempête. C'était peut-être cela, grandir, accepter de se dresser seul contre les éléments, pour toujours seul, et dans ce cas, elle n'était plus sûre de le vouloir.

— Non, il a pris la mienne. C'est à moi de porter ça, pas à toi.

Quand elle se tourna, il la fixait résolument. Elle l'imagina dans une cellule froide et grise, à la place de son père, et elle eut honte de ne pas vouloir échanger les rôles.

Isaac choisit ce moment pour apparaître en haut de l'escalier et il se tourna vers Evan en tirant sur sa veste neuve :

— Je suis prêt.

Il semblait un peu nerveux, mais avait retrouvé sa brillance. Aidlinn releva la tête, alarmée.

— Où est-ce que vous partez ?

— Tu sais quel soir nous sommes ? lui demanda patiemment Isaac. C'est Halloween. Nous avons des choses à célébrer.

Rosier, à côté, affichait une expression impénétrable.

— Une réception ? s'inquiéta confusément Aidlinn. Je n'étais pas au courant, je ne suis pas prête.

— Ce n'est pas vraiment une réception, répondit Isaac. Et ce n'est pas un endroit pour toi. Reste ici, tu seras en sécurité.

— Ici, toute seule ?

La perspective de rester seule à Kaerndal Hall toute la nuit lui parut effrayante. Isaac lui sourit – de ce sourire tendre et compatissant qu'il arborait lorsqu'il lui assurait, enfants, qu'il n'y avait aucun monstre dans le placard.

— Nous serons de retour avant le petit-déjeuner. Tu n'auras même pas eu le temps de t'ennuyer.

Ils s'engouffrèrent par la porte, vers le monde, loin d'elle, et disparurent.