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Chapitre 91
Ton rêve a pris froid durant la nuit.
André Roy, La saison des fantômes
Il neigeait pour la première fois de la saison à Kaerndal Hall. Le parc se couvrait lentement de blanc, flocon après flocon, sans un cri, sans la moindre rafale de vent. C'était une invasion inéluctable, terrible dans la profondeur de son silence, qui se déroulait sous les yeux des habitants du palais.
— Rien n'a été efficace, annonçait Isaac, les lèvres serrées. Baxter est mort.
Il sentait dans son dos la présence écrasante de Rosier, posté derrière son bureau.
— Dans ce cas, il faudra revoir le dosage. Peut-être devrions-nous en parler à Rogue... Il a déjà réalisé avec succès plusieurs antidotes, alors ce ne serait pas si différent.
Isaac se retourna pour observer son ami, installé derrière le splendide bureau qui avait appartenu à son père, avec la même expression froide et austère qu'avait eue Artus Rosier. Evan arborait un air impassible alors qu'il étudiait le parchemin devant lui. Il ne semblait pas troublé par le décès de leur allié, alors même qu'il savait à quel point sa mort avait été horrible. Baxter avait macéré dans l'agonie et le désespoir, jusqu'à son dernier soupir ; ses derniers instants sur Terre n'avaient été remplis que de soins vains et chaotiques, que de silhouettes agitées tentant d'empêcher une hémorragie qui ne pouvait être arrêtée – des silhouettes aux yeux blancs écarquillés face à cette aberration de la nature, des silhouettes dont les murmures angoissés et les mains brutales avaient troublé le dernier repos de son corps glacé. Baxter s'était vidé de son sang dans un affreux désordre, sur un lit du château des Lestrange, seul, au fond d'un monde qui ne se souciait de personne. Isaac avait assisté à toute la scène, serrant la paume de Baxter, même s'il n'avait pas été sûr que le mourant fût conscient de sa présence. Il n'avait jamais pensé que le corps humain pouvait contenir autant de sang ; le vermeil coulait des draps et gouttait jusqu'au parquet, éclaboussant les pieds anonymes de ceux qui se pressaient à son chevet. Isaac s'était contenté de laisser les doigts de Baxter broyer les siens et de lui répéter que tout allait bien. Et les suppliques de Baxter étaient montées entre les murs, s'étaient pressées sous le plafond : ça fait un mal de chien, faites que ça s'arrête, pitié, faites que ça s'arrête, Dieu, quelqu'un, je vous en supplie. Puis son désespoir avait molli, ses respirations s'étaient faites lourdes, difficiles et il avait cessé de bouger.
— Tous les sorts que nous avions proposés ont été tentés ? demanda mécaniquement Rosier.
Il n'avait pas assisté à l'agonie de Baxter, ni à celle de Kovář ou de Lennon. C'était pour cela qu'il persistait dans cette indifférence, qu'il pouvait inscrire froidement sur un parchemin leur nouvel échec aux côtés des précédents. Isaac, lui, avait été présent chaque fois, et à chaque mort, il avait eu l'impression qu'on lui ouvrait la poitrine et qu'on lui en extrayait de force quelque chose. Ces hommes avaient succombé à d'affreuses blessures : des fractures ouvertes sanguinolentes qui s'aggravaient chaque minute, des accidents vasculaires cérébraux inexpliqués, des attaques cardiaques fulgurantes. S'il avait pu travailler un peu plus longtemps au département des mystères, si leur père n'avait pas été arrêté, alors peut-être aurait-il pu connaître ces nouveaux sorts diaboliques sur lesquels les aurors travaillaient, et maîtriser leurs antidotes.
— Tous. J'étais là quand Travers et Shafiq les ont lancés. Ils ont essayé à plusieurs reprises, ça n'a même pas ralenti l'hémorragie.
Il s'était senti tellement impuissant, à contempler Baxter s'éteindre comme une vieille bougie consumée jusqu'à la tige. Baxter avait été pris en embuscade par les aurors et ils l'avaient touché. Cela avait été lui, mais ça aurait pu être n'importe qui d'autre. Et maintenant, il était mort.
— J'aurais dû faire quelque chose de plus. Je suis resté muet, à lui tenir la main, mais j'aurais dû...
— Tu as fait tout ce que tu pouvais, le coupa Evan. Ça ne sert à rien de te fustiger. Il faut continuer les recherches.
— Si seulement Rookwood pouvait être affecté à ce secteur... C'est le dernier infiltré que nous ayons.
— Il ne le sera jamais, maintenant que tu as été expulsé. Tout le monde aura remarqué que vous étiez proches. Nous devons nous débrouiller par nous-mêmes avant d'avoir une autre solution.
Une autre solution... Isaac ne répondit rien, mais il doutait qu'il y en eût une. Leurs ennemis avaient trouvé l'ultime parade pour renverser la tendance : s'ils n'étaient pas assez déterminés pour lancer un sortilège de mort, ils pouvaient ordonner à un vaisseau sanguin d'éclater, à une artère principale de se boucher, à un os de se briser et de perforer un organe. Sans contre-sort, c'était presque aussi efficace que l'Avada Kedavra – et bien plus douloureux.
— Le Maître a pour projet de contraindre Minchum et d'organiser de nouvelles élections, reprit Evan. Si nous pouvions l'emporter...
— Avec quel chef ?
Isaac doutait qu'ils pussent encore gagner une campagne politique, après tous les méfaits relatés dans les journaux. Il avait l'impression que le monde entier se dressait contre eux, contre lui ; après leur avoir tout offert sur un plateau d'argent, il leur reprenait tout. Isaac avait eu une enfance paisible, il avait évolué dans l'opulence, la grandeur et la sécurité – bien sûr il y avait eu les colères de son père, les punitions lorsqu'il enfreignait les règles, mais, avec le recul, il réalisait à quel point ça n'avait été que de petits orages. Il avait été auréolé de réussite dès le début de sa scolarité, entouré d'amis et d'admirateurs et tout lui avait paru facile, évident ; désormais, son père était un criminel emprisonné, il recevait des lettres de menaces et d'injures de gens qu'il avait côtoyés, il ne pouvait même plus se mêler à la foule, parce que la foule ne l'aimait plus.
Autrefois, il s'était senti comme un prince, les gens le reconnaissaient, l'admiraient, l'enviaient, se battaient pour des miettes de son temps ; maintenant que son père était en prison, que le parti conservateur était cerné par la mauvaise presse, on le regardait de travers, on le fuyait, la bourgeoisie impure ne le conviait plus à ses vernissages, ses cocktails, ses bals et ses salons de thé – tous ces mêmes événements où elle le suppliait autrefois à genoux d'apparaître. Il glissait, ainsi que ses pairs, vers un rôle qui l'alarmait de plus en plus : le prince déchu – il craignait désormais de voir se dresser une guillotine au ministère.
— Dorélius Lestrange, indiqua Rosier, à mille lieues de ses états d'âme. C'est de loin le meilleur candidat.
Isaac se demandait parfois comment faisait son ami pour continuer à affronter l'enfer du ministère, où il gérait ses affaires, pour assister Dorélius et Cyrus dans leurs manœuvres politiques, et pour satisfaire le Seigneur des Ténèbres, sans se plaindre, sans jamais faillir. Rosier encaissait les difficultés et repartait de plus belle, se traçant une destinée au milieu des ruines. Il fallait une force titanesque pour garder la tête haute en marchant vers sa propre destruction.
— Cyrus a-t-il dit quelque chose ?
Il était curieux de savoir si le patriarche des Avery avait été courroucé de ne pas avoir été choisi.
— Il a dit que le siège était maudit et qu'il le laissait volontiers. Après mon père, puis Orion...
Orion Black avait occupé la tête du parti quelque temps ; s'il n'avait pas été un mangemort, il avait été respecté parmi les sang-pur et on s'était volontiers servi de son image modérée au sein du parti. Malheureusement, Orion était mort et son fils Regulus avait disparu ; les Black glissaient progressivement dans l'oubli et le déshonneur. On ne comptait plus sur Sirius pour prendre la relève, il se disait qu'il fréquentait désormais les nés-moldus et les loups-garous dans la débauche la plus totale.
C'était étrange de constater à quel point tout pouvait changer. Isaac eut une vision fugitive du bal de Noël, tenu à Kaerndal Hall trois ans plus tôt. Comme tout était différent alors ! La belle société était venue en nombre, leur gloire était à portée de main ; il y avait tant de gens qui étaient maintenant morts, emprisonnés ou qui s'étaient désengagés. Toute cette splendeur s'était désagrégée dans la boue.
— Si tu tenais de nouveau un bal ici, combien d'anciens invités viendraient ?
Rosier eut un regard pensif vers la fenêtre et son paysage éclatant de blancheur.
— Plus que tu le penses, dit-il.
Isaac resta silencieux. La dernière fois, il s'était saoulé à s'en rendre malade et avait échoué dans l'obscurité d'une chambre.
— J'ai songé à en organiser un autre, admit Evan. C'est ce que ma grand-mère voudrait. Elle dit que Kaerndal Hall est trop beau pour n'accueillir que mes petites soirées informelles.
Il n'avait lui-même pas l'air en accord avec cette affirmation. Peut-être que Rosier aimait garder son fantastique palais pour lui, comme un diamant qu'on garderait au creux de la paume et auquel on jetterait un regard soucieux une fois seul.
— Comment va ta mère ?
— Mal, mais elle rentrera pour Noël.
Noël approchait de nouveau au grand galop, son étendard rouge et or dressé vers les nuages ; Isaac avait l'impression qu'un seul mois s'était écoulé depuis sa dernière visite et non pas douze. Le temps avait passé, mais contrairement à ce qu'Isaac avait espéré, rien ne s'était amélioré.
— Aidlinn et moi allons rentrer chez nous. Nous t'avons déjà beaucoup trop imposé notre présence.
Il espérait bien que personne n'aurait posé de bombes dans leur maison de Bury Lane – aux regards haineux de certains, ils en auraient été capables. Il demanderait à Jaurel Travers de l'aider, ce dernier était doué pour les maléfices de détection. Rosier balaya sa résolution d'un geste de la main.
— Je te l'ai dit, vous ne me dérangez pas, au contraire. Il y a tant de chambres vides ici, ça me rassure que vous en réchauffiez quelques-unes.
Comme Isaac était toujours gêné, il insista :
— Attends au moins quelques jours supplémentaires. Il y a quelque chose que je dois faire.
oOo
Le soir tombait lorsqu'ils se rendirent à Wolford. Isaac avait réussi à convaincre Rosier de daigner s'y rendre après deux verres de Cognac – il était triste de voir à quel point leur groupe d'amis avait implosé. Isaac savait bien que les jeunes amitiés n'étaient pas faites pour durer, mais il s'efforçait encore de colmater les brèches de leur groupe et de les faire se retrouver ; il était persuadé qu'il suffirait de peu de choses pour qu'ils fussent soudés de nouveau. Le seul problème était que Rosier refusait de pardonner : depuis qu'il avait découvert la cachoterie d'Avery, d'Andrew et de Rodolphus, il rechignait à leur accorder son temps. La miséricorde de Rosier n'avait pas plus de consistance qu'un nuage de fumée. Isaac avait eu beau lui répéter qu'il devait essayer de leur pardonner, Evan avait déclaré qu'il n'avait pas besoin d'amis déloyaux et Isaac n'avait pas su quoi renchérir. Peut-être que Rosier avait raison, peut-être que les germes de leurs futurs conflits avaient été plantés à Poudlard et qu'il n'y avait plus rien à sauver. Après tout, lui-même n'était pas prêt à pardonner à Edern d'avoir engagé Aidlinn chez les mangemorts – il ne pouvait même plus lui adresser la parole tant il était furieux dès qu'il l'apercevait. Sa chère sœur, si délicate, bientôt vouée à se plier aux désirs du Seigneur des Ténèbres ! Il ne le supportait pas, mais il se trouvait dans une impasse : comment la retirer des candidats éligibles sans déshonorer davantage les Rowle ? Evan lui avait promis de trouver une solution, mais Evan était aussi débordé que lui.
Tout ressemblait de plus en plus à une ronde chaotique dans le noir.
Ils se glissèrent ensemble entre les bâtiments désaffectés, les rues sales et désolées, jusqu'à L'Arcane. L'établissement était désormais un des seuls endroits où Isaac était certain de ne pas être embêté, car il regorgeait de joueurs malhonnêtes, de malfaiteurs réguliers, de criminels en cavale. Le sous-sol était bondé, les murs et les gens vibraient au son des basses, et parmi les convives les plus enfiévrés, massés près de la scène, certains sifflaient les vélanes qui se déhanchaient langoureusement sur la piste. Isaac vit Rosier se renfrogner à côté de lui, alors qu'il apercevait Andrew Wilkes, attablé dans un coin en compagnie d'un gobelin, une bouteille à la main.
Ce fut Isaac qui lui arracha la bouteille des mains ; à son soulagement elle était encore à moitié pleine et il semblait plutôt alerte. Le gobelin eut l'air contrarié et s'en fut.
— Les amis, je suis heureux de vous voir, s'exclama Andrew avec sa grandiloquence habituelle. Asseyez-vous, la prochaine tournée est pour moi.
Rosier s'assit après avoir examiné sévèrement sa chaise, mais il ignora la proposition d'Andrew et paya une vélane qui leur amena deux généreux cocktails ambrés.
— J'ai vu Corban hier. Il t'en veut beaucoup, tu sais, dit Andrew en pointant un doigt accusateur vers Isaac. Pour ce que tu as fait à sa sœur. Il dit qu'il veut te casser la figure.
Isaac se rappela le visage larmoyant de Fanny, ses yeux de biche inondés par les pleurs. Il avait détesté la voir pleurer à cause de lui.
— C'est un vilain tour que tu lui as joué, continua Andrew en hochant la tête avec une fausse gravité.
Comment Andrew pouvait-il le culpabiliser ainsi ? Isaac n'aimait plus Fanny, alors il l'avait quittée. Elle était devenue les chaînes qui l'empêchaient de s'envoler ; il avait essayé de les supporter, jusqu'au moment où il s'était rendu compte qu'il ne le pouvait plus. Ça avait été difficile de voir le choc submerger ses prunelles, figer les traits de son visage, crisper les coins de ses jolies lèvres roses. Ça avait été cruel de s'arracher à ses étreintes désespérées, à ses supplications et de disparaître en claquant la porte.
Mais il ne pourrait plus l'aimer – il s'en était rendu compte un matin, quelques mois plus tôt. Elle s'était approchée de lui, avait imposé les mains sur ses épaules et il avait réprimé un mouvement de recul. Il l'avait trouvée inexplicablement repoussante. Le sentiment s'était insinué au cours des mois, avait grandi à chaque fois qu'elle l'envahissait, à chaque fois qu'elle lui avouait sa dévotion aveugle, son attachement sans borne. Il y avait tellement plus à voir dans le monde, des abysses terribles, des sommets flamboyants, il ne voulait pas être retenu par un simple être de chair et de sang. Fanny lui demandait trop – l'amour lui demandait trop –, il avait usé toute sa patience à revenir près d'elle semaine après semaine et son affection s'était étouffée dans les chaînes grises de la monotonie.
Évidemment, elle n'avait pas compris, car elle n'était pas comme lui. Ne me dis pas que tu es désolé si tu me laisses tomber. Elle vivait pour s'attacher à quelqu'un, parce qu'elle n'avait pas la force de vivre autrement. Cette attitude, si différente de la sienne, lui avait d'abord paru adorable quand il l'avait découverte ; avec le temps, elle n'avait fait que poser les fondations d'une inéluctable forme de mépris. Quelle pauvre créature, avait-il songé, pour ne pouvoir subsister qu'attachée à une autre, quels yeux aveugles elle devait avoir pour ne voir le monde qu'à travers son hôte, quel cœur timide et sans profondeur devait nécessiter toutes ces précautions ! Quand l'admiration l'avait quitté, l'amour s'en était allé aussi.
— Corban ferait bien de se concentrer sur des choses plus importantes que la supposée vertu bafouée de sa sœur, cingla Evan.
Rosier n'avait jamais vraiment apprécié Fanny et désormais, Isaac comprenait pourquoi. Fanny était terne, une fleur au parfum douceâtre qui ne captait pas le soleil.
— Tu es cruel, Evan, gloussa Andrew. On voit bien que tu n'as pas de sœur.
Rosier ignora sa remarque et se redressa en apercevant les deux silhouettes qui se frayaient un chemin jusqu'à eux. C'était Rodolphus et Xalème Shafiq.
— Rodolphus, tu as l'air en forme, l'accueillit Andrew.
Mal rasé, les cheveux plus longs que la mode le préconisait, l'intéressé lui décerna un coup d'œil lugubre. Isaac savait que son air tourmenté venait de la culpabilité profonde qu'il éprouvait pour l'assassinat de Maria Stebbins. Les semaines avaient passé depuis l'enterrement, mais Rodolphus ne semblait pas vouloir se pardonner. Il n'avait rien dit sur le sujet, mais il s'était jeté avec une ardeur redoublée dans les affaires politiques le jour, au cœur des escarmouches contre les aurors la nuit. On disait que même Bellatrix n'osait plus le déranger à Merryvale. Rodolphus était venu ce soir, mais il n'était pas vraiment là, il était encore piégé dans sa chambre, face au cadavre de Maria.
— Alors, vous avez entendu la nouvelle ? On dit que Bonfield a disparu ? lança Xalème.
— Il a déserté, tu veux dire, marmonna Isaac.
Il se rappelait les yeux hantés de Bonfield. S'ils le retrouvaient, il finirait dans une cave de Hayton Hold. Le Maître ne montrait aucune clémence aux déserteurs.
— Comme Regulus, soupira Andrew.
— On dit que Walburga en a perdu la raison, poursuivit Xalème. Qui sait si elle ne risque pas de mettre fin à ses jours ?
— Je ne compterais pas là-dessus. Cette vieille folle nous enterrera tous, lâcha Rosier avec ennui.
Il était de mauvaise humeur et surveillait avec insistance un groupe indistinct à l'autre bout de la salle enfumée.
— Rookwood a-t-il des nouvelles sur le projet Actéon ? demanda Isaac à Xalème.
C'était la seule chose qui l'obsédait, jour et nuit. Leurs pertes ne devaient pas rester vaines.
— Pas ici, Isaac, s'agaça Evan.
— Personne ne peut nous entendre.
— C'est à cause de moi, gloussa sombrement Andrew en reprenant une gorgée à même le goulot. Le roi ne me considère plus digne de sa cour. Que dois-je faire pour entrer dans ses bonnes grâces ? Le roi n'a-t-il pas déjà tout ce qu'il désire ?
Rosier ne prit pas la peine de répondre et un silence gêné s'établit entre eux, comblé par l'agitation effervescente du bar. Un jeune homme ivre venait de grimper sur scène sous les acclamations réjouies de ses partenaires.
— N'est-ce pas Sinkler, là-bas ? remarqua Xalème. Il n'a pas l'air dans son assiette.
— Je l'ai vu tout perdre aux cartes tout à l'heure, observa pensivement Andrew.
— Tu passes définitivement trop de temps terré, ici, le gronda Rodolphus.
— Ça me donne un avant-goût du cercueil.
Andrew leur lança un beau sourire désabusé, qui se brisa au moment où Rosier se levait subitement et filait à grandes enjambées vers la sortie.
— Qu'est-ce qui lui prend ? s'exclama Xalème avec étonnement.
— Il n'a peut-être pas aimé ma plaisanterie, dit Andrew.
— On aurait dit qu'il avait vu un fantôme.
oOo
Une silhouette s'était extraite de L'Arcane et se mouvait le long des murs endormis, suivant la lumière déclinante des derniers réverbères. L'ombre était tout autour, toute proche, une prodigieuse masse de suie qui gagnait du terrain. Mézélias Moon plissait les yeux pour discerner les choses qui y évoluaient et se confondaient avec son imagination débridée par l'alcool ; il apercevait des Charybde, des Scylla et des krakens rôder dans les jardins résidentiels en friche, derrière les murets à demi écroulés. Il n'aurait pas dû accepter ce dernier verre, maintenant le sol tanguait comme un navire capricieux sous ses pieds.
Il ne vit pas arriver ce qui lui tomba dessus.
Un coup violent à la tempe le projeta sur le trottoir glacé.
Lorsqu'il cligna des paupières, il vit un visage froid, cruel, inhumain.
Les coups suivants affluèrent, méthodiques. Des coups de pied dans le ventre, des coups de poings sur le visage, qui lui explosèrent le nez, la lèvre, qui meurtrirent la peau fragile de ses joues. Il sentit le sang chaud ruisseler sur son visage, le goût métallique se déverser sur sa langue lorsqu'une de ses dents se brisa.
Pendant un court instant, il se demanda s'il n'avait pas trop joué avec le diable. Mais il pensait avoir connu pire – il avait bravé les créations de l'enfer en Amazonie et il s'en était sorti –, ce n'était pas les poings d'un homme qui le feraient ployer.
— Quel courage, rouer de coups un pauvre hère comme moi après une soirée trop arrosée.
Une autre volée lui vrilla les entrailles et il se mit à gémir, le souffle court. Encore une autre et il cracha de la bile et du sang sur les pavés.
Puis tout s'arrêta. Rosier le surplombait, le regard brûlant – on aurait dit qu'il s'apprêtait à le tuer. Et Mézélias pensa que c'était peut-être le cas. Il eut peur, mais il avait trop mal pour réfléchir clairement à sa fin.
— Ne me parle pas de courage, espèce d'ordure, siffla furieusement Rosier. J'ai été patient jusqu'à maintenant, mais j'en ai assez de te trouver sur mon chemin.
— Je ne vois pas...
Un coup de pied lui déchira la tempe. La pointe d'une chaussure appuya sur sa gorge. Mézélias sentit sa respiration devenir sifflante, son cœur s'accélérer. Il y voyait à peine, car du sang collait ses paupières, un bourdonnement rugissait dans ses oreilles.
— Tu t'en prends à notre parti, tu racoles dans nos rangs. Tes manigances m'insupportent.
Et autour, c'était encore les bâtiments enténébrés, le silence de la mort qui pointait et les rires lointains des fêtards. Mézélias se sentit plus seul qu'il ne l'avait jamais été. Rosier sortit sa baguette et d'un geste, il le releva et le plaqua contre le mur.
— Je ne veux plus te voir rôder, je ne veux plus entendre parler de toi ou de ta petite guérilla ridicule avec Selwyn et je ne veux plus que tu t'approches d'elle.
Mézélias eut une toux sinistre qui se transforma en jappement amusé.
— Alors c'est ça ? C'est à cause de la fille Rowle que tu es finalement agacé ?
Il ne supportait pas de mourir à cause d'une idiote. La main de Rosier s'inclina légèrement et le bras de Moon se tordit dans un affreux craquement. Mézélias hurla de douleur et manqua de s'évanouir. L'os brisé pointait légèrement à travers le tissu de sa veste. La douleur lui obscurcit momentanément la vue.
— Je sais ce que tu lui as fait. C'était idiot de ta part.
Mézélias envisagea le fait d'être allé trop loin ; malgré toutes ses précautions, peut-être n'avait-il pas réussi à cerner cet homme, peut-être avait-il trop tiré sur la corde et réveillé ce qui n'aurait pas dû l'être.
— Je lui ai donné le choix, bredouilla-t-il. Si elle m'avait écouté...
Et il se demanda si c'étaient ses dernières paroles. Malgré tout, il n'éprouvait aucun remords, il avait joué et il avait perdu, c'était ainsi. Il avait fait ce qu'il avait pu... La voix de Rosier trancha l'air comme une lame.
— Ça suffit. Je te l'ai dit : j'en ai assez de toi. Cet avertissement sera le dernier. La prochaine fois, je viendrai pour te tuer.
La pression sur la gorge de Mézélias augmenta. Il vit deux iris sinistres étinceler et il perdit connaissance.
