Nur tirait Lyra par la manche. Malgré son apparence fragile, la jeune fille la tenait avec fermeté. Lyra la suivait excitée, impatiente. Cette dernière espérait de tout cœur retrouver enfin Pantalaimon. Dans son esprit, tout fusait. Allait-il bien ? Était-il en bonne santé ? Quelle était vraiment la raison de son départ ? Est-ce qu'il pensait à elle autant qu'elle pensait à lui ? Elle oubliait presque la douleur de ces longues heures de marches, la fatigue accumulée par ces kilomètres avalés. Avec Nur, elle avançait rapidement dans les rues désertes, le son de leurs pas résonnant contre les murs poussiéreux. Elles arrivèrent devant une large porte en bois. Nur posa son doigt sur ses lèvres, silencieuse, elle ouvrit la porte et entraîna Lyra à l'intérieur.

- Suis moi, chuchota la jeune fille.

Elles marchèrent le long d'un couloir dépourvu d'ornements. Nur s'arrêta devant une porte blanche.

- C'est ici, dit-elle. Si tu as besoin de moi, je serai dans la pièce voisine.

Lyra demeura interdite un instant. Elle posa une main tremblante sur la poignée.

Et si tout cela était un piège tendu par le Magisterium ? Comment, après tout ce qu'elle avait pu endurer, pouvait-elle suivre aveuglément une jeune fille en haillons, sortie de nulle part ? Au fond, l'Eglise en avait encore après elle et ce qu'elle représentait à leurs yeux.

Malgré tout, sa curiosité restait plus forte. C'est elle, accompagnée de son caractère intrépide, qui déterminait ses choix, qui l'amenait dans des situations dangereuses ou incongrues depuis son plus jeune âge. C'est elle qui l'avait emmenée dans le Nord, qui lui avait fait rencontrer Iorek, Will, Mary ... Alors Lyra ouvrit la porte. Elle dut attendre quelques secondes le temps que ses yeux s'habituent à l'obscurité. La pièce semblait petite et pauvrement garnie, loin du faste des salles de Jordan College ou de Sainte Sophie. En son centre se trouvait une table basse où trônait une bougie qui, malgré tous ses efforts, n'éclairait que trop peu l'endroit et derrière elle, un lit, simple et bordé d'une parure en lin froissé. Sur celui ci, une marte des pins au pelage ébouriffé regardait Lyra, fébrile. Les yeux de la jeune femme s'illuminèrent.

- Pantalaimon ! Pan !

Elle se précipita vers son dæmon et s'agenouilla à côté du lit. Elle hésitait, nerveuse. Après tout, il était parti par colère, il serait normal qu'il la rejette.

- Lyra ... dit Pan doucement.

- Oh Pan... Je suis désolée ... J'étais tellement inquiète ...

Pantalaimon s'approcha d'elle. Il tendit sa truffe vers le visage de Lyra puis, doucement, vint se blottir contre son cou. Lyra le serra dans ses bras et respira profondément dans sa fourrure. Tous ses membres se relâchèrent et elle eu l'impression que son cœur battait à nouveau.

- Où étais-tu ? Comment es-tu arrivé ici ? Et qui est cette jeune fille ? le questionna t-elle

Pan s'écarta et posa ses pattes sur l'avant bras de Lyra pour la regarder avec exaltation.

- Je t'expliquerai tout cela très vite mais avant, il faut absolument que tu m'écoutes !

Il semblait agité et commençait à aller et venir sur le lit.

- Je les ai retrouvé Lyra ! Je les ai retrouvé ! Enfin, je devrais dire qu'ils m'ont retrouvé. Il y a une heure ou plus je ne sais plus. C'était un hasard complet pour moi, mais notre rencontre semblait attendue pour eux, comme si ils me cherchaient. Ils sont là ! Ici ! Et doivent arriver d'une minute à l'autre ! C'est eux aussi qui m'ont dit que tu serais bientôt là et qu'ils t'attendaient ! Oh Lyra ...

Lyra était décontenancée par l'attitude du dæmon. Elle l'avait rarement vue aussi vibrant.

- Pan, de quoi tu parles ? Explique moi !

Avant que Pantalaimon ait le temps d'en dire plus, une voix retentit dans le couloir.

- Lyra ?

Lyra se figea au son de cette voix. Son cœur commença à battre vivement dans sa cage thoracique. Elle se retourna lentement, pétrifiée par l'attente et l'appréhension. Elle n'eut pas le temps de voir son interlocuteur que deux bras l'étreignirent avec vigueur.

- C'est toi, c'est toi, dit la voix dans un murmure ému, Je savais que c'était toi.

Ce timbre, cette odeur... Sous la puissance de l'étreinte, Lyra suffoquait, son cœur battait violemment dans sa poitrine. Elle réussit à se libérer des bras qui l'encerclaient pour se reculer et observer un instant celui qui avait surgit. Il était là, sous les rayons faibles de la lune, la lueur de la bougie dévoilant peu à peu ses traits. Instinctivement, Lyra lui saisit les mains pour les observer de plus près. Cinq doigts à l'une, trois à l'autre... Elle secoua la tête. Et si c'était son imagination qui lui jouait des tours ? Avait-elle eu un coup de chaud après ces longues heures de marche ? Du coin de l'œil, elle aperçu un félin s'approcher de Pan et le renifler. Puis le dæmon frotta se tête contre celle du chat. Elle leva le regard, abasourdie, un frisson parcourant tout son corps, son cœur battant de plus belle.

- Will ... dit-elle dans un souffle.

Chacun des membres du jeune homme semblaient tendus, en attente de sa réaction. Il avait l'air plus grand que dans son souvenir ; plus fort aussi ; plus fatigué dans sa tunique sombre et poussiéreuse. Elle s'approcha et posa ses mains sur les joues de Will qui ne la quittait pas des yeux. La barbe naissante du jeune homme lui chatouilla les paumes. Il ferma les paupières tandis qu'elle parcourait son visage du bout des doigts.

- C'est toi ... C'est impossible...

Des larmes bordaient les yeux de Will alors qu'il l'attirait de nouveau contre lui. Il inspira profondément sa chevelure puis posa ses mains autour de son cou et appuya son front contre le sien. Il plongea son regard ébène dans celui de Lyra. Cette dernière avait la bouche sèche, l'émotion et les questions se bousculaient dans son cœur et dans sa gorge.

- Tu m'as manqué, murmura t-il.

Les mots semblaient futiles et pourtant Lyra percevait toute leur sincérité. Will soupira puis, baissant la tête, laissa échapper un petit rire. Lyra le regarda, incrédule. Il hésita :

- C'est juste que ... J'ai ... Je ne sais pas... ça paraît stupide mais ... J'ai terriblement envie de t'embrasser maintenant mais qui me dit que toi aussi ? Après toutes ces années ...

Si elle le voulait aussi ? Bien sûr qu'elle le voulait aussi. Pendant tout ce temps, elle avait élaboré des plans pour le retrouver, ouvrir une fenêtre quelque part, trouver un moyen. Pendant tout ce temps, elle rêvait de ces retrouvailles, enrageant quand la cruelle vérité apparaissait à nouveau. Dans les moments les plus sombres, elle se laissait à penser que tout cela était futile, qu'il fallait mieux passer à autre chose. Garder le rituel du solstice d'été et avancer, grandir. Alors pour toute réponse, Lyra l'attira à elle et l'embrassa furieusement. Un baiser aussi impatient et maladroit que le premier. Elle avait connu des hommes, quelques uns, plus ou moins sincèrement, croyant les aimer, mais jamais elle n'avait retrouvé l'explosion intérieure qui s'était produit lors de leur premier baiser, au bord de la rivière, chez les Mulefas. Jamais elle ne pensait revivre un moment aussi intense. C'était avant ce soir. Accrochés l'un à l'autre, ils ne cessaient de s'embrasser, encore et encore, redécouvrant les émotions, les sensations de se retrouver enfin. A bout de souffle, Lyra eu un vertige. Elle eu besoin de s'écarter un instant pour retrouver un peu d'air et s'assit sur le lit. Will en fit de même, sans cesser d'embrasser le visage de la jeune femme. Son front, ses joues, son nez, ses lèvres, tout, absolument tout chez elle lui avait manqué. Il en avait la tête qui tournait. Lyra lâcha un rire clair comme il prenait son visage entre ses mains.

- Au port, ils parlaient d'une Parle-d'Or qui cherchait son dæmon, dit Will. J'ai tout de suite su que c'était toi. Et puis on a retrouvé Pan.

Sa voix était douce, quasiment imperceptible, comme s'il avait peur qu'un mot plus haut que l'autre puisse troubler la magie de leurs retrouvailles. Ils voulaient que ce moment dure indéfiniment. A leurs côtés, leurs dæmons jouaient, s'enlaçaient, se mordillaient avec plaisir.

- Il n'y a eu pas un seul jour sans que je pense à toi... chuchota t-il.

Reprenant ses baisers, Lyra sentait grandir en elle un désir d'un nouveau genre, tapis en elle depuis si longtemps, puissant, profond. Elle plongea les doigts dans les cheveux épais du jeune homme alors que ce dernier la pressait contre lui encore plus fort, toujours plus fort.

- Doc ? lança une voix rocailleuse derrière eux, Doc, il faut partir.

Will s'immobilisa. Il desserra son étreinte. Le charme s'était soudainement brisé, le temps reprenait son rythme inévitable et les précipitait dans une terrible réalité. Will se retourna et s'exclama avec virulence :

- Vous m'aviez promis une heure ! C'était notre marché !

- Ce n'est pas moi qui gère les départs... Nous ne devons pas retarder celui du navire et nous avons de la route.

Dans l'embrasure de la porte se tenait un homme aux épaules larges. Il arborait une moustache blanche épaisse qui contrastait avec son crâne chauve. La manche droite de sa vareuse était relevée, dévoilant le tatouage d'une hirondelle sur son biceps. Un goéland était perché sur son épaule et toisait Pantalaimon et Kirjava, blottis l'un contre l'autre sur le lit. L'homme croisa le regard de Lyra et la salua d'un hochement de tête. Il ajouta :

- Je suis désolé. Nous n'avons pas beaucoup de temps Doc.

Will se mordit la lèvre inférieure et il se retourna vers Lyra. Dans le regard de la jeune femme, des centaines de questions se bousculaient mais aucun mot ne sorti. Elle serrait la tunique de Will si fort que ses phalanges blanchissaient. Il prit son visage entre ses mains, l'air soudainement très sérieux.

- Est-ce que tu me fais confiance ?

Prise d'une méfiance soudaine, Lyra s'écarta lentement. Pas envers Will, non, mais envers le moment présent qu'elle n'arrivait pas à saisir et à maîtriser. Elle voulait que quelqu'un réponde aux milliers de questions qui bordaient ses lèvres. Comment Will avait-il pu arriver jusqu'à elle ? Était-ce vraiment lui ? Et qui était cet homme ? Que lui voulait-il ? Pourquoi devait-il partir ? Pourquoi déjà ? Elle lu l'affolement dans le regard de Will qui la pressait :

- Lyra, s'il te plait. Est-ce que tu me fais confiance ?

Finalement, elle hocha la tête, le visage grave. Bien sûr qu'elle lui faisait confiance, ils s'étaient mutuellement confié leurs vies alors qu'ils n'étaient que des enfants. Elle savait en un regard que ce sentiment perdurait.

- Si je te dis de ne pas t'inquiéter pour moi, que tout ira bien, est ce que tu me crois ?

De nouveau, elle acquiesça. Elle avait confiance en lui. Sa défiance se portait sur le reste du monde, celui qui l'avait trahie, qui l'avait agressée, menacée, qui la menaçait encore. Sentir à nouveau le regard de Will sur elle lui donnerait la force nécessaire pour affronter les flammes du monde. Pourtant elle ne pouvait s'empêcher de trembler.

- On va se retrouver, on va se revoir. Quoi qu'il arrive, on se retrouvera.

- Non non, se désespéra t-elle la gorge serrée, Will non, pas maintenant, je t'en supplie...

- Lyra, nous allons nous retrouver, je te le promets sur ma vie. Mais maintenant, maintenant je dois partir...

Lyra s'agrippa de plus belle. Elle réprima un sanglot. Tout cela lui rappelait bien trop leur dernière séparation, si douloureuse. Elle n'avait pas envie de le laisser partir une nouvelle fois. Pas maintenant, ils avaient tellement de chose à rattraper. Elle voulait le garder près d'elle, tout entier, entendre sa voix, son rire, sentir sa chaleur contre elle. Avec beaucoup de douceur, Will essuya ses joues et esquissa un sourire triste. Il l'embrassa., un baiser doux, fort, qui débordait de l'amour qu'il pouvait éprouver à cet instant, qui débordait de l'amour qu'il avait toujours eu.

- Je t'aime Lyra, je t'aime.

Ces mots eurent l'effet d'une bombe à l'intérieur de Lyra. Elle se leva d'un bond et se dirigea vers l'homme au dæmon goéland. Ce dernier ne cilla pas. Elle le menaça avec aplomb, son cœur battait vivement dans ses tempes et les larmes coulaient malgré elle le long de ses joues.

- Vous n'avez pas le droit de faire ça ! Est ce que vous savez seulement tout ce que nous avons vécu ensemble ? Est ce que vous savez tout ce que l'on a traversé pour arriver jusqu'ici ?

- Je le sais, Mademoiselle Parle-D'Or. Vos actes sont légendes sur nos rivages.

Lyra se figea. Elle sentit la main de Will prendre la sienne et se retourna. Il lui sourit, les yeux brillants. Alors qu'elle le suppliait du regard, il enlaça ses épaules et la garda encore quelques secondes contre lui.

- Retrouvez-nous à Bodø, chuchota t-il à son oreille. Je t'attendrai. Je t'aime.

Il lui releva le visage pour un ultime baiser rapide et passionné puis rejoignit l'homme et tous deux sortirent de la pièce, laissant Lyra seule dans cette chambre sombre et silencieuse, trop silencieuse. Elle sentit une caresse contre ses mollets. Kirjava passa devant elle en ronronnant.

- Faites nous confiance, répéta le dæmon, Nous nous reverrons à Bodø.

Et elle aussi quitta la pièce, trottant vers Will et l'homme au tatouage d'hirondelle. La lourde porte d'entrée claqua, répandant son écho dans le couloir pour venir bourdonner à l'intérieur de Lyra, prostrée.

Elle resta quelques secondes au milieu de la pièce, les bras ballants, désorientée. Lentement, elle se laissa tomber à genoux, tremblant de tous ses membres. Elle avait l'impression que son cœur allait exploser. De lourds sanglots montèrent le long de sa gorge et secouèrent ses épaules. Pantalaimon avança et elle le serra contre lui. Un trop plein d'émotions se battait en elle. La joie intense d'avoir enfin retrouvé son dæmon. Celle, presque violente, d'avoir revu Will, de l'avoir senti contre elle, d'avoir entendu sa voix. Et la douleur de cette nouvelle séparation. Elle respira profondément dans la fourrure de Pantalaimon. Son contact l'apaisa et elle sembla retrouver son souffle. Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes. Enfin, elle se ressaisit et se redressa. Elle s'assit sur le lit en s'essuyant vigoureusement les joues et les yeux. Pan sauta à ses côtés.

- Bon, dit-elle, d'abord que t'est-il arrivé. Ensuite, comment se rend t-on à Bodø ?