Lyra Parle-d'Or avait la vingtaine désormais et eu une vie bien remplie pour son jeune âge. Elle avait parcouru les mondes, parlementé avec un roi Pansjerbørne, était descendue dans le Monde des Morts, défié des harpies. Elle avait défié l'Autorité même ! Et pourtant, aujourd'hui, Lyra Parle-d'Or était perdue, il fallait bien l'admettre. Elle était montée dans le premier wagon du train de nuit pour Berlin et avait toutes les peines du monde à trouver son compartiment. Dans les allées, les voyageurs déchargeaient leurs bagages, installaient leurs couchettes, des enfants couraient et chahutaient, des parents râlaient, des militaires jouaient aux cartes et Lyra, au milieu de ce brouhaha, ne trouvait pas son compartiment. Enfin, elle aperçut une contrôleuse qui aidait un vieil homme à monter sa valise sur le filet porte-bagage. Elle lui demanda de l'aide.

- La voiture 12 est tout au fond, répondit la femme en uniforme rouge en pointant le couloir du bras -son dæmon, un Barbet brun et frisé, reniflait les chaussures de Lyra-, vous ne pouvez pas vous tromper, c'est le dernier wagon.

Lyra la remercia et continua sa route, se frayant un chemin parmi les voyageurs affairés et les valises ouvertes, Pantalaimon à sa suite. Peu à peu, la foule s'amenuisait et le silence s'installait : elle avait quitté la zone privilégiée des wagons couchettes confortables. Elle avançait en regardant les numéros au dessus des portes des compartiments.

- 5 ... 6 ... 7 ... énuméra t-elle, Ah ! Compartiment 8 !

Elle fit coulisser la petite porte vitrée et pénétra à l'intérieur. A son grand soulagement, le compartiment était quasi vide. A gauche, la banquette entière était libre. Sur les sièges en face, seulement un couple était installé et Lyra les salua. La femme, assise à côté de la fenêtre, était plongée dans un roman. Sa chevelure, dense et ébène, était rehaussée au dessus de sa tête par un foulard aux couleurs vives. Quelques boucles frisaient librement dans son cou ambré. Sur son épaule, son dæmon mésange observait les nouveaux arrivés. Ses yeux, cerclés d'une large monture en écaille, se décolèrent de son ouvrage pour croiser le regard de Lyra et la saluer à son tour dans un sourire amical. Aux côtés de la femme se trouvait un homme, barbu, à la peau pâle, allongé sur le dos, visiblement endormi, la tête posée sur les genoux de sa voisine. Ses jambes étaient repliées de sorte à ce que la pointe de ses orteils soient plaqués contre la paroi du wagon. Sous la banquette, le dæmon Border collie noir de l'homme, dormait à poings fermés. La femme, qui s'était replongée dans sa lecture, passait ses doigts élégants dans la longue chevelure blond cendré de son compagnon de voyage. Lyra s'installa face à eux. Elle attendit de longues minutes en silence, guettant la porte et espérant que personne d'autre n'entre pour avoir une chance de profiter de la banquette entière pour se reposer. Finalement, le train cahota et démarra. La jeune femme se frotta les yeux et relâcha la tension de ses épaules. Enfin, elle se sentait un peu plus en sécurité. Pantalaimon passa sur ses genoux pour poser ses pattes avant sur le rebord de la fenêtre et observer l'extérieur. Lyra en fit de même. Sous le soleil déclinant, la ville d'Istanbul défilait de plus en plus rapidement, au fur et à mesure que le train accélérait. Elle aperçut son reflet à travers la vitre et fit la moue. Sa lèvre enflée avec pris une teinte violacée et sous ses yeux, de larges cernes bleutées creusaient ses pommettes. Autour de son visage, les boucles offertes par la vieille femme du Refuge scintillaient comme deux soleils. Elle soupira et ferma les yeux un instant. Mais instantanément, elle revoyait le visage mauvais du garde du wagon, entendait de nouveau sa voix odieuse, sentait sa bouche contre la sienne, le goût métallique sur sa langue. Elle rouvrit les yeux, le souffle court et la mâchoire serrée. Elle fut tirée de ce mauvais songe par la femme qui l'interpellait d'une voix douce :

- Que vous est-il arrivé ?

Elle parlait avec un accent léger et Lyra la fixa, un peu alarmée. La femme avait posé son ouvrage à ses côtés et elle pointa son cou puis ses lèvres.

- Là, ajouta t-elle, vous êtes blessée...

- Une vilaine chute, répondit Lyra impassiblement.

La femme plissa les yeux. Elle n'avait par l'air de croire Lyra mais cette dernière n'en avait pas grand-chose à faire. Elle croisa les bras et reporta son attention sur l'extérieur. Elle entendit la femme fouiller dans un sac puis, tournant les yeux, elle vit qu'elle lui tendait un petit tube argenté et un miroir de poche rectangulaire.

- Tenez, dit-elle, c'est une crème cicatrisante, pour votre lèvre, ça pourra vous apaiser.

Comme Lyra ne bougeait pas, elle posa les objets sur la tablette qui les séparait en poursuivant :

- Nous allons partager cet endroit pendant de longues heures. Ce ne serait vraiment pas dans mon intérêt de vous duper... Prenez.

Lyra la fixa sans rien dire mais a lèvre enflée se rappela à elle par des piques lancinantes. Alors elle saisit le tube et le miroir en marmonnant un remerciement. Elle appliqua un peu de crème sur le bout de son doigt puis, en se guidant de son reflet, elle en apposa par petites touches sur sa lèvre blessée. Chaque application lui arrachait une grimace de douleur. Ce salopard ne l'avait pas ratée. Elle referma le tube et rendit les affaires à la femme en réitérant des remerciements.

- Je m'appelle Louise, dit elle en rangeant ses effets, Louise Broncard. Et voici Adolias.

La mésange salua Lyra et Pan d'un hochement de tête.

- Eux c'est Tomas et Anke, ajouta Louise en pointant l'homme et la chienne endormis. Et vous ?

- Lizzy, mentit Lyra, Lizzy Brooks. Et lui c'est Pantalaimon. Vous êtes ... française ?

- Oui, enfin, nous vivons à Berlin en Germanie, avec Tomas et Anke. Etes-vous déjà allée à Berlin ?

Lyra secoua la tête.

- On ne va pas y séjourner, précisa t-elle, Nous devons rejoindre le Nord, la ville de Bodø.

La jeune femme se mordit la langue. Pourquoi avait-elle besoin de préciser tout cela ? Ça ne concernait en aucun cas sa compagne éphémère de voyage. Mais Louise hocha la tête d'un air entendu.

- Hm, c'est en Nordland, dit elle, sérieuse, C'est un sacré chemin qui vous attend. Vous êtes partis d'Istanbul ?

Lyra fronça imperceptiblement le nez. Pourquoi cette femme avait-elle autant de questions ?

- Pas vraiment ... répondit-elle sans s'épancher. Et vous ?

- Oh oui. Nous y étions pour une ... conférence. Nous sommes restés une semaine à peu près. C'est une ville assez incroyable mais ce n'est rien comparé à Berlin !

Elle eut un petit rire et Lyra se détendit un peu. Louise ouvrit de nouveau son livre et ses doigts retrouvèrent la chevelure emmêlée de Tomas qui grogna de satisfaction dans son sommeil. Dehors, la nuit avait prit ses quartiers et la lune scintillait. Lyra contempla le ciel obscur. Elle reporta son esprit sur Will et Kirjava, essayant d'imaginer où ils pouvaient bien être, ce qu'ils pouvaient bien faire. Savoir qu'ils étaient dans son monde réchauffait son cœur et rajoutait un peu d'espoir à sa quête. Elle repensa ensuite à l'aléthiomètre, calé dans son sac, qui s'était affolé : le serpent, l'ancre, la bougie, l'éclair et le griffon. Elle répéta encore pour elle même : le serpent, l'ancre, la bougie, l'éclair et le griffon. La cadence rythmée et lente du train la balançait en douceur. Elle retira ses chaussures et s'installa tant bien que mal sur la banquette. Elle ferma les yeux, se laissant transporter par le roulement régulier et le bruissement des pages que Louise tournait.


Les oreilles de Lyra furent chatouillées par une mélodie légère. Elle ouvrit le yeux et bailla en tournant la tête pour comprendre d'où venait cette musique. Sur la banquette voisine, Louise et Tomas se faisaient face, chacun appuyé contre une paroi du compartiment, les jambes repliées sur la banquette et les pieds enlacés. Tomas, parfaitement éveillé, tenait dans ses mains une petite guitare en bois clair. Il pinçait les cordes avec légèreté et fredonnait un chant. Face à lui, la française au dæmon mésange le couvait d'un regard tendre et, de sa main, grattait avec affection le crâne de la chienne assise à ses côtés. Constatant que Lyra était éveillée, elle se retourna vers la jeune femme.

- J'espère que ce n'est pas à cause de nous que vous êtes réveillés ! dit elle, la mine désolée.

Lyra secoua la tête en se frottant les joues et massa sa nuque endolorie. Elle avait dormi certes, mais d'un sommeil agité de rêves remplis d'ombres. Elle était loin du sommeil réparateur qu'elle convoitait. Pan s'étira et sauta sur la petite tablette. Il avait dormi lui aussi, mais pas contre elle cette fois. Lyra eu un pincement au cœur. Tomas cessa sa musique et lui sourit.

- Nous avons commandé du café, dit-il avec un accent fort emprunt de Germanie. Veux tu une tasse ?

Lyra fut surprise de ce tutoiement soudain mais elle accepta avec plaisir la tasse que lui versait l'homme. Elle but une gorgée du liquide amer et se brûla immédiatement la langue. Elle reposa sa tasse en grimaçant.

- Quelle heure est-il ? demanda t-elle alors.

Tomas regarda sa montre.

- Il est 6h30 du matin, répondit-il. Nous avons encore plusieurs heures de voyage devant nous. Tu as pu dormir un peu ?

Lyra le regarda, toujours étonnée de cette familiarité. Il lui parlait comme si ils se connaissaient depuis des années. Louise avait étendue ses jambes sur les genoux de son compagnon. Sous eux, le dæmon mésange s'était blotti contre la chienne.

- Tomas est très amical avec tout le monde, expliqua Louise en caressant le dos de l'homme, Si il va trop loin, sens toi libre de lui faire savoir ! Tu es bien d'accord pour que l'on se tutoie ?

Lyra consenti d'un hochement de tête. Tomas roula ses yeux cristallins et regarda la femme à ses côtés en faisant une grimace enfantine. Elle eu un rire clair et lui donna une bourrade. Lyra tira de son sac le petit paquet qu'Amina lui avait confié. Elle dévoila les fruits secs et les disposa sur la table pour les partager avec ses compagnons de voyage. Tomas but une gorgée de café et, plongeant ses grands yeux bleus dans ceux de Lyra, et lui demanda de but en blanc :

- Alors Lizzy ... C'est bien Lizzy ? Je peux t'appeler Liz ? Alors Liz, que fais-tu dans ce train en direction de notre belle Germanie ?

- J'étais dans le Grand Est, répondit la jeune femme. Je cherche à me rendre dans le Nord, en Nordland.

- Ouuuuh le Nord, fit l'homme blond avec un sourire réjoui, Tu t'en vas parlementer avec les Pansjerbørnes ?

Lyra manqua de s'étouffer avec son café.

- Pou...pourquoi dis-tu ça ? bafouilla t-elle.

Louise donna un coup de coude à Tomas et répliqua :

- Il cherche à fanfaronner, ne l'écoute pas. Après il va te raconter qu'il a passé 1 mois en compagnie des ours en armure, alors qu'en vérité, il ne les a croisé qu'une seule fois dans sa vie et ça a duré 2 heures !

Elle avait pris un air sévère, Tomas ronchonna ce qui amusa Lyra.

- Non, en faite je veux aller en Nordland, plus exactement à Bodø. expliqua Lyra, J'ai... on a des personnes importantes à retrouver là bas.

En disant ça, elle baissa légèrement le regard, ce que remarqua Louise.

- Hm, un amant peut être ? questionna t-elle, indiscrète.

Les joues de Lyra s'empourprèrent. Will, son amant ? Bien sûr ça paraissait évident. Elle n'allait pas nier son désir ni que, si le marin au goéland n'était pas intervenu, les choses auraient pu progresser autrement... Et après tout, ils étaient adultes désormais. Mais c'était aller un peu vite en besogne non ? Elle devait le retrouver, ce qui n'était pas une mince affaire. Elle se ressaisit et se racla la gorge.

- Peut être ... répondit elle. Et vous alors ? Quelle « conférence » peut bien vous amener à passer autant de temps à Istanbul ?

- Une conférence spéciale sur l'Église et ses pouvoirs, frima Tomas en levant le menton.

Une nouvelle fois, Louise lui asséna un coup de coude dans les côtes. Un coup plus violent puisque l'homme laissa échapper un petit cri de douleur. La française lui lança un regard autoritaire mais trop tard, Lyra sembla soudainement captivée. Parlait-il bien du Magisterium ? Elle chercha à en savoir plus mais l'homme aux cheveux longs finit par dire :

- C'était une conférence importante maiiiiis secrète. Je ne peux pas t'en dire plus.

Lyra se renfrogna alors Louise tenta de changer la discussion de direction. Elle questionna Lyra sur son origine.

- Je viens de Brytanie, répondit Lyra en reprenant du café. Je suis ... étudiante...

Sentant que les questions de ses interlocuteurs allaient revenir rapidement, elle enchaîna :

- J'étudie la région Arctique européenne. J'ai écrit une dissertation dessus. J'espère pouvoir continuer avec une thèse.

Tomas hocha la tête, admiratif. Puis il ajouta, un sourire railleur :

- C'est un heureux hasard que d'avoir un amant qui séjourne dans le Nord donc.

Amant. Le mot était encore sorti pour parler de Will. Et encore une fois, Lyra sentit le rouge lui monter aux joues. Elle embraya vite :

- Et vous deux alors ?

- Louise est institutrice, enfin, était institutrice en France avant de me rejoindre en Germanie. Et moi, boaf, je vais, je viens, je n'ai pas vraiment d'emploi fixe, je fais selon mon envie et mes capacités et au plus offrant bien sûr.

En répondant, il faisait de grands gestes blasés avec son bras. Louise secoua la tête en soupirant.

- C'est un artiste, dit elle plus sérieusement. Il est peintre et il est très doué.

Tomas prit un air faussement modeste et répliqua d'un baiser sur la joue cannelle de la femme.

La conversation continua ainsi, joyeuse, légère, jusqu'à la fin de leur voyage. Les trois comparses discutaient, jouaient aux cartes, dégustaient du café et des fruits secs. Lyra riait aux éclats face aux plaisanteries de Tomas. Par le rire, elle soulageait son âme d'une lourdeur pénible et c'était agréable. Le nœud de son ventre se dénouait lentement, elle se sentait en confiance. Le couple franco-germain s'avérait être très bavard et n'était pas avare en anecdotes et histoires sur la ville de Berlin. Si bien que Lyra fut tentée de prendre un peu de temps pour découvrir cette cité. Comme si elle lisait dans ses pensées, Louise lui dit alors :

- Nous allons bientôt arriver. Veux-tu venir chez nous ? Il n'y a aucune obligation mais ... tu as l'air d'avoir fait un long voyage et tu as encore beaucoup de route. Peut être qu'un bain te ferait du bien ?

L'image d'elle se prélassant dans un bain fumant activa un désir soudain chez Lyra et elle réalisa qu'elle n'avait pas pu se laver correctement depuis des jours, voir des semaines. Elle accepta tout en gardant son objectif premier : prendre un bain chaud, d'accord, changer ses vêtements et retourner vite à la gare trouver un train pour monter toujours plus au Nord.