Une brise légère s'était levée et les vagues frappaient à rythme régulier la coque du bateau qui fendait la mer. Will était allongé, le dos contre le sol humide du pont. Il avait replié ses jambes pour plaquer ses pieds nus contre la rambarde froide. La nuit avait été mouvementée et il avait bien besoin de reprendre un peu ses esprits.
Cette nuit, alors que le navire longeait les côtes françaises, il s'est retrouvé pris dans une tempête soudaine. Le branle-bas avait été sonné, chaque membre de l'équipage s'était affairé pour assurer le maintien des voiles, des turbines, des cargaisons qui risquaient de se renverser alors que la houle menaçait de tout envahir. Will avait dû s'occuper de la jambe d'un marin, Joshua, qui s'était retrouvé sous une pile de caisses qui avait basculé. La blessure était profonde et lui avait donné du fil à retordre. Il avait du remplir son rôle alors que la tempête avait redoublé d'intensité et qu'un mal de mer tiraillait ses entrailles. Aussi profitait-il de quelques instants de répit au soleil, les bras repliés sous sa tête et Kirjava se prélassant à ses côtés.
Et pourtant, malgré la douce chaleur des rayons sur son visage, le vent léger qui séchait ses vêtements et cette brève pause bienvenue, Will était agacé. Il était agacé par son estomac qui menaçait de se retourner dès qu'il bougeait. Il était agacé, surtout, par la tournure des évènements qui s'avéraient contrariants bien qu'ils aient été anticipés. Lorsque le cargo avait accosté au port d'Alexandrette, Will avait pu négocier un jour de permission pour rejoindre le ville où Lyra et Pantalaimon devaient se trouver. La capitaine lui avait accordé à condition qu'il parte accompagné et qu'il soit revenu pour une heure bien précise au port. Elle ne voulait pas risquer qu'un de ses éléments essentiels ne revienne pas. Will avait été accompagné de Morten, un marin danois avec qui il s'entendait bien mais qui gardait une fidélité indéfectible pour la capitaine. Ce dernier avait guetté les heures et quand ils étaient arrivés enfin dans cette ville fantôme, il avait prévenu le jeune homme que le temps était compté. Will avait voulu négocier une heure de tranquillité pour retrouver correctement Lyra et avoir le temps de lui expliquer mais le danois en avait décidé autrement… Kirjava frotta sa tête soyeuse contre le front du jeune homme.
- Ça ne sert à rien de ruminer, dit elle s'étirant. Tu sais bien que ce n'est pas la faute de Morten et que c'est à Lyra et Pantalaimon de nous retrouver, pas l'inverse. Déjà, être allés à leur rencontre était une bonne chose…
Will savait tout ça. Il savait qu'il y avait un ordre à respecter et c'était ça qui l'agaçait le plus. Il n'était pas d'un naturel impatient mais ça concernait Lyra et toutes ces années d'attentes.
Une ombre s'interposa entre son visage et le soleil éclatant. Il plissa les yeux, sa main en visière.
- Ça va mieux Doc ? demanda l'ombre.
- On va faire avec...
Il se redressa en grimaçant sous les gargouillis inquiétants qui grondaient dans son ventre. L'ombre s'assit à ses côtés et lui tendit une bouteille d'eau. Il s'agissait de Mette Rasmussen, la capitaine du navire. Malgré son visage d'apparence juvénile, Mette était une navigatrice chevronnée qui parcourait les mers depuis vingt ans maintenant. Elle possédait ce navire depuis une dizaine d'années, l'avait baptisé « Havets perle » et l'avait nettement amélioré. C'était désormais un cargo à voile de taille moyenne doté également d'une turbine à alambique puissante. Cette association entre la propulsion traditionnelle et moderne lui offrait le luxe d'avoir un navire relativement rapide et également plus sûr en cas d'intempéries. Grâce à ce travail de rénovation, le bateau était devenu un incontournable du commerce de denrées fragiles, périssables ou espérées. Elle parcourait les océans, voguant de ports en ports pour récupérer ou livrer toutes sortes de cargaison : des tissus précieux, des fleurs rares, des fruits exotiques, des grands crus ... Mette était fière de son navire et de son équipage. C'était une femme de petite taille, fluette mais vigoureuse, à l'épaisse chevelure rousse et aux yeux verts pétillants. Son dæmon, un chat persan au pelage ivoire et aux mêmes yeux émeraude, se prénommait Nils. Lorsque Will l'avait rencontré pour la première fois, il s'était demandé comme une femme comme elle pouvait gérer un navire de cette taille, composé d'un équipage entièrement masculin. Et puis, il comprit vite. Mette avait installé des règles strictes, tenait son bateau d'une main ferme tout en créant un environnement de bienveillance et de sécurité. Chaque personne avait un rôle et un poste bien défini. Chose rare, tous avaient une chambre individuelle, une pièce avait été dédiée pour la vie commune, les repas se prenant ensemble et surtout, la porte de Mette était toujours ouverte pour les questions, les doutes et les réclamations. Si elle ne laissait aucune règle être transgressée, elle restait soucieuse du bien être de son équipe. L'équipage comptait une douzaine de personne et elle accordait le temps qu'il fallait à chacun, connaissait les histoires, les vies, les affaires… Son grand altruisme était apprécié autant que son courroux pouvait être craint. Elle avait créé une famille flottante et Will, qui s'était pourtant juré de ne pas s'attacher, avait trouvé sa place et s'y sentait bien. Il y était le médecin de bord. Le terme « médecin » ne lui semblait pas mérité mais c'est bien ainsi que l'équipage le considérait. Mette lui avait accordé sa confiance lorsqu'il avait pu lui soigner un furoncle par un cataplasme de fenugrec. La médecine à bord était rudimentaire alors Will se formait sur le tas à l'herboristerie et à l'utilisation des plantes médicinales. Cela suffisait pour soigner les maux de tous les jours, les blessures plus ou moins sévères. Heureusement, lors de leurs escales, il pouvait s'approvisionner en médicaments et en plantes. Des hôpitaux mieux dotés étaient présents sur terre et les marins les plus grièvement blessés ou malades pouvaient trouver des soins parfois salutaires. Toutefois, cette mission lui plaisait et il prenait goût à concocter des infusions, macérats huileux et autres préparations, à assurer la sécurité sanitaire de ce navire. A chaque port, il cherchait de nouvelles plantes à ajouter à son inventaire et gagnait en expertise pour s'occuper des herbes, fleurs, bulbes et autres sommités que lui vendaient les marchands ou qu'il pouvait cueillir.
Cet aller-retour entre Bodø et Alexandrette était son deuxième long voyage à bord du Havets Perle.
- Vous m'avez l'air bien contrarié, lui dit Mette.
- Le mal de mer … répondit Will en avalant une longue gorgée d'eau, J'ai bien cru que j'avais enfin le pied marin mais il faut croire que non !
La capitaine éclata d'un rire tonitruant puis redevint aussitôt sérieuse.
- Je vois bien qu'autre chose vous tracasse, que ce n'est pas uniquement à cause des caprices de votre estomac. C'est à propos de cette jeune femme que vous avez retrouvé pendant notreescale à Alexandrette ?
Will resta silencieux. Le souvenir de Lyra revenait sans cesse dans son esprit. Elle hantait chacune de ses pensées, encore plus maintenant qu'il avait pu la revoir brièvement. Leurs retrouvailles avaient été plus courtes qu'escompté et il éprouvait encore une rancoeur amère qui le rendait grognon. Dès que son esprit divaguait, il entendait sa voix, il retrouvait la sensation de ses mains qui parcourait son visage, il pensait à elle toute entièreet sa gorge se serrait inévitablement. Il n'avait pas eu le temps de lui expliquer quoi que ce soit, juste lui dire combien elle lui avait manqué, combien il l'aimait et le port d'attache où il l'attendrait …
- Quand doit elle vous retrouver déjà ? demanda la capitaine.
Voilà le problème, il n'en savait rien et ça le désespérait. Si Mary Malone avait été précise sur le lieu où retrouver Lyra une première fois, elle n'avait pas eu d'information à lui donner sur le reste si ce n'est de « laisser les choses faire, ne pas forcer le destin », que « Lyra et Pantalaimon viendra à leur rencontre en temps voulu » et que « précipiter leurs vraies retrouvailles signifierait d'avorter d'autres projets qui se dessinaient pour elle ». Fichue divination chinoise …
Will et le professeur Malone étaient restés en lien étroit depuis leur retour dans leur monde. Will rendait souvent visite à Mary chez elle ou à son bureau et ensemble ils discutaient de longues heures. Elle était bien la seule à pouvoir comprendre ce qu'il avait traversé et ce qu'il ressentait. Quand Elaine, la mère de Will, était tombée malade, Mary s'était montrée d'un grand soutien. Quand il s'employait à rattraper son retard scolaire et tenter les concours de médecine, elle avait été là. La clairvoyance gagnée grâce au Poignard Subtil lui avait permis d'entamer des études, il avait même sauté quelques étapes dans les examens, ce qui ne cessait d'étonner ses professeurs. Et quand Mary était partie pour vivre en Norvège, ils avaient continuer à s'envoyer de longs mails. Elle continuait ses recherches sur la matière noire, tentant de rendre rationnel pour ce monde ce qu'elle avait appris chez les Mulefa et les découvertes qu'elle avait faites. En parallèle, elle se perfectionnait en divination I Ching. Will la suspectait alors de chercher des éventuelles failles pour retourner chez les Mulefa. Et puis, Mary l'avait appelé, un matin de novembre, pour lui annoncer qu'elle avait découvert une activité magnétique particulièrement dense et surprenante et qu'elle était persuadée qu'une fenêtre était restée ouverte à Bodø, où elle vivait. Il n'avait pas hésité un seul instant. Il avait négocié une année de césure avec son université, sachant pertinemment que si la découverte était avérée, il ne reviendrait pas. Il avait trié ses affaires et était parti pour la Norvège. Là bas, il leur avait fallu de longues semaines de recherche pour trouver la fenêtre. Néanmoins,Mary avait refusé de voyager. Elle avait rencontré une glaciologue avec qui elle s'était mariée et avait eu une petite fille et elle craignait de ne pas vouloir rentrer chez elle si elle découvrait que le monde sur lequel la fenêtre s'ouvrait s'avérait être celui des Mulefa… Will, beaucoup trop impatient, n'avait pas hésité à passer. Il avait ressenti une excitation extrême en comprenant qu'il s'agissait du monde de Lyra. Il en avait fait part à Mary en revenant et cette dernière avait usé de ses compétences en divination pour l'aider à retrouver la jeune femme. Les baguettes avaient été claires. Lyra se trouverait dans le Grand Est, dans une ville déserte et qu'il atteindra sa destination par la voie maritime. Mais, si il pouvait la rejoindre, il ne devait pas l'inviter venir avec lui car Lyra avait un chemin à suivre avant de le retrouver. Tout ce que Will retenait c'était qu'il allait la revoir, enfin ! Lui parler, la serrer dans ses bras … ça lui semblait si fou. Et désormais que c'était chose faite, l'attente prenait un goût amer.
La capitaine Rasmussen, le voyant morose, avait abandonné l'idée d'avoir une réponse de sa part. Elle le poussa gentiment.
- Vous n'avez rien pour vous concocter une infusion contre le mal de mer ? lui demanda t-elle.
- Oh si, répondit le jeune homme. Mais pour ça, il faut déjà que j'arrive à me lever ...
- Allez, courage moussaillon ! fit Mette en se relevant, Nous accostons bientôt à La Haye. Nous allons y rester quelques heures le temps de décharger les caisses de savons et de prendre celles de tulipes. Et après, on rentre à la maison.
Elle retourna à la timonerie où son second, Hassan, l'attendait. Will patienta quelques minutes puis, prenant son courage à deux mains, se releva. Il prit appui sur la rambarde et regarda l'horizon. Le vent iodé fouettait son visage, calma ses maux de ventre et il prit une grande inspiration. La capitaine avait raison (la capitaine avait toujours raison), il apercevait le port de La Haye au loin.
Pendant que le navire accostait, Will se rechaussa et attrapa sa besace. Il avait un besoin pressant de se dégourdir les jambes et sitôt que le bateau s'immobilisa, il sauta sur la terre ferme, Kirjava à sa suite. Le contact avec le sol le fit vaciller. Son corps s'était accoutumé à amortir les remous provoqués par la houle et il devait s'habituer de nouveau à être sur un terrain statique.
Tout le port de La Haye était une ruche grouillante et résonnait des cris des marchands, des exclamations des passants. Ici des pêcheurs déballaient leurs filets regorgeants de prises, là des négociants parlementaient avec des marchands et là bas, des armateurs discutaient des clauses de transports pour des marchandises. Les odeurs multiples réveillaient les sens de Will, habitués à celles du vent marin et des pièces humides et mal aérées du navire. La vie débordait de toute part et ce retour à la civilisation fourmillante lui faisait du bien au moral. Il cherchait des yeux la boutique d'un herboriste. A Alexandrette, il avait pu récupérer un bon nombre de graines de nigelle. Il espérait pouvoir en troquer contre des sommités d'absinthes pour traiter le mal de mer, justement.
Il aperçut l'étal d'une marchande d'herbes mais alors qu'il s'apprêtait à discuter avec elle, des cris se firent entendre dans son dos. Devant une maisonnette en briques, la foule s'agglutinait. Le jeune homme s'approcha et il vit deux hommes en uniformes qui maintenaient au sol un troisième. Ce dernier hurlait des mots dans une langue que Will ne connaissait pas. Les dæmons rottweillers des gardes maîtrisaient sans difficulté celui de l'homme à terre, une hermine au pelage auburn. Will sentit ses poings se serrer.
- Le Magisterium, fit une voix derrière lui.
Il jeta un coup d'œil derrière son épaule et vit Morten, les mains dans les poches, qui ne quittait pas la scène des yeux.
- Je pensais qu'il n'existait plus depuis plusieurs années … dit Will en fronçant les sourcils face à la brutalité des gardes.
- Oh il est toujours bien là. Il est plus faible dans certaines régions, plus puissant dans d'autre … Mais toujours, il continue de sanctionner celles et ceux qui contredisent ses lois, de refaire sa toile… Fais ton affaire doc, ne restons pas ici trop longtemps.
Ils suivirent du regard l'homme se faire embarquer manu-militari dans une camionnette aux couleurs du Magisterium. L'un des hommes en uniforme croisa son regard et Will frémit. Il s'éclipsa rapidement, marchanda avec l'herboriste et regagna au plus vite le navire. Après avoir rangé le fruit de son échange dans la petite pièce qui lui servait de cabinet, il remonta sur le pont. Déjà les membres de l'équipage s'activaient pour étendre les voiles, le vent étant favorable, et il s'installa sur un cabestan pour regarder le port de La Haye s'éloigner. Kirjava prit place sur ses genoux et il la caressa affectueusement.
- Est ce que tu doutes ? lui demanda la chatte
- Non… je suis juste … inquiet…
Kirjava lui donna un petit coup de tête dans le torse.
- Will … Lyra est forte. Elle l'était avant que tu la rencontre, elle l'est encore plus aujourd'hui.
- Je sais ! Mais je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter …
Kirjava se blottit sur ses genoux. Son crâne le tiraillait. Il savait, en regardant son dæmon qui dormait plus qu'à l'accoutumé, que ce n'était pas uniquement à cause du mal de mer… Dans deux jours, ils accosteraient à Bodø. Will pourra alors repasser la fenêtre pour quelques heures de sursis puis attendre Lyra, enfin.
