Notes de l'autrice : J'ai constaté que je mêlais des références au livre et d'autres à la série. C'est pourquoi j'évoque Billy Costa et non Tony Markarios, que Kirjava est une femelle et en même temps que Lyra est blonde (no offense Dafne Keen, tu es formidable) et Kaisa, si on le rencontre, est une oie... J'espère que ça n'embête pas votre lecture.
J'ai découvert que Philip Pullman avait publié une carte du monde de Lyra. Aussi, je vais tenter d'y être fidèle :)
Bonne lecture !
"Ecoute-bien :
je prends tes agacements, tes peines les plus grandes.
Je les accroche en moi comme des manteaux
lourds
afin que tes jours prochains soient éternellement
légers et doux."
Cécile Coulon
La ville de Bodø était une cité petite par la taille mais grande par son importance. Son emplacement stratégique, à la frontière du cercle polaire, en faisait un lieu incontournable pour le transit de biens et de personnes vers le grand Nord. Sur sa place, le marché était présent tous les jours et les passants trouvaient autant les produits issus de la pèche et du commerce international que des raretés du cercle polaire. Lyra sondait la foule des yeux, les lèvres pincées. Elle avait commencé par la place bondée à cause de sa proximité avec l'aérodrome. Si elle ne trouvait rien d'ici cinq minutes, elle irait interroger les bateaux au port.
- Lyra ! s'exclama Pan dans son oreille, Là-bas regarde !
Le cœur de Lyra rata un battement. Face au présentoir d'un marchand de plantes, Will se tenait là, bien là, à quelques pas d'eux. Il ne l'avait pas repérée et elle profita de ces quelques secondes pour l'observer mettre à jour ses souvenirs flous de leurs retrouvailles. Il était plus grand, c'était certain, et avait vraiment l'apparence d'un marin dans sa vareuse bleu foncé, son pantalon en toile retroussé aux chevilles et sa chevelure désordonnée. Il était plongé dans une conversation sérieuse avec le commerçant, lui tendant des bouquets de feuilles, échangeant des paroles que Lyra n'entendait pas. Autour d'elle, tout semblait ralentir ; les étales, les passants et les sons devenaient flous. Ses sens entiers étaient rivés sur lui, uniquement lui. Il avait l'air si consciencieux et concentré que son sang se mit à battre à folle allure dans ses veines. Sans s'en rendre compte, elle s'était approché et avait posé sa main sur son bras. Will sursauta, manquant de faire tomber le porte monnaie qu'il tenait à la main. Il se tourna vers elle, les yeux écarquillés par la surprise et la bouche ouverte comme pour parler mais sans qu'un seul mot ne sorte. Cette fraction de seconde sembla durer une éternité jusqu'à ce qu'enfin, ils s'enlacèrent avec fougue. Will eut un rire de stupéfaction enthousiaste, puis un second en la serrant un peu contre lui. Lyra se cramponnait, inspirant profondément son étreinte, s'assurant que tout ceci était bien réel.
À côté d'eux, on se racla la gorge. Le marchand patientait, un sac en jute dans la main. Will se confondit en excuses en lui tendant sa monnaie et récupéra ses achats sous le sourire complice de l'herboriste. Prenant la main de Lyra, il l'entraîna à l'écart de la foule du marché pour de nouveau l'étreindre. Aucun des deux n'avait sorti la moindre parole, trop emportés par les sensations qui grandissaient en eux. Le corps de Lyra se remplissait de joie jusqu'à en faire picoter ses membres. Elle passa ses bras autour du cou de Will pour attirer son visage au sien. Ils s'embrassèrent, enfin, comme si leurs vies en dépendaient. Agrippés l'un à l'autre, leurs corps tendus témoignaient de l'impatience de ces retrouvailles. Alors, reprenant un peu son souffle, elle brisa le silence transporté qui s'était installé :
- Bonjour…
Car que doit on dire quand les émotions submergent tellement les êtres que les mots n'ont plus aucune force ?
- Bonjour, répondit Will dans un rire léger avant de l'embrasser à nouveau.
Elle enfouit son visage dans son cou, chaque seconde était semblable à une délivrance.
- Je suis tellement soulagé que vous soyez là… soupira le jeune homme en la serrant un plus fort contre lui.
Il tremblait légèrement. Enfin résonnait cette voix qui enveloppait l'âme de Lyra.
- On a fait au plus vite …
- Je sais … on vous attendait. Je suis désolé que vous ayez eu à faire tout ce chemin jusqu'à nous. J'aurai du trouver un autre moyen, ça a dû être ...
Ses mots restèrent suspendus à ses lèvres. Il s'était légèrement écarté pour pouvoir la regarder et son large sourire avait laissé place à un voile d'inquiétude alors qu'il analysait son visage.
- Tu es blessée !
- Non ce n'est rien ! Une mauvaise chute, c'est tout.
Comme il fronçait les sourcils, elle renchéri :
- Je t'assure ! Je n'ai même plus mal !
Tout ce qu'elle voulait, c'était entendre sa voix chaude, encore et encore. Elle se blottit contre lui, encerclant son torse de ses bras. Son étreinte était fraîche, il sentait l'iode et la verveine. Will lui prit la main. Il avait parfaitement remarqué son autre main enrubannée et semblait toujours préoccupé.
- Viens, dit-il. Je suis engagé sur un bateau cargo. C'est un peu rudimentaire mais on pourra avoir un peu de tranquillité et que tu me racontes tout ton périple !
Et il l'embrassa à nouveau avant de la guider à travers le marché. Les deux dæmons trottaient devant, l'un contre l'autre. Lyra regardait ces doigts fins qui enserraient les siens, ses yeux remontèrent le long de son bras solide puis s'attardèrent sur sa nuque. Par moment, Will s'arrêtait et se retournait, une étincelle d'étonnement traversait son regard comme s'il réalisait à nouveau qu'elle était bien là. Et puis il l'enlaçait encore, l'embrassait encore, souriait comme un enfant, bien trop heureux pour cacher sa joie.
Arrivés au port, ils s'arrêtèrent près d'un cargo à voile. Will porta ses doigts à sa bouche et siffla. Un hublot s'ouvrit et la tête chauve d'un homme apparue. Lyra reconnut le même marin qui avait accompagné Will lors de leurs premières retrouvailles. Il la salua d'un hochement de tête.
- Mademoiselle Parle-d'Or, dit-il de sa voix rauque, Ravi de vous revoir.
- Morten, dit Will, est-ce que la Capitaine est là ?
- Non pas encore. Elle est partie avec Hassan chez l'ambassadeur de la Nouvelle France, il y a moins d'une heure. Ils doivent parler affaires je crois.
Will marmonna. La capitaine avait formellement interdit tout invité non déclaré au préalable et, si elle était partie parler affaires, elle en aurait encore pour longtemps. Il jeta un regard Lyra qui observait le bateau avec curiosité. Son cœur s'emballa. La capitaine comprendrait non ? C'était un risque qu'il était prêt à prendre alors ils grimpèrent sur le bateau et entrèrent dans la partie où se trouvait les cabines. Will ouvrit une porte sur une petite pièce.
- Voilà, c'est ici que je travaille. Entre, fais comme chez toi.
Il y avait là plusieurs vitrines garnies de bocaux et bouteilles de formes et tailles variées, lesquels étaient remplis de feuilles et fleurs séchées, de liquides troubles et autres poudres. Des étiquettes manuscrites nommaient les contenants : absinthe sommités, génépi, miel de tilleul, sauge, camomille matricaire ... Il y avait également dans un coin un petit lit de camp et, à ses côtés, un meuble sur lesquels étaient posés des instruments médicaux. Lyra se retourna vers Will, affairé au dessus d'une table à vider le contenu de son sac.
- Je suis désolé, dit-il, Je fais au plus vite.
Il avait posé sur son nez une paire de lunettes rondes à la monture fine. Lyra le regarda, stupéfaite.
- Tu portes des lunettes ?
- Oui bah … fit-il en se grattant le nez un peu gêné, Je ne vois pas très bien de près. Ça arrive. C'est grave ?
- Non, pas du tout... bredouilla t-elle, légèrement troublée.
Elle s'approcha, posa sa main sur son bras pour remonter vers son cou. Il lâcha son bouquet pour venir entourer sa taille et l'embrasser.
- Tu m'as manqué … dit-elle dans un sourire.
Elle s'installa sur une chaise pour le laisser travailler. Les deux dæmons avaient pris place sur le petit lit de camp et discutaient en chuchotant, leurs têtes soyeuses proches l'une de l'autre. Will la questionna sur son périple. Elle relata sa rencontre avec Nur, avec la communauté des femmes. Elle lui rapporta ce qu'elle appris constaté à Alep, le trafic de dæmons. Elle raconta comment elle avait pris le train de marchandises et s'était retrouvé au milieu des moutons odorants, ce qui le fit rire, et puis comment elle avait rencontré Louise, Tomas et découvert l'existence du Réseau Starling. Elle termina son récit par les retrouvailles avec les gitans et le mariage grandiose de Tony Costa. Will écoutait, attentif, posant des questions, touchant parfois sa main, son bras, son visage. Il ressentait ce besoin impérieux de la sentir sous ses doigts. Elle tut volontairement sa mauvaise rencontre avec le garde et l'attentat de Berlin, sous le regard contrarié de Pan. Elle voulait enfouir ces souvenirs au plus profond d'elle-même n'apporter que des sourires sur le visage de Will. Tout en l'écoutant, ce dernier s'affairait et elle l'observait, subjuguée par la minutie et la précision de ses gestes. Il triait, décrochait, coupait, rinçait, séchait puis étalait les plantes sur des plaques ajourées avant de les ranger dans une étagère grillagée.
- Qu'est ce que tu es ? le questionna Lyra, Un genre d'herboriste ?
- A vrai dire, je suis le médecin de ce bateau.
Lyra eu une exclamation d'admiration et il ne put s'empêcher d'afficher un petit sourire fier.
- Mais la médecine à bord peut être sommaire, ajouta t-il, Du coup j'ai fait le choix d'utiliser les plantes en complément. Je me forme sur le tas, mais c'est vraiment passionnant.
Il rangea une dernière plaque et ferma l'étagère, l'air satisfait. Il se retourna ensuite pour enlacer Lyra, une nouvelle fois. Passant ses mains le long de son dos, il embrassa ses cheveux, ses joues, ses lèvres. Et elle, elle se sentait fondre doucement. Il tourna le regard vers son poignet endolori.
- Je peux ?
Lyra acquiesça, pinçant ses lèvres pour ne pas dévoiler la douleur. Avec une infinie tendresse, il déroula le bandage et entreprit de regarder de plus près l'articulation blessée.
- C'est une entorse mais rien de grave. Tu t'es fait ça il y a longtemps ?
- Il y a trois jours, je crois.
- Ne bouge pas, je fais te faire un cataplasme d'aigremoine, ça permettra d'apaiser l'inflammation.
Joignant le geste à la parole, il se retourna et prit un pot en verre dans une étagère et en étala le contenu sur un linge.
- Et tu es médecin dans ton monde ? demanda Lyra.
- Pas vraiment … je ne suis pas encore diplômé. Je ne suis pas sûr de l'être un jour.
- Ah bon ?! Mais pourquoi tu n'es pas allé jusqu'au bout ?
Will lui jeta un regard par dessus ses verres, les sourcils relevés d'étonnement. Lyra se mordit la joue devant sa propre remarque. Bien sûr qu'elle savait pourquoi il n'avait n'a pas terminé ses études … Le rouge lui monta aux joues et elle commença à avoir très chaud. Will se pencha pour l'embrasser dans un sourire puis il reprit le cataplasme, la laissant confuse et émue.
- J'aurai pu attendre encore quelques années, le temps de valider mon diplôme. Mais je crois que je suis devenu un peu impatient …
Délicatement, le jeune homme appliqua le tissu imbibé sur le poignet de Lyra qui grimaça. Il enroula ensuite le tout avec une bande ivoire. Les larmes perlaient ses yeux autant par le trouble apporté par les gestes délicats de Will que parce qu'elle savait déjà qu'il avait compris. Il avait compris qu'elle ne lui avait pas tout dit et elle craignait ses questions.
- Voilà, ajouta t-il, Tu peux le garder jusqu'à ce soir. Je pense qu'il faudra le refaire demain. Fais attention à ne pas trop utiliser cette main …
Lyra ne le quittait pas des yeux. Il n'avait pas changé, toujours si sérieux. Will tendit le bras et vint lui effleurer la joue striée des vestiges des explosions vécues à Berlin. L'émotion se logeait dans chacun de ses gestes.
- Lyra, dit-il avec douceur. Ne me dis pas que c'est une mauvaise chute. Une mauvaise chute ne peut pas causer autant de blessures sur une seule personne …
Il posa sa main sur son genou et cherchait à capter son regard. Elle détourna les yeux.
- Il … il y a eu un attentat à Berlin… commença t-elle, C'est allé si vite …
- Un attentat ? Comment ça ?
Dans un souffle, elle lui raconta ce qu'elle avait omit d'ajouter précédemment : le sous-sol berlinois, la série d'explosions, la peur, les cris et Louise qui ne se réveillait pas. Bien qu'elle soit prise de tremblements légers, elle lui assura qu'il y avait eu plus de peur que de mal, pour elle en tout cas. Will laissa un silence s'installer puis, lentement, caressa du bout des doigts le cou de la jeune femme où persistait une légère marque. Elle tressaillit.
- Es-tu sure de tout me dire ? demanda t-il doucement.
Son profond regard d'obsidienne était posé sur Lyra et ne bougea pas, soucieux. La respiration de la jeune femme devenait saccadée et douloureuse. Elle ne voulait pas raconter, elle ne voulait pas revivre, elle voulait que tout disparaisse de sa mémoire. Elle se sentait honteuse. Une boule grossissait dans sa gorge et fit jaillir les mots, sans qu'elle ne puisse les contrôler :
- Je … pour rejoindre Istanbul, j'ai pris ce train de marchandise. Mais au début, je n'étais pas avec les moutons… Je pensais avoir trouvé une bonne cachette. Mais … mais ce garde… il est arrivé si vite et … il était plus grand que moi… plus fort aussi … oh Will…
Elle baissa les yeux d'où jaillirent des torrents de larmes. Son corps était secoué par de violents spasmes incontrôlables. Son esprit la faisait souffrir. Elle voulait chasser cet arrière-goût amer qui persistait, ne se concentrer que sur le moment présent, mais il revenait sans cesse la harceler. Ce devait être un moment joyeux. Elle serrait ses poings sur ses tempes. Will se pencha pour la prendre contre lui.
- Excuse moi, murmura t-il d'une voix serrée, je suis désolé, je n'aurai pas du insister …
Tout en parlant, il lui caressait son dos tremblant. Derrière elle, la voix de Pantalaimon se fît entendre :
- Nous avons eu très peur mais elle a été plus rusée et plus forte que lui. Il n'a pas eu le temps d'aller plus loin. Elle est courageuse tu sais.
Son cœur se gonfla au son des paroles de son dæmon et Will resserrai un peu plus son étreinte. Lentement, les tremblements cessèrent. Il fit glisser ses mains le long de sa nuque, se pencha pour plonger ses yeux dans les siens et, essuyant ses joues, posa un baiser tendre sur ses lèvres. Un baiser qui voulait lui dire « Ça va aller. Je suis là, avec toi. Je reste là. Tout ira bien. »
A ce moment, des pas résonnèrent bruyamment dans l'escalier et une voix sonore retentit.
- Will ?! Will Parry ?!
Will retint un juron et se retourna vivement, les membres soudainement contractés. La porte s'ouvrît avec fracas sur une femme de petite taille, le visage furieux encadré par deux tresses rousses épaisses. A ses côtés avait surgi un dæmon chat, le poil hérissé. Son regard lançait des éclairs à l'encontre de Will. Droite et tendue, elle s'avança vers lui, levant un doigt menaçant.
- Qu'est ce que j'apprends par mes hommes ? demanda t-elle la mâchoire serrée, Que tu fais entrer une inconnue sur MON navire sans ME demander la permission et ainsi compromettre la sécurité que J'AI mis tant de temps à installer ?!
Will leva les mains en signe de paix.
- Je vous ai cherché avant d'entrer Capitaine, tenta t-il le plus calmement possible, Mais je ne vous ai pas trouvée. Morten m'a dit que vous étiez partie rencontrer un gouverneur et…
Il saisit la main de Lyra et ajouta :
- Voici Lyra. Elle vient d'arriver en ville. Je ne pouvais pas la laisser au port …
Le visage de la capitaine se détendit en voyant la jeune femme.
- Oh, fit-elle, mais c'est bien sûr !
- Lyra, ajouta Will, je te présente la Capitaine Mette Rasmussen. C'est elle qui dirige ce navire et c'est grâce à elle que j'ai pu te retrouver.
Lyra laissa la femme lui secouer la main avec vigueur.
- C'est un honneur de vous rencontrer Mademoiselle Parle-D'Or. Will nous m'a beaucoup parlé de vous. Faites moi l'honneur de diner à mes côtés ce soir, je serai ravie de vous écouter !
Lyra hocha la tête, ébahie. Mette Rasmussen reporta son regard sévère sur Will.
- Mais ce n'est pas une excuse Doc. Faites moi le plaisir de lui faire visiter les lieux convenablement, ne me décevez pas.
Will acquiesça, il avait l'air terrifié. La capitaine quitta la pièce et Lyra se mit à rire.
- Tu te moques, mais tu ne l'as jamais vu VRAIMENT énervée.
- Je dois te rappeler que tu as fait face à Iorek Byrnison en colère ?
- Oh, elle est beaucoup plus terrifiante …
Lyra ria à nouveau et se laissa conduire à travers le navire que Will lui fit visiter avec application, comme si le regard terrible de la capitaine était rivé sur lui. Elle avait des centaines de questions auxquelles il essayait de répondre. Ils se promenaient, main dans la main, bavardant comme si ils ne s'étaient jamais quitté. La visite se termina par la salle commune où la demi-douzaine de marins présents à bord entraient pour le diner. Will prit le temps de présenter Lyra à chacun d'eux et elle tenta, tant bien que mal, de mémoriser les prénoms. Mette, déjà attablée, leur fit signe de s'assoir à ses côtés.
- Votre navire est impressionnant Capitaine, lui dit Lyra en prenant place. Mais vous avez un petit équipage ?
- J'ai douze hommes à bord. Mais comme nous sommes à notre port d'attache, nombre d'entre eux sont rentrés chez eux voir leurs familles. Ceux qui restent sont là car ils n'ont personne sur place, comme Morten, Will ou moi même.
Morten entra dans la pièce avec une large marmite fumante.
- Bouillabaisse, annonça t-il sous les exclamations enthousiastes des marins, Si j'avais su qu'on aurait une invitée de choix, j'aurai préparé autre chose.
Lyra bredouilla et les marins acclamaient le cuisiner qui servait des assiettes fumantes aux arômes délicats de poissons et de safran. La capitaine, elle, remplissait les verres d'un grand vin d'Europe de l'Est.
- Alors, Mademoiselle Parle-d'Or, fit la capitaine en buvant une gorgée, Will m'a raconté que vous aviez berné un roi Pansjerbørne ? Pouvez-vous m'en dire plus ?
Lyra, ravie, conta alors sa rencontre avec Iofur Raknison, comment elle l'a trompé et le combat entre Iofur et Iorek et comment le roi des ours en armure lui a offert son nom. Autour de la table ne tintaient que le bruit des fourchettes dans les assiettes. Les hommes buvaient ses paroles, silencieux. Et lorsque Lyra termina son histoire, ils lui en réclamèrent une autre, et encore une autre. Alors elle leur parla de l'intrépide aéronaute Lee Scoresby et de son ballon, ou encore des gitans, loyaux et unis, bravant les éléments pour aller sauver les enfants à Bolvangar. La nuit s'étirait lentement sous le soleil pâle du Nord, les assiettes et les verres étaient vides depuis longtemps et Lyra continuait son récit, emportée, sous le regard aimant de Will.
- Mamzelle Parle-d'Or, la pria un petit homme rougeaud prénommé Achille, nous allons terminer cette soirée dans un pub, sur le port. Nous f'rez vous l'honneur d'être des nôtres ? J'crois que mes camarades et moi on adorerait vous écouter encore.
Lyra hésita, elle lança un coup d'oeil à Will qui répondit à sa place :
- Elle a fait un long voyage pour arriver jusqu'ici. Il est tard, je pense qu'elle est fatiguée…
Il camouflait sa gêne en évitant de croiser son regard et elle laissa échapper un sourire discret, approuvant ses propos d'un hochement de tête. Devant la mine suppliante d'Achille, elle lui promit de lui raconter d'autres histoires le lendemain et prit congé, sa main plongée dans celle de Will. Il l'emmena jusqu'à sa cabine. Refermant la porte derrière eux, il l'enlaça. Ce n'était plus une étreinte émue comme ils avaient eu quelques heures plus tôt mais une étreinte passionnée et tendre. Ses mains remontèrent le long du dos de la jeune femme pour venir entourer son cou. A travers ses paumes, il sentait le cœur de Lyra battre vivement. Mais rapidement, des coups de firent entendre contre la porte. Will soupira en levant les yeux au ciel.
- Quoi encore ?! s'agaça t-il.
- Désolé Doc… fit une voix étouffée derrière le mur, C'est qu'j'ai plus de valériane et j'veux pas vous déranger plus tard …
Will grommela en ouvrant la porte sur un Achille confus. Il le conduisit jusqu'à son cabinet en bougonnant. Pendant ce temps, Lyra, amusée par la situation, se retourna et observa la chambre. La pièce était étroite, sommairement meublée mais confortable et ordonnée. Une banquette aux coussins vert sapin était accrochée à un mur. Dans un coin de la pièce se trouvait un lavabo modeste et, à l'opposé, un lit, de taille moyenne. Contre ce dernier, Lyra vit une commode en bois clair sur laquelle traînaient quelques livres, tasses vides et une photo encadrée. Elle s'approcha et saisit l'image. Sur le cliché figuraient Will et une femme qui lui ressemblait, tous les deux arboraient un sourire radieux aux lèvres. 'Sa mère', pensa t-elle en reposant le cadre. Un hublot solitaire laissait entrer les ultimes rayons du soleil déclinant. Elle s'allongea et regarda le plafond de la cabine en chantonnant pour elle même, heureuse à l'extrême. Pantalaimon farfouillait dans les recoins, commentant ce qu'il voyait à Kirjava. Will revint rapidement et, refermant la porte, il se confondit en excuses.
- L'équipage a l'habitude de me solliciter à toute heure ... Et sans tisane de valériane, Achille ne peut pas s'endormir et est prit de violents cauchemars…
Il s'allongea à ses côtés et elle lui prit la main.
- Ce n'est pas grave, murmura t-elle, nous sommes ensemble maintenant, nous avons le temps …
Ils restèrent allongés sans rien dire pendant de longues minutes, bien trop heureux pour dire quoi que ce soit. Kirjava se hissa sur le lit, Pan à sa suite. La chatte vint au contact de Lyra qui, après un court moment d'hésitation, caressa son pelage. Le dæmon répondit par un ronronnement sonore et Will, figé par l'émotion, les observait, les yeux brillants.
- Alors, comment as-tu fait ? demanda t-elle, relâchant Kirjava qui s'empressa de retrouver Pan au bord du lit.
- C'est grâce à Mary Malone, répondit simplement Will.
En entendant le nom de la professeure, un sourire lumineux s'installa sur le visage de Lyra. Will lui raconta comment ils étaient restés en contact comment elle avait deviné la présence d'une fenêtre là où elle vivait comment il s'était mis en tête de l'aider, laissant tout en plan derrière lui de la joie intense de comprendre que c'était le monde de Lyra et de l'aide de Mary pour les retrouver.
- Mary … elle a réussi à faire le deuil de ce qu'on a vécu, ajouta t-il, Elle a su dire adieu aux Mulefa et aux chances de les revoir un jour. Je ne sais pas où elle a pu puiser ce courage. Moi, je ne l'ai jamais eu …
Tout en parlant, il jouait avec les mains de Lyra.
- Si je l'avais eu, ce courage, j'aurai finis par accepter ma vie et je ne serai pas là aujourd'hui !
A leurs pieds, les deux dæmons s'étaient lovés l'un contre l'autre. Une douce chaleur sembla envahir la pièce.
- Mais qu'est ce que ça signifie ? s'interrogeât Lyra, Que les Anges ont laissé une fenêtre ouverte ? Exprès ?
- Je ne sais pas … Ça ne correspond pas à ce qu'on nous avait expliqué…
Lyra était absorbée par ses pensées. Est-ce qu'on leur avait menti ? Dans quel but, si ce n'est celui de les faire souffrir ? Si c'était le cas, elle serait vraiment très en colère.
- Tu dois quand même retourner dans ton monde ? demanda t-elle
- J'ai besoin d'y aller de temps à autre. Quand je reste trop longtemps en dehors de mon monde, je me sens plus fatigué, comme si je n'avais pas dormi depuis des jours… On pourrait y aller demain, si tu en as envie ?
- J'adorerai !
Will serra un peu plus fort sa main, amoureux, reconnaissant de l'avoir enfin à ses côtés.
- Et ta mère ? questionna Lyra, Est ce qu'elle est restée à Oxford ? Ou peut être qu'elle t'a accompagné ?
Will ne répondit rien, un voile ombrageux se déposa sur son visage. Il se retourna pour s'étendre sur le dos, les sourcils froncés. Son torse se soulevait avec peine et il se racla la gorge.
- Elle … elle est morte. Il y a deux ans maintenant …
Lyra se redressa, abasourdie. Il prit une longue et profonde inspiration et ferma les yeux.
- Un cancer... Ça a été rapide et brutal. Quelques mois mois après le diagnostique, elle était partie … elle …
Une boule bloquait les paroles dans sa gorge. Ebranlée, elle aussi, par la douleur qui empoignait le jeune homme, Lyra lui pressa un peu plus les mains.
- J'ai été entouré, tu sais, mais pas par les bonnes personnes. On a un peu de famille en Angleterre. Tout ceux qui nous avaient sortis de leurs vies à cause des troubles mentaux de ma mère sont réapparus au moment de son décès, comme par magie. La culpabilité sans doute ou la cupidité. Je les déteste du plus profond de mon âme. Je ne voulais que d'une seule chose, que tu sois là auprès de moi…
Les mots se brisèrent dans sa gorge. Alors Lyra encercla ses épaules pour le serrer contre elle afin qu'il explose, à son tour. Et il éclata, libérant le chagrin qu'il avait retenu deux ans durant. Pendant deux ans, il avait contraint, renfloué sa tristesse à l'intérieur de lui même, camouflé sa douleur en travail investi pour ses études, jouant au fils endeuillé parfait, celui qui ne pleure pas, celui qui ne se plaint pas, celui qui assume les taches administratives, complète les papiers, trie les affaires sans broncher. Celui qui ne vient pas gêner les autres avec sa peine. Pendant deux ans, il s'était retenu de hurler à la Terre entière son amertume et sa douleur. Et voilà que, dans ce monde qui n'était pas le sien, blotti dans les bras de celle qu'il avait toujours aimé, il pouvait ouvrir les vannes, tout laisser sortir. Car c'était là, à cet endroit précis, au creux de Lyra que se trouvait l'appui précieux qu'il avait toujours cherché. Et Lyra embrassait ses cheveux ébènes, caressait avec une douceur immense son dos, le tenait contre elle, le laissait s'agripper à son gilet de toutes ses forces et ne disait rien. Car elle savait que les mots étaient inutiles et les gestes puissants. Elle embrassait ses paupières humides, essuyait ses larmes comme pour lui dire « Tu n'as plus à porter ça seul. Je suis là, tout ira bien, je t'aime.». Ils s'étaient retrouvés, enfin.
Lentement, les épaules de Will se décontractèrent et ses sanglots diminuèrent. Sa respiration retrouva un rythme régulier et lent. Lyra relâcha avec douceur son étreinte.
- Will, murmura t-elle, Will ! Tu ne vas pas t'endormir ? Si ?
Comme il ne répondait pas, elle se tortilla sur le matelas. Ce n'est pas du tout comme ça qu'elle envisageait leurs retrouvailles. Néanmoins, le regard absorbé par le visage apaisé du jeune homme, elle sentit son cœur déborder d'amour. Elle caressa une nouvelle fois les joues fraiches de larmes de Will, passa le pouce sur ses pommettes, et puis, à son tour, elle se laissa emporter par un sommeil profond et salvateur.
