« Es tu sur que la fenêtre est bien là ? Elle n'est pas dans une autre rue ? »
Pour la cinquième fois, Lyra posait cette question et pour la cinquième fois, Will répondait, dépité :
- Je suis sûr. Nous avons passé cette fenêtre plusieurs fois depuis sa découverte. Je connais son emplacement par cœur, elle doit être là.
Et pour la cinquième fois, il pointait du bras une zone contre un mur, entre deux poubelles. Pantalaimon et Kirjava étaient partis sonder d'autres ruelles, au cas où, mais revinrent bredouille. Il s'assit sur une cagette, le dos contre un mur et baissa la tête. Un poids désagréable s'installait contre sa poitrine, il commençait à paniquer. Lyra s'accroupit et prit son visage entre ses mains.
- Will, Will regarde moi. On est ensemble. On va trouver une solution d'accord ? Il y a forcément une solution. Une fenêtre doit être ouverte ailleurs.
- En effet, fit une voix au dessus d'eux.
Ils levèrent la tête vers une poubelle sur laquelle une oie majestueuse venait de se poser.
- Kaisa ! s'écria Lyra.
- Bonjour Lyra Parle-d'Or, je suis heureux de te revoir. dit le dæmon, Serafina Pekkala t'envoie son amitié.
Will et Lyra se redressèrent pour faire face à l'oie qui hocha la tête vers le jeune homme.
- Bonjour Will Parry. Nous nous doutions que vous aviez trouvé un moyen de vous retrouver. Je suis là pour le confirmer.
- Comment avez vous su ? questionna Will.
- Les aurores boréales nous l'ont dit.
Will jeta un regard circonspect vers Lyra qui haussa les épaules.
- Vous n'auriez jamais du vous retrouver, continua Kaisa. Les anges devaient faire en sorte qu'aucun humain ne trouvent la fenêtre ni ne soit tenter de la traverser.
Il marqua une courte pause, son regard perçant toujours posé sur Will.
- Mais vous n'êtes pas un humain ordinaire, Will Parry. Vous êtes le Porteur et aucune fenêtre ne peut vous être divulguée. Surtout si vous gardez le Poignard Subtil avec vous.
Instinctivement, Will porta la main à sa poche et Lyra compris qu'il conservait le Poignard sur lui depuis tout ce temps. Elle lui saisit les bras.
- Mais Will, c'est exactement ce qu'il nous faut ! Il faut le reforger et ensuite ouvrir de nouveau la fenêtre et tout sera réglé !
Mais le jeune homme lui jeta un regard terrifié et, secouant vivement la tête, reporta son attention vers Kaisa.
- Il y a forcément une autre solution. Il y a d'autres fenêtres ouvertes, n'est ce pas ?
- En effet.
- Mais pourquoi ? le questionna vivement Lyra, Pourquoi est ce que les Anges ont laissé plusieurs fenêtres ouvertes ? Ça va à l'encontre de ce qui avait été évoqué ! Est-ce que les autres fenêtres sont aussi sur le monde Will ? Pourquoi est ce que cette fenêtre a été fermée ? Et, bon sang, pourquoi est ce qu'on ne nous a rien dit ?
Son débit rapide de paroles révélait son agitation. La main de Will se glissa dans la sienne et ses membres se détendirent brièvement.
- Je ne peux pas répondre avec exactitude à toutes tes questions, Lyra. répondit Kaisa, Les intentions des anges ne sont pas claires. Ce que nous savons, c'est que lorsque le Porteur a appris aux Anges à fermer les fenêtres sur le multivers, ils s'y sont attelés avec parcimonie. Toutefois, ils ont réalisés que la présence de fenêtres ouvertes à des endroits stratégiques permettaient un flux modéré de Poussière. Cette fluctuation régulière et mesurée offre au multivers une stabilité jamais égalée. Nous n'arrivons pas encore bien à l'expliquer mais les faits sont là. Les sorcières ont été surprises de l'acte des Anges. Ils ont pris cette décision seuls et ont laissé quatre fenêtres ouvertes entre vos deux mondes, chaque point cardinaux : une au nord, une au sud, une à l'est et une à l'ouest.
- Cinq fenêtres. rectifia Lyra, Ils ont bien laissé la fenêtre du Monde des Morts ouvertes ?
Kaisa acquiesça. Le contraire aurait été insupportable à entendre, après tout ce qu'ils avaient enduré et le sacrifice qu'ils avaient accepter de faire pour garder cette fenêtre ouverte et libérer les morts. Leurs mains jointes se serrèrent un peu plus. Le dæmon oie reprit :
- Quant à savoir pourquoi la fenêtre du Nord a été fermée, cela reste un mystère. Devant chaque fenêtre doit se trouver un Ange qui la garde. Son rôle est de dissuader, de quelconque manière, des êtres de la passer. En effet, des passages trop répétés peuvent entraver cet équilibre qui reste précaire. L'Ange responsable de la fenêtre du Nord l'a fermé volontairement. Il nous reste à savoir pourquoi.
Will eu la gorge sèche. Il avait passé cette fenêtre plusieurs fois naïvement, uniquement porté par la volonté de retrouver Lyra sans jamais se demander pourquoi est ce qu'il persistait une fenêtre ou si cela était raisonnable de la passer. Il n'était pas question de regretter son choix mais il s'interrogeait sur les conséquences. Il tourna son regard vers Lyra qui gardait un visage concentré sur les propos de Kaisa, ses lèvres pincées et ses sourcils froncés.
- Pourquoi avoir laisser ouvertes des fenêtres entre nos deux mondes spécifiquement ? demanda t-elle.
- À cause de vous tout simplement. répondit Kaisa, N'oubliez pas ce que vous êtes capables de produire… même dans des mondes différents. Selon nous, les Anges ont décidés d'exploiter la force de votre amour pour le bien commun. Mais cela reste encore à confirmer.
Will eut la désagréable sensation d'avoir été utilisé pendant toutes ces années. La mâchoire contractée de Lyra confirmait qu'elle était, elle aussi, largement mécontente de ces révélations.
- Où sont les fenêtres Kaisa ? demanda t-elle, raide. Vous êtes obligé de nous le dire…
- Une à l'Est, une à l'Ouest, une au Nord et une au Sud, répéta le dæmon. Nous savions que la fenêtre du Nord était ici. Les recherches du clan de Serafina nous ont montré que celle de l'Est se trouve au Royaume de Slam, celle de l'Ouest en Nouvelle France et celle du Sud au Zimbabwe. Mais ces territoires sont vastes et nous ne connaissons pas exactement leurs emplacements. Les sorcières alliées sur ces continents cherchent.
Will sentit ses épaules s'affaisser de découragement. Ces pays lui étaient totalement inconnus et il n'avait aucune idée de comment retrouver les fenêtres.
- Toutefois, Serafina Pekkala et son clan ne sont guère ravis de vos retrouvailles, sachez-le. Elles sont et seront toujours un soutien pour toi Lyra mais en ayant agi de la sorte, vous vous mettez en danger. Je dois vous laisser maintenant.
- Non, attendez ! s'écria Lyra, Nous avons encore des questions !
- Vous saurez trouver les réponses. Je dois aller porter la nouvelle de vos retrouvailles à Serafina. N'oubliez pas que le destin des mondes tient grâce à un équilibre fragile. Faites attention à vous.
Dans un battement d'ailes robuste, il s'envola, laissant Lyra et Will déconcertés. Ces révélations apportaient des réponses mais ce n'était en aucun cas source de soulagement. Bien au contraire, ils se sentaient bernés et en colère.
- Rentrons, déclara simplement Lyra. Il n'y a plus rien à voir ici.
De retour dans la chambre, ils s'installèrent sur la banquette et Will extirpa le Poignard de sa poche. Il le sortit de son étui, le posa entre eux deux puis il dénoua une petite pochette en tissu noir et étala sur le coussin les brisures qu'il avait minutieusement ramassé et conservé. Lyra et lui restèrent quelques minutes à contempler les restes de ce qui avait été l'un des outils les plus puissants du multivers.
- Alors tu l'as gardé tout ce temps ? questionna Lyra.
- J'ai essayé de m'en débarrasser, répondit-il sans quitter le Poignard des yeux, me disant que c'était un moyen d'avancer mais il me rappelait sans cesse à lui. Je ne pouvais pas le prendre avec moi pour aller en cours mais dès que je rentrai chez moi, j'avais besoin de le sortir et de l'admirer. Il fait partie de moi, je ne peux pas m'en défaire …
Le Poignard Subtil lui apportait autant de réconfort que de crainte et l'avoir sur lui le rassurait tout en le tiraillant de l'intérieur. Il l'adorait autant qu'il le haïssait. Lyra lui prit la main et le regarda avec intensité.
- Mais Will, ce serait tellement plus simple… nous avons juste à aller au Svalbard et je suis sure que Iorek …
- Non, s'il te plaît, la coupa Will d'une voix tremblante. S'il te plaît n'insiste pas. Il est hors de questions que le Poignard soit reforgé une nouvelle fois… Je ne veux pas créer de Spectres ou de menacer l'équilibre d'un monde. C'est effrayant et tellement puissant. Rappelle toi les paroles de Giacomo Paradisi. Le Poignard a sa propre volonté et je le sens chaque jour … On va trouver une autre fenêtre … Car tu viens avec moi, non ?
Il leva vers elle des yeux remplis d'espoir. Il ne se sentait pas capable de faire tout ça sans elle.
- Bien sûr, la question ne se pose même pas, répondit-elle dans un sourire.
Will le savait mais il avait besoin de l'entendre de sa bouche. Lyra se pencha pour attraper son sac et en sortir l'aléthiomètre.
- Ça peut peut-être nous aider. ajouta t-elle en l'ouvrant. Ce matin, Mette a parlé d'une livraison pour la Nouvelle France, c'est notre chance.
Will fixa avec enthousiasme la boussole qui étincelait entre les mains de Lyra.
- Je savais que tu arriverais à le lire de nouveau !
- Oui, mais c'est laborieux. La dernière fois que je l'ai utilisé, c'était pour lui poser des questions sur toi et Kirjava.
- Ah bon ? Quel genre de questions ?
- Ça va te paraître bête, répondit-elle en réprimant un petit rire, mais j'avais besoin qu'il me confirme que vous étiez bien là et que ce n'était pas une hallucination.
Will fit une petite moue faussement vexée et Lyra reprit, plus sérieuse :
- Il m'a aussi dit que vous alliez faire face à des difficultés et … un changement.
- Un changement ? Quel genre de changement ?
- Je ne sais pas…
Au fond d'elle, Lyra savait surtout qu'elle avait peur. Le sablier était symbole de changement mais également de mort et elle était terrifiée à l'idée qu'en demandant des précisions, l'aléthiomètre lui confirme cette signification plutôt que la première. Will n'insista pas et se tut pour la laisser se concentrer. Lyra prit une grande inspiration puis, tournant les aiguilles, elle expira longuement. « Où se trouve la fenêtre de l'Ouest ? » la question resta accrochée à son esprit, divaguant à sa guise, emplissant son corps d'une somnolence méditative. Lentement la quatrième aiguille se mit en mouvement, sous le regard émerveillé de Will. Les pupilles de Lyra se posaient sur les symboles successivement pointés. Elle la laissa faire plusieurs fois son cheminement, afin d'assurer sa compréhension puis cligna plusieurs fois des yeux, comme pour revenir à la réalité.
- Très bien, à priori la fenêtre est dans une ville importante, une capitale sans doute, mais portuaire. Elle devrait être dans un jardin ou un parc ?
A nouveau, elle tenta d'interroger l'aléthiomètre pour avoir plus de précisions sur le jardin en question. Et à nouveau, Will, attentif, l'observa, sombrer dans une demie transe. L'air de la pièce devenait plus lourd. La boussole s'agita et pointa le casque, l'épée puis l'ange. Lyra secoua la tête.
- Sans doute vers des bâtiments administratifs de la ville ? Un palais de justice peut être ? Je ne sais pas trop…
Elle se frotta le front, sa tête la lançait désagréablement. Will posa la main sur son genou.
- C'est déjà beaucoup d'informations, la rassura-t-il, C'est toujours aussi incroyable de te regarder l'utiliser !
Elle rougit légèrement, incapable de cacher sa fierté.
- La Capitaine a une quantité importante de cartes, ajouta t-il, elle en a forcément une de Nouvelle France, allons lui demander !
Il se leva et, galvanisé par les découvertes de Lyra, avança d'un pas décidé, mais à peine eut il saisit la poignée que la jeune femme, d'un geste vif, referma la porte. Il se retourna vers elle, interloqué.
- Qu'est ce que …
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'elle le plaqua contre la porte, l'embrassant avec ardeur.
- Pas tout de suite, murmura t-elle.
Dans un sourire, Will glissa ses mains fines sous le gilet de Lyra qui le tirait avec fermeté vers le lit pour, une nouvelle fois, laisser leurs corps fondre l'un dans l'autre.
Encore un peu étourdis, ils arrivèrent devant la porte du bureau de la capitaine en se retenant de ricaner comme deux idiots. Mette était absorbée par l'étude d'une carte en compagnie d'Hassan, son second, un homme de large stature au visage anguleux, le cheveu ras et un dæmon hirondelle perché sur son épaule. Will frappa à la porte et ils levèrent la tête.
- Ah, vous tombez très bien, dit la capitaine, j'ai un mot à vous dire. Hassan, tu veux bien nous laisser cinq minutes ?
Le second hocha la tête et sorti sans un mot. La capitaine s'installa sur son bureau, croisa les mains sous son menton et posa ses yeux verts sur l'un puis l'autre. Elle s'adressa à Will :
- Je suis bien navrée Will, elle ne peut pas rester.
A ces mots, Will se figea, pris au dépourvu.
- Je suis là, répondit Lyra glaciale, vous pouvez me parler directement.
- Mademoiselle Parle-d'Or, votre compagnie est agréable mais vous l'avez admis vous même, vous ne savez rien faire de vos dix doigts. Or sur un navire, la paresse n'est pas admise.
- Je ne suis pas paresseuse ! contesta Lyra, le rouge aux joues, Et je peux vous être utile. Je connais les Pansjerbjørnes.
Mette leva les yeux d'exaspération.
- Ce n'est pas l'heure de vos jolies histoires …
- Ce ne sont pas des « jolies histoires » capitaine, c'est bien réel ! Le roi Iorek Byrnison est mon ami. Ne me dites pas que d'avoir les ours en armure de votre côté ne vous intéresse pas pour pouvoir naviguer et marchander dans le Grand Océan du Nord. Une femme comme vous à forcément déjà croisé la cruauté des Tartares.
- Elle dit vrai Mette, renchérit Will, je l'ai vu de mes propres yeux.
Mette canalisa son agacement et invita Lyra à continuer.
- Je connais les sorcières, elles me considèrent comme une de leurs sœurs. Il en va de même pour les gitans, j'ai pu gagner la confiance de leur roi. Vous ne pouvez pas nier que ces amitiés ne seront pas utiles !
La capitaine hocha lentement la tête, soudainement intéressée. Décidée, Lyra porta la main à sa poche. Will eu un mouvement comme pour la stopper mais elle l'arrêta d'un regard. Elle ouvrit et posa l'aléthiomètre sur le bureau de Mette qui se redressa, stupéfaite.
- Je sais le lire. J'ai besoin d'un peu de temps mais je sais le lire et je sais qu'il pourra vous être utile.
Après avoir examiné avec avidité la boussole, Mette leva les yeux vers Lyra puis son regard glissa sur Will. Ce dernier était impressionné par la tournure des événements. Il savait que Mette était à l'écoute mais il savait aussi qu'aucun marin n'osa aller contre son avis lorsqu'elle était en irritée. Mais Lyra n'était pas un marin.
- Capitaine, commença t-il en prenant son courage à deux mains pour faire face à la probable colère de la capitaine, Si vous n'acceptez pas que Lyra reste à bord, je quitterai l'équipage.
La mâchoire de Mette se crispa. Ce n'était pas dans ses habitudes d'être prise de court de cette manière. Elle resta un moment silencieuse, tapotant avec agacement, sur son bureau.
- Je vous laisse un voyage, finit-elle par dire. Vous allez devoir apprendre un métier ici si vous voulez rester, Mademoiselle Parle-D'Or. Le fait d'avoir des relations ne vous suffira pas. Nous partons dans deux jours, d'ici là, à vous de trouver votre place.
Will jeta un regard vers Lyra qui semblait reprendre sa respiration, tout comme lui.
- Dernière chose, ajouta la capitaine, quelques règles de bonnes conduites à bord de mon navire : gardez vos épanchements amoureux pour l'intime, il en va de même pour vos disputes ou quoi que ce soit, respectez le calme et l'harmonie de ce navire. Et bien entendu, pas d'enfant.
Cette dernière phrase avait claqué dans l'air, le rendant un peu plus glacial. Lyra cherchait quoi répondre mais elle restait abasourdie. Will se racla la gorge, dissimulant tant bien que mal son malaise.
- Avez vous besoin d'autre chose ? demanda la capitaine pour clore cette conversation qui devenait incommodante.
Ils secouèrent la tête et prirent congés, tellement déconcertés qu'ils en avaient oublié la raison initiale de leur venue. Ils se regardèrent sans dire un mot et marchèrent lentement le long du couloir. Lyra se gratta la nuque et soupira .
- Je vais devoir devenir manuelle maintenant…
- Je suis sûr que tu y arriveras très bien, répliqua Will en embrassant sa joue.
- Mademoiselle Parle-d'Or ?
Ils se retournèrent et virent Morten qui essuyait ses larges mains sur un tablier immaculé.
- Venez avec moi, dit simplement le marin.
- Pourquoi faire ? demanda Lyra, suspicieuse.
- J'ai entendu votre conversation avec la capitaine. Et ça tombe bien, j'ai beaucoup de travail et j'ai bien besoin de quelqu'un pour me seconder en cuisine.
- Cuisiner ?!
Le Danois hocha la tête. Will, ravi que la situation se soit aussi vite arrangée, ouvrit la bouche pour le remercier mais Lyra se retourna vers lui, affolée.
- On peut peut-être trouver autre chose non ?
- Hein ? Mais non, ça peut être très bien tu …
- Will ! se désespéra t-elle, Je ne peux pas faire ça ! Je ne sais pas cuisiner, je déteste cuisiner, ça me DEGOUTE !
Will resta interdit un instant avant d'éclater de rire. Lyra se renfrogna, vexée.
- Excuse moi, dit le jeune homme en se reprenant, Je suis sûr que ça ira très bien, Morten est un type bien, il t'apprendra, tu verras.
- Mais …
- Tu préfères travailler dans la machinerie ? Ou t'occuper de l'entretien et du linge ?
Il savait pertinemment qu'il piquait ici son côté aristocrate et elle fronça le nez. Il prit son visage entre ses mains pour l'embrasser.
- Ne t'avise pas de me laisser Will Parry, menaça Lyra l'air sévère.
- Tout ira bien, répéta t-il. Tu es entre de bonnes mains. J'ai confiance en toi. En plus je dois retourner voir la capitaine, on a oublié les cartes !
- Will ! s'écria t-elle alors qu'il faisait demi tour.
Il se retourna pour lui envoyer un baiser.
- Tu seras formidable ! Morten, soit aimable s'il te plait !
Le marin tendit son pouce puis invita Lyra, dépitée, dans les cuisines. En arrivant au niveau du bureau, Will constata que la porte était de nouveau ouverte et que Hassan avait repris sa place et analysait une carte avec la capitaine. Ils élaboraient visiblement le trajet pour se rendre en Nouvelle France. Il toqua timidement et le duo leva les yeux.
- Désolé de vous déranger encore, commença t-il, Est ce que je peux vous emprunter des cartes ?
Mette montra sa bibliothèque d'un geste las de la main.
- Faites donc.
Il se dirigea doucement vers les étagères, comme s'il marchait sur une bombe qui menaçait d'exploser à tous moments. Nils, installé sur le bord du bureau, fixait Kirjava en agitant nerveusement la queue. La précédente conversation avait refroidi les esprits aussi Will fit au plus vite ses recherches. Il revint sur ses pas avec dans ses bras deux rouleaux et un atlas de la Nouvelle France et, au seuil de la porte, il se retourna.
- Merci, dit-il, pour Lyra. C'est important pour moi.
Les yeux de jade de la capitaine roulèrent vers lui, impassibles.
- Est-ce que vous êtes bien sérieux à propos d'elle ?
- Oh oui, répondit Will qui sentait l'assurance revenir vers lui. Ça fait sept ans que l'on espérait de se retrouver.
- Je compte sur vous, dit la capitaine en haussant un sourcil.
Will hocha la tête et quitta les lieux. Sur le chemin, il tenta un regard curieux vers les cuisines. Morten s'appliquait à expliquer les rudiments du lieu à Lyra qui le questionnait sur le contenu de certains bocaux ou des frigos. Quand le cuisinier lui répondait, elle faisait une grimace horrifiée.
- Tout va bien ? osa t-il demander.
Lyra se retourna vers lui et croisa les bras, l'air revêche.
- Bien sûr que non, je vais devoir couper des oignons.
Devant cette mine bourrue, Will sentit son cœur déborder d'affection. Il tenta un pas vers elle, aussitôt coupé dans son élan par le bras puissant de Morten qui lui fit faire immédiatement demi tour.
- Tut tut tut, fit il sérieusement, si je veux qu'elle apprenne et si TU veux qu'elle reste, il va falloir nous laisser tranquille. De plus, les oignons ça fait pleurer, je ne suis pas sûr que Mademoiselle Parle-d'Or soit ravie que tu la vois dans cet état.
- Comment ça, ça fait pleurer les oignons ?! s'exclama Lyra, les yeux grands ouverts d'étonnement.
- Ok, vous avez tout à apprendre donc, soupira le marin. Ça va être un peu long, mais ça va aller. Maintenant file toi, tu nous déconcentre déjà.
Will lança un sourire désolé à Lyra qui le regardait partir, paniquée. Morten tira un tabouret et la jeune femme prit place. Il lui présenta une cagette de concombres.
- Pas d'oignon. dit il, C'était le seul moyen pour faire partir Will.
Il lui tendit un économe que Lyra regarda, interdite. Elle le saisit sans trop savoir comment faire. Le marin, ne se laissant pas démonter, se plaça derrière elle. Il lui saisit les mains et lui montra le geste à effectuer. Lyra s'était figée en sentant le souffle chaud de l'homme dans son cou.
- Ah pardon, c'était peut être embarrassant ? s'enquit Morten en ouvrant un placard. Pas d'inquiétude, je préfère les hommes.
Lyra le regarda avec des yeux ronds. Il lui avait semblait réservé et froid dès le premier abord, aussi ne s'attendait-elle pas à de telles révélations.
- Will le sait ?
- Oh oui, dit le marin d'un air entendu.
Et il n'ajouta rien d'autre. Lyra, confuse par son attitude, renchérit :
- Comment ça, « oh oui » ?
Morten remplissait une large marmite d'eau. Il raconta le plus naturellement du monde :
- Quand Will est arrivé sur le navire, je n'ai pas été insensible à son charme. Il avait l'air distant et mystérieux. J'ai pensé qu'il était juste timide alors évidemment je lui ai fait des avances.
L'économe échappa des mains de Lyra et tomba au sol dans un bruit sec. Pantalaimon, installé sur un tabouret et qui suivait attentivement la discussion, sursauta. Morten ramassa l'économe, le mis dans l'évier et en tendit un autre à Lyra :
- Règle numéro une en cuisine : la propreté. Un espace propre, des mains propres, des ustensiles propres.
Encore une fois, le danois ne s'épanchait pas sur ses déclarations et Lyra, contrariée, dû quémander les informations :
- Comment ça « évidemment » ? Et qu'est ce qu'il a fait ?!
Le marin laissa échapper un rire épais devant la mine déconfite de la jeune fille :
- Absolument rien ! Il a été très courtois en repoussant ma tentative malheureuse et j'ai bien compris qu'il avait quelqu'un d'autre en tête. On est devenus amis ensuite, rien de plus.
Il lui glissa vers elle un regard entendu et Lyra prit un air mi-suffisant mi-troublé avant de reprendre son essai d'épluchage.
A l'étage supérieur, Will tournait en rond. Il avait étendu les cartes sur le sol et avait entrepris de les examiner mais son esprit était complètement ailleurs, un étage plus bas pour être précis. D'un côté il était ravi et soulagé que Morten ait pris Lyra sous son aile, mais d'un autre, il connaissait assez bien le rythme dense du cuisinier pour savoir qu'il allait accaparer la jeune femme bien trop longtemps à son goût.
- Ça ne sert à rien de ruminer, dit Kirjava. Allons plutôt préparer le voyage.
Et ils quittèrent la chambre pour se rendre dans l'infirmerie, qui, par un heureux hasard, était au même étage que la cuisine. Will s'attela à faire l'inventaire de son matériel et des médicaments qui lui restait, à lister ce qu'il devait se procurer avant le départ et les onguents, préparations et macérats qu'il était sage de concevoir en avance. La matinée se déroula plus rapidement qu'il ne l'avait escompté. Kirjava, assise au seuil de la porte, guettait le couloir. En voyant Lyra et Pan sortir et se diriger vers les escaliers, elle alerta Will qui cessa immédiatement son activité pour retourner dans la chambre. En entrant, il trouva Lyra affalée sur le lit.
- Ça va ? tenta t-il en s'allongeant à ses cotés.
- Je suis épuisée ! s'esclaffa t-elle en se retournant vers lui.
- Elle n'a épluché que quelques concombres ! rétorqua Pantalaimon.
- C'est quand même épuisant, répliqua Lyra en lui lançant un regard sévère. Regarde ma main !
Elle tendit sa paume rougie par l'utilisation de l'économe à Will qui la prit entre ses doigts en souriant :
- Tout va bien. Tu n'es pas à l'abri de quelques ampoules ceci dit. Tu viendras me voir pour que je soigne ça.
- Ah oui ! Voilà une bonne idée, je vais faire exprès de me blesser comme ça tu devras t'occuper de moi.
Will eut un rire clair et embrassa le creux de cette main ouverte.
- Tu m'as manqué, dit il en la serrant contre lui.
- Je ne suis partie que quelques heures !
- C'est déjà bien trop.
Lyra sourit en silence, profitant de ces quelques minutes de répit. Elle avait la douce sensation que désormais, ce serait son quotidien. Et ça lui convenait parfaitement.
