Les deux jours qui précédaient le départ se ressemblaient. Will s'afférait dans son cabinet, se rendait dans les commerces de la ville pour ravitailler ses armoires tandis que Lyra retournait en cuisine. Le plus difficile pour eux, et qui le resterait encore tout au long du voyage, était de respecter les règles imposées par Mette Rasmussen et de ne pas se ruer l'un sur l'autre quand ils se voyaient. Alors ils s'activaient, travaillaient pour que les heures passent plus vite afin d'être rapidement libérer et se retrouver, dans l'intimité imposée de leur chambre et s'aimer davantage. C'était un mal pour un bien car ils savaient pertinemment que le plus important était de savoir que l'autre n'était pas loin, qu'il suffisait de tendre la main pour se toucher et c'était ce qui comptait. Quand ils ne travaillaient ni ne s'embrassaient, ils étudiaient avec sérieux les cartes. Ils en avaient vite déduit que la fenêtre devait se trouver à Montroyal, la capitale de la Nouvelle France où le navire devait accoster pour sa livraison. Il ne leur restait plus qu'à trouver le-dit jardin. Le nom de cette ville se rapprochant de celui du Montréal de son monde, Will se dit que si la fenêtre était bien là, ils se retrouveraient sans doute au Canada, ce qui l'enchanta car il avait toujours voulu découvrir ce pays.
Le jour du départ, Lyra se réveilla de bonne heure. Morten lui avait demandé d'être à la cuisine tôt pour effectuer, pour la troisième fois, l'inventaire avec lui. Elle était étrangement stressée, sans doute aussi excitée à l'idée de prendre le large.
- Lyra ?
Elle se retourna vers Will, assis sur le lit, à moitié couvert par le drap, qui se frottait les yeux.
- Quand le bateau démarre, retrouve moi sur le toit du bâtiment central.
- Est-ce que c'est un rendez vous ? demanda t-elle dans un sourire malicieux en se penchant vers lui pour l'embrasser.
- Peut-être…
Le travail en cuisine ne consistait pas uniquement à préparer des repas mais également de gérer un inventaire de voyage et à anticiper les manques possibles d'approvisionnement. Ainsi, Lyra accompagnait Morten sur les marchés et chez les commerçants pour négocier des denrées et les faire livrer sur le navire. Quand ils revenaient en cuisine, le marin s'employait à lui montrer des gestes techniques, lui donnait des tâches mineures, ensemble ils confectionnaient des bocaux pour conserver les produits périssables et les utiliser avec parcimonie tout au long du voyage. Il expliquait sans relâche que, ce dont les marins ont besoin pour survivre en mer, c'était « une chambre propre, des camarades pour partager une chanson et un bon repas ». Leur mission était essentielle. Lyra, à son grand étonnement, commença à trouver un certain intérêt et même à prendre du plaisir à essayer de cuisiner. Essayer car, bien malgré elle, elle n'échappa pas à se couper ou se brûler à plusieurs reprises en ces quelques jours. D'un côté, cela lui convenait car Will se précipitait à chaque fois pour la soigner mais d'un autre, cela malmenait son orgueil de vouloir réussir cette mission.
Le jour du départ donc, était arrivé et, sans grande surprise, l'inventaire de la cuisine était parfait, chaque chose étant à sa place. Tous les marins étaient revenus à leurs postes, même Joshua le marin grièvement blessé et le bateau grouillait de vie. Les cargaisons avaient été entreposées dans les cales du navire. Le Havets Perle était fin prêt à quitter le port de Bodø. Morten écaillait des saumons frais tandis que Lyra s'attelait à éplucher des légumes, tâche qu'elle maîtrisait parfaitement désormais, quand le sol du bateau se mit à trembler. Elle s'arrêta dans son activité et, se levant, bafouilla au cuisinier :
- Je dois juste … faire quelque chose d'urgent. Je reviens vite.
Morten haussa un sourcil mécontent mais, semblait-il à Lyra, il avait l'air de comprendre ce qu'il se tramait. Il laissa la jeune femme et son dæmon quitter la cuisine, un sourire complice dissimulé sous son épaisse moustache. Lyra et Pan gravirent à grandes enjambées les trois étages du bâtiment central. Ils passèrent devant la timonerie où s'activaient Mette et Hassan avant d'escalader une échelle qui permettait d'accéder au toit. Là, ils retrouvèrent Kirjava et Will, appuyés contre la rambarde, qui se retournaient vers eux. Le jeune homme tendit le bras pour accueillir Lyra contre lui.
- J'avais envie que tu vois ça, dit-il en montrant l'extérieur.
C'est alors qu'elle découvrit la ville de Bodø sous un angle nouveau. La cité s'éloignait alors que le navire progressait dans le chenal. Sous les rayons dorés du soleil, elle scintillait de milles feux, blottie contre les hautes parois des montagnes, géantes de pierres, de glace et de forêts qui plongeaient leurs pieds herbeux dans les eaux clairs du fjord. Lyra distinguait le marché, éternellement agité, les maisons rouges qui bordaient l'eau et le port grouillant de véhicules et de bateaux. Devant ses yeux, le paysage s'estompa lentement pour ne devenir qu'un ensemble d'ombres bleues parsemées de tâches colorées.
- Maintenant, regarde ici, ajouta Will en l'invitant à se retourner. C'est mon moment préféré.
Sous leurs pieds, le grondement sourd des machines s'arrêta et, dans un claquement sonore, les grandes voiles furent déployées, gonflées instantanément par le vent puissant du Nord. Lyra se laissa à la contemplation en s'appuyant doucement contre le corps de Will qui l'encerclait. Elle avait le sentiment d'être à sa juste place.
Les hauts parleurs, disséminés ça et là sur le bateau, grésillèrent et la voix de la capitaine en sorti :
- C'est parti les enfants, direction l'Islande. Nous estimons notre temps de trajet à trois jours. Nous accosterons 24 heures à Reykjavík avant de partir pour la Nouvelle France. Bonne route à tous et toute et merci.
Le voyage se déroula sans encombre. Chacun était à son poste, la mer était calme, tout allait pour le mieux. Lyra se surpris à s'investir autant dans la cuisine, s'adaptant au rythme de Morten qui l'aidait à perfectionner les gestes qu'il lui enseignait, toujours avec beaucoup de calme face à l'impatience immodérée de la jeune femme. Ils avaient fait tomber la barrière du vouvoiement et s'appelait désormais par leurs prénoms. Et puis, surtout, il y avait Will. Will de jour, qui s'appliquait dans son rôle de médecin, qui prenait l'habitude de venir boire un café en cuisine en milieu de matinée « juste pour discuter », toujours sérieux et impliqué. Will de nuit, amant dévorant, épris, qui ne pouvait se passer d'elle comme elle ne pouvait se passer de lui. C'était étourdissant et Lyra se sentait bien, incroyablement bien, en confiance.
Le matin du troisième jour, elle ouvrit les yeux en sentant Will s'agiter et s'étirer longuement à ses côtés. Constatant qu'elle était éveillée, il baissa les yeux et remarqua que le regard de la jeune femme brillait un peu plus qu'à l'accoutumée.
- Bonjour, dit il doucement.
Lyra se serra contre lui et, ne quittant pas son regard, dit :
- Joyeux solstice d'été Will.
Le 21 juin était déjà là et le soleil ne se coucherait pas de la journée. Il la serra contre lui et murmura à son tour :
- Joyeux solstice d'été Lyra.
C'était un jour spécial, ça avait toujours été un jour spécial et ce depuis sept ans.
- Est ce que tu as gardé le rituel ? demanda t-il.
- Bien sûr ! Je n'ai jamais raté un été. J'allais même régulièrement m'assoir sur notre banc. Quand j'avais besoin de calme, de réconfort, de toi … Et toi ?
- Pareil … répondit-il en caressant tendrement son bras, Au début j'y allais tous les jours. Après ça s'est estompé car la vie à repris son court et qu'il fallait bien entrer dans le courant.
Mais oui, j'y retournais quand je pouvais. J'ai même gravé un petit « L+W » sur l'accoudoir gauche.
- Mais moi aussi ! s'exclama Lyra. Mais le droit, pas le gauche.
Ils se mirent à rire devant cet heureux hasard qui n'en était pas vraiment un.
- Je ne pensais jamais pouvoir revivre ça un jour … chuchota Lyra mue par une émotion palpable.
- Moi non plus. Si tu savais … je t'ai cherché partout où je pouvais.
Ils s'enlacèrent, joignant leurs deux cœurs battants à vive allure, pour démarrer correctement cette journée si particulière.
Le Havets Perle accosta quelques heures plus tard au port de Reykjavík et la voix de Mette résonna, via les hauts parleurs, dans la cuisine où Lyra et Morten rangeaient les restes du petit-déjeuner.
- Arrivés à bon port, bravo. Nous restons 24 heures, profitez des festivités.
- Quelles festivités ? demanda Lyra.
- Midsommerdag bien sûr ! répondit le marin en défaisant son tablier, Tu n'as jamais vécu les fêtes du solstice d'été dans le Nord ?
- Non. J'y suis allée plusieurs fois, mais jamais à cette période.
- C'est un moment unique en son genre et les Islandais savent le célébrer dignement ! Il faut que vous alliez en profiter.
Justement, Will passa sa tête dans l'embrasure de la porte, portant le sac et la veste de Lyra.
- Tu es prête ? demanda t-il, On y va ?
Lyra sauta sur ses pieds, jeta son tablier sur le plan de travail puis elle et Pan rejoignirent le jeune homme et Kirjava en saluant Morten.
La ville de Reykjavík s'était en effet parée de couleurs pour la fête. Entre ses maisons blanches aux toits colorés, des centaines de guirlandes en tissus aux couleurs vives avaient été tendues et valsaient au gré du vent. Les rues étaient bondées de personnes vêtues de tenues bigarrées et élégantes qui cheminaient gaiement sur les pavés anthracites. Les enfants se poursuivaient, des fanions bariolés aux mains les hommes et les femmes, en tenues traditionnelles, dansaient main dans la main et parcouraient les rues en chantant et riant sous les rythmes gais des troupes de musiciens. Un groupe de femmes vint poser sur la tête de Lyra une couronne de fleurs sauvages, semblables à celle que chacune portait. Les habitants ouvraient des bouteilles d'aquavit et de bières mousseuses, dressaient des stands, accrochaient des bouquets, servaient des boulettes de poissons fumantes et des tranches de pains noirs garnis de fromages frais et de crudités. L'humeur était douce et joyeuse, le ciel d'un bleu éclatant et les amoureux se laissaient porter allégrement.
Une main surgit de la foule pour saisir le bras de Lyra qui manqua de s'étouffer avec la brochette qu'elle engloutissait avec sérieux. La jeune femme se tourna, surprise, pour tomber nez à nez avec …
- Louise ?!
La française était bien là, le bras en écharpe, sa chevelure dense éternellement tenue par un foulard éclatant et Adolias, son dæmon, perché sur son épaule piaffait de joie. Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre en s'esclaffant, suivies par Tomas qui serra Lyra contre lui avec vigueur. Will, derrière eux, restait interdit devant ces effusions inattendues d'amitié. Lyra se retourna vers lui pour lui présenter ces deux amis.
- Will ! Voici Louise et Tomas, je t'ai parlé d'eux !
En entendant le prénom du jeune homme, Tomas s'avança et lui saisit la main pour la secouer avec énergie.
- Ah ! s'exclama t-il, L'amant du Nord ! Le voilà !
Will le considéra avec perplexité et Lyra secoua la tête, gênée.
- Excuse le, rattrapa Louise en tendant sa main à Will, il est comme ça. Je suis enchantée de te rencontrer !
- De même ! Lyra m'a beaucoup parlé de vous et votre réseau. Je suis impressionné !
La française le gratifia d'un large sourire reconnaissant.
- Qu'est ce que vous faites ici ? questionna Lyra.
- Je pense que tu sais déjà, répondit son amie avec un sourire mystérieux, Venez avec nous ! Il y a quelqu'un que tu pourrais rencontrer.
Lyra, bien qu'éternellement curieuse, se sentit un peu réticente mais déjà Louise l'entrainait à travers la foule. Elle jeta un regard inquiet à Pantalaimon, ils commençaient un peu à connaître le caractère opiniâtre de la femme. Ils arrivèrent devant une auberge aux murs jaunes et dont l'enseigne en métal montrait un cochon chapeauté et rieur. Louise ouvrit la large porte ornée de fleurs fraiches et une odeur chaude mêlant houblon, sueurs et grillades sortie de la pièce. Le lieu était plein à craquer, ils débarquèrent au milieu d'ovations tonitruantes.
- Ah zut, il a terminé, marmonna Louise.
L'assemblée acclamait un homme qui se tenait debout sur une table, au centre de la pièce. Une chevelure blanche, peignée avec soin, couronnait son visage rond et jovial lui même orné d'une élégante moustache aux boucles laquées. Ses yeux perçants scintillaient derrière une paires de lunettes rondes. Il avait visiblement prononcé un discours qui avait enflammé son auditoire. A ses côtés se tenait son dæmon renard à l'allure fière.
- C'est l'homme que je voudrai que tu rencontres, cria Louise dans l'oreille de Lyra pour couvrir le vacarme environnant. C'est un membre important du Réseau Starling.
Lyra observa un instant ce personnage qui descendait de sa tribune improvisée. Habillé d'un complet trois pièces bleu foncé très chic, il ressemblait à tout sauf à l'image qu'elle se faisait d'un révolutionnaire. Louise tira Lyra à travers la foule pour aller à sa rencontre, laissant derrière elles Will et Tomas. Ce dernier invita le jeune homme à venir s'accouder au bar avec lui.
- Qui est cet homme ? questionna Will en acceptant la bière que lui tendait Tomas.
- Marcel Février. C'est l'un des fondateurs du Réseau Starling et, par conséquent, le mentor de Louise. Ça m'étonnerait pas qu'ils essayent de convaincre Lyra de participer voir même de prendre la parole.
- Lyra ? Pourquoi est-ce si important qu'elle participe?
- A cause de la prophétie voyons ! Oh, ne fais pas cette tête, nous sommes bien au courant. Lyra nous a demandé de ne pas trop en dire alors on fait très attention, pas d'inquiétude. Mais Louise est persuadée que si elle acceptait d'être active, ça serait un bénéfice énorme pour le mouvement. Elle a des choses à partager, même si je comprends que ça la dérange d'en parler. C'est votre histoire personnelle après tout.
- Quelle prophétie ?
Tomas le fixa un instant, perplexe.
- Enfin… hésita t-il, la prophétie des sorcières tu sais… Celle qui voulait que Lyra soit la nouvelle Eve tout ça, celle qui parle de vous deux. Non ?
- De quoi tu parles ? redemanda Will en reposant sa pinte, abasourdi.
- Okay, nan, j'ai trop bu. Pardon, c'est franchement pas à moi de te raconter ça.
Il se leva mais Will lui agrippa le bras pour qu'il reste assis et posa sur lui des yeux insistants. Tomas en avait à la fois trop dit et pas assez.
Un peu plus loin, Pantalaimon, perché sur l'épaule de Lyra, assistait à la scène et il somma la jeune femme de se préoccuper de ce qu'il se passait au bar. Lyra, prise par la discussion avec Marcel Février et Louise, jeta alors un coup d'œil vers Will et constata avec stupeur qu'il était devenu blême et qu'il dévisageait avec effroi Tomas emporté dans une tirade qu'elle n'entendait pas. Le jeune homme lui lança un regard affolé. Elle vit ensuite une personne s'approcher des deux hommes et leur dire quelque chose à l'oreille. Tomas ajouta quelque chose à Will qui remplaça son expression anxieuse par une agitation certaine. Ensemble, ils se levèrent et se dirigèrent vers elles.
- Je suis navré Marcel, interrompit Tomas en saisissant Louise par l'épaule pour la pousser vers une sortie, on doit partir. Vous aussi d'ailleurs.
Sans un mot, Will avait prit la main de Lyra, qu'il serra un peu plus que d'habitude, pour suivre le trio d'un pas pressé.
- Qu'est ce qu'il se passe ? demanda t-elle.
- A priori, des agents du Magisterium sont dans les parages et inspectent les lieux de fêtes, répondit Will sans lui adresser un regard. Ça craint pour Louise, ce Marcel Février et … toi. Le reste des participants n'ont pas à s'inquiéter, je crois.
Le groupe avançait rapidement dans une ruelle sombre. Des éclats de voix résonnèrent derrière eux.
- Vous ! Arrêtez vous !
Louise se retourna et siffla un juron dans sa langue. Ils étaient suivis par deux hommes en uniforme accompagnés de leurs dæmons Doberman.
- Là, la place, s'écria le dæmon de Marcel Février en pointant de son museau la place sur laquelle ils arrivaient.
La fête du solstice d'été était une aubaine. Un grand nombre de personne se pressait sur la grande place principale de Reykjavík. Au centre, un large bûcher avait été dressé autour duquel le monde commençait à s'entasser. Le petit groupe se mêla au flot d'individus et disparu des yeux des deux hommes du Magisterium. Tous portait au visage un large sourire triomphant et se félicitait pour avoir berné aussi facilement les deux agents patauds. Tous, sauf Will qui gardait la mâchoire crispée et n'avait toujours pas jeté un regard à Lyra. Elle se plaça face à lui.
- Qu'est ce qui ne va pas ? demanda t-elle inquiète
- Rien. On verra ça plus tard.
Indignée par cette réponse, Lyra le prit par le bras et, fendant la foule de plus en plus compacte, l'entraina à l'écart. Elle s'arrêta à l'entrée d'une impasse où le bruit de la fête avait diminué pour ne devenir qu'une rumeur sourde. La porte d'un pub ouverte sur la ruelle laissait passer quelques éclats de voix et, à côté d'elle, plusieurs chaises et tables étaient entassées. Lyra croisa les bras sur sa poitrine, attendant que Will daigne parler. Ce dernier faisait les cent pas et Kirjava le suivait et se frottait à ses jambes, anxieuse.
- Will, supplia la chatte, calme toi.
- Je suis parfaitement calme, rétorqua le jeune homme.
Pourtant, tout son corps tendu envoyait le message contraire. Il vit son dæmon qui s'était approché de Pan pour l'entourer de son corps agile, comme pour lui signaler d'être vigilant et de ne pas se laisser emporter. Il expira longuement puis posa ses grands yeux noirs et soucieux sur Lyra.
- Je dois te demander quelque chose d'important. J'ai besoin que tu sois complètement sincère avec moi d'accord ?
Elle hocha la tête, alarmée par son attitude.
- Est ce que tu es au courant d'une … prophétie ? A propos de toi, de … nous ?
Lyra compris soudainement que Will était, depuis le début, dans l'ignorance et son sang se figea. Devant son silence, le jeune homme eut un rire amer.
- C'est vrai alors ? Et tu pensais m'en parler un jour ou …
- Je croyais que tu savais toi aussi …
- Et comment est ce que j'étais censé l'apprendre, dis moi ? Je n'ai pas de sorcières ni de réseau de résistance dans mon monde pour me faire des révélations ! D'ailleurs, pourquoi est ce que des personnes que je ne connais pas sont plus au courant que moi de choses qui me concernent, qui NOUS concernent ?!
- Je pensais que Mary …
- Parce que Mary le sait ?! s'écria Will.
- … elle avait même un rôle …
- Quoi ?! Oh bordel…
Une colère sourde grandissait en lui et son corps entier tremblait. Il posa sa main sur son ventre et respira profondément pour se calmer. Il avait besoin de savoir, même si au fond de lui il n'était pas prêt pour la vérité et ses conséquences, et regarda Lyra avec intensité.
- Depuis combien de temps est-ce que tu es au courant ?
- Je ne sais plus. Je crois que je l'ai su peut être 2 ans, 2 ans ½ après nos adieux. Serafina Pekkala est venue me voir et m'a tout dit. Elle pensait que j'arriverai mieux à tourner la page si j'étais au courant. Elle disait aussi que certains clans de sorcières avaient décidé de raconter cette histoire, la mienne, la notre, que le Magisterium en aurait sans doute encore après moi. Elle préférait que je l'apprenne de sa part plutôt que par une rumeur.
- Alors, tu ne savais pas avant que l'on se rencontre ?
- Quoi ?! Mais bien sûr que non !
Will eut un profond soupir de soulagement et ses membres se détendirent instantanément. Il se laissa tomber sur la première chaise venue et prit sa tête entre ses mains. Lyra, elle, restait sur la réserve.
- Qu'est ce que ça aurait changé si j'avais toujours été au courant ? demanda t-elle.
- Ça aurait tout changé Lyra … répondit Will en secouant la tête tristement.
Comme elle ne réagissait pas, il lui prit les mains pour l'attirer à lui.
- Je n'ai jamais douté de toi, je ne doute pas et je ne douterai jamais de toi d'accord ?
- J'ai l'impression que tu as un peu douté quand même, dit-elle affectée.
- Non, écoute. Je suis désolé. C'est juste que… j'ai paniqué. Tomas a commencé à me raconter et je n'arrivai plus à réfléchir clairement. Tout s'embrouillait dans ma tête. Je refusai de croire que tu aies pu tout savoir avant même que l'on se rencontre. Ç'aurait été … j'aurai eu le cœur brisé à jamais, je pense, au point de ne jamais m'en remettre…
Un instant de silence et il ajouta :
- J'ai besoin d'entendre. J'ai besoin que tu me racontes, avec tes mots.
Lyra eut un mouvement de recul, alarmée par sa demande.
- Maintenant ?
- J'en ai besoin Lyra. Tu ne peux pas me laisser comme ça, avec juste ce que Tomas m'a raconté. Je ne sais même pas si il a tout dit et si ce qu'il a raconté est correct. S'il te plait.
Il la fixait avec insistance et elle eut la gorge serrée. Ressasser tout ça, les propos de Serafina, tout ce qu'elle avait compris et tout ce qu'elle ne comprenait pas, tout ce qu'elle avait enseveli en elle pour se permettre de vivre une vie normale, c'était difficile. Pan lui donna un petit coup de tête contre le mollet pour l'encourager. Elle devait ça à Will, lui qui avait quitté son monde pour la retrouver alors que tout espoir semblait perdu. Alors elle tira une chaise pour venir s'installer à ses côtés, plongea ses mains dans les siennes et raconta. Elle commença par lui expliquer ce qu'il savait peut être déjà : l'Autorité, le Magisterium et ses pouvoirs, sa volonté de détruire la Poussière qui était considérée comme le péché pur. Ensuite elle continua en lui expliquant avec des mots choisis avec parcimonie ce qu'elle avait compris de cette Prophétie. Qu'elle, Lyra Belacqua dite Parle-d'Or, devait faire un choix qui changerait le monde, qu'elle devait rendre la liberté et le libre-arbitre et que pour cela, elle succomberait et que Will intervenait à ce moment là. Elle lui révéla enfin ce qu'il ignorait vraiment. Que cet être si faible, si vieux, qu'il avait libéré de sa prison grâce au Poignard Subtil n'était autre que l'Autorité elle-même. Au fur et à mesure qu'elle déroulait son récit, Will gardait le visage fermé, les yeux rivés sur elle, absorbant chacun des mots, tentant de les ranger, de les comprendre.
- Quand Serafina Pekkala est venue me trouver pour tout me révéler, je n'ai jamais été aussi en colère, poursuivit-elle d'une voix sombre. Je devais avoir quinze ou seize ans. J'étais trop jeune pour savoir ça, c'est beaucoup trop lourd à porter, surtout à un âge où tout se construit. Je lui en ai beaucoup voulu et j'ai eu des mots très durs… Je ne l'ai plus jamais revu depuis et nos échanges se cantonnent à Kaisa…
- Et maintenant ?
Elle posa ses mains autour du visage du jeune homme.
- Maintenant j'ai rangé cette colère dans une petite boîte que j'ai enfoui tout au fond de moi. Et tu devrais faire pareil. Ce qui est passé appartient au passé et n'a pas sa place dans le présent.
- Ce n'est jamais sain d'enfouir …
- Peut-être, mais je refuse qu'elle sorte et qu'elle gâche tout. Surtout maintenant.
- Les propos de Kaisa ont plus de sens maintenant, ajouta Will songeur. Es-tu si puissante que ça ? Que tu peux changer le cours des choses, comme ça ?
- Je ne sais pas, je m'en fiche un peu, soupira t-elle. Je ne veux pas y penser… Comment tu te sens ?
Will haussa les épaules. Il essayait d'assimiler tout ce qu'il avait appris mais c'était beaucoup trop imposant. Lyra lui apparaissait sous un jour nouveau et il n'avait aucune idée de comment gérer tout ça. Son esprit bouillonnait.
- Je vais avoir besoin d'un peu de temps pour digérer tout ça, je crois.
Il posa son front contre celui la jeune femme qui déposa ses doigts frais contre sa nuque. Ils restèrent de longues minutes ainsi, en silence. La clameur de la foule en liesse et les musiques festives résonnaient au loin mais Will n'entendait rien d'autre le battement rapide du cœur de Lyra qui résonnait entre eux deux. Il redressa le visage et observa la jeune femme. Sa tempête intérieure était passée, mais pour combien de temps encore ? Il se sentit saisi d'une émotion brute qui se coinçait dans son ventre. Pantalaimon vint se frotter à lui comme pour tenter de le rassurer.
- Ecoute, commença Lyra d'une voix posée et sérieuse, je sais mieux que quiconque ce qu'il se passe dans ta tête maintenant. Je sais que c'est difficile à comprendre et à accepter. Moi même je ne saisis ni ne connais tout. Mais on est ensemble pour surmonter tout ça d'accord ? L'amour que j'ai pour toi n'est pas écrit par une prophétie, il est bien réel et sincère et j'ai besoin que tu me crois pleinement là dessus.
Les traits du visage du jeune homme se détendirent au fur et à mesure qu'elle parlait. Il approcha son visage du sien pour l'embrasser avec tendresse.
- Bien sûr que je te crois.
Elle lui sourit, l'émotion au bord des yeux et lui prit la main.
- On y retourne ? Ce serait bête de rater ça quand même.
En revenant sur la place, ils ne retrouvèrent pas tout de suite Louise et ses compagnons. C'est en entendant siffler derrière eux qu'ils constatèrent que le trio s'était installé à la table d'un pub et les attendait.
- Est ce que tout va bien ? s'enquit Louise.
Lyra hocha la tête en s'asseyant et jeta un regard désobligeant vers Tomas qui grimaça. L'homme dénommé Marcel Février se pencha vers la jeune femme. Il avait gardé le même éclat intense dans les yeux.
- Avez vous réfléchi à ma proposition, Mademoiselle Parle-d'Or ?
- Pas encore Monsieur Février. Je dois réfléchir encore un peu. Je vous répondrais demain matin si cela vous convient, nous aimerions profiter de la fête.
Février hocha la tête d'un air entendu puis leva le bras pour héler un serveur qui passa.
- Garçon, votre meilleur Tokay s'il vous plait ! Je veux célébrer à notre rencontre et, je l'espère, à une prochaine collaboration.
Lorsque minuit sonna, le grand bûcher s'embrasa sous le soleil pâle et les cris de joie. Il annonçait officiellement la fin de la période faste des journées éternelles qui laissait sa place aux jours qui raccourcissaient. La foule chantait et dansait autour du brasier, certains jetaient les fleurs qu'ils avaient dans les cheveux ou les mains. Tomas expliqua qu'ainsi, ils remerciaient la nature de leur avoir apporté des jours fertiles pour préparer la saison sombre. Will essayait de mettre de côté ce qu'il avait appris quelques instants plus tôt pour profiter de la fête. Toutefois quand il regardait Lyra danser et rire aux éclats, il ne pouvait s'empêcher d'être inquiet. Des centaines de questions se battaient dans sa tête. Etait-elle constamment en danger ? Y a t-il une suite à cette prophétie ? Comment pouvait-elle vivre avec ce poids sur ses épaules ? Mais quand elle jetait ses bras autour de son cou pour l'embrasser en riant, tout semblait plus simple et évident. Ils affronteraient les épreuves ensemble, comme ils l'avaient toujours fait.
Ils rentrèrent au navire aux premières heures du matin, joyeux et légèrement ivres. La couronne de fleurs de Lyra, accrochée à la poignée de leur chambre, signalait à qui voulait bien le comprendre leur souhait d'intimité et de tranquillité.
