Le départ pour la Nouvelle France aurait lieu dans quelques heures et Lyra souhaitait tenir sa promesse faite à Marcel Février, le cofondateur du réseau Starling, de le retrouver pour lui apporter sa décision. Alors, elle quitta le bateau tôt après cette courte nuit, en compagnie de Will et de leurs dæmons.

Elle avait eu une longue discussion sérieuse avec Will et Pan pendant la nuit. Le français à la moustache élégante voulait faire de Lyra la figure de proue de son mouvement. Il voulait qu'elle s'investisse, qu'elle voyage avec lui pour mobiliser les troupes et lancer des opérations spéciales. Il avait besoin de son visage, de son histoire et de son intelligence. Lyra était partagée. Elle était mal à l'aise avec son insistance mais, d'un côté, avait à cœur de pouvoir aider ce mouvement qu'elle considérait comme important. La discussion qu'ils avait eu tous les trois lui apporta les conseils dont elle avait besoin. Mais au cour de la nuit, Will et Kirjava avaient assisté, sidérés, à un échange verbal virulent entre la jeune femme et la marte des pins, chacun se lançant des reproches et des piques. Lyra avait fini par quitter la chambre, agacée, pour prendre une douche, tandis que Pan s'était roulé en boule en bougonnant, sur la banquette. Finalement, au moment du départ, le dæmon avait retrouvé sa place sur l'épaule de Lyra, comme si de rien n'était. Bien que troublés par la situation, ni Will ni la chatte n'osa aborder le sujet, sentant bien que c'était un point sensible.

Ils sortirent donc tous les quatre, et avancèrent vers la place principale de Reykjavík. Le ciel s'était alourdi de nuages, comme si la nature avait compris le signal de la nuit passée et préparait les humains à des journées moins éclatantes. Comme convenu, Marcel Février était attablé à une terrasse de café avec Louise et Tomas. Les deux français discutaient tandis que le germain griffonnait sur un carnet, Anke la tête posée sur sa cuisse.

- Avez vous réfléchi ? questionna Martin alors que le couple s'installait et que Will commandait deux cafés sans croiser le regard de Tomas qui demeurait embarrassé par les évènements de la veille.

- Oui, répondit Lyra, mais je suis navrée de ne pas pouvoir donner suite à votre demande.

Martin ne pu s'empêcher de cacher sa déception.

- Malgré toute la symbolique derrière elle, c'est histoire lourde et personnelle, enchaîna la jeune femme. Nous ne voulons pas qu'elle soit utilisée n'importe comment. Nous restons vos soutiens et voulons pouvoir vous aider mais sans être sur le devant. Vous pouvez évoquer la prophétie, raconter certains de ses évènements mais sans jamais prononcer mon nom ou celui de Will. C'est quelque chose de difficile à porter et nous aimerions que vous respectiez cette décision. Pouvons nous compter sur vous ?

Février ne répondit rien. Il sortit une pipe de sa poche, la bourra de tabac et l'alluma. Un panache de fumée épicée s'échappa du coin de ses lèvres. Louise tendit le bras et posa sa main sur celle de Lyra en lui lançant un sourire amical.

- Bien sûr que tu peux compter sur nous. Tu as ma parole. Nous respecterons vos vies.

- J'ai besoin de votre parole à vous, Monsieur Février. répliqua Lyra, le visage sévère.

Il regarda les deux femmes qui le fixaient avec insistance puis opina du chef.

- Très bien. C'est entendu. Nous avons besoin de cette histoire pour faire révéler au monde le tissu de mensonges et faire tomber ce foutu Magisterium. Mais elle sera utilisée à bon escient et toujours en respectant votre anonymat et votre vie privée, vous pouvez me faire confiance. Je suis quand même un peu déçu, Mademoiselle Parle-d'Or, je ne le cache pas. Mais je suis heureux tout de même de vous savoir à nos côtés. Où allez vous ensuite ?

- En Nouvelle-France. Le navire sur lequel nous sommes engagés doit faire une livraison et nous avons quelque chose de très important à faire à Montroyal.

- Alors laissez moi vous donner la liste de nos membres les plus éminents là bas. Si vous avez le temps et la possibilité d'aller les voir, pour discuter avec eux, ce serait formidable.

« L'obstination est peut être un fait très culturel chez les français », songea Lyra en acceptant avec un sourire poli. Ils restèrent une petite heure à la terrasse du café qui se remplissait en même temps que les rues. Lyra discutait de politique internationale avec Louise et Marcel tandis que Will écoutait silencieusement et que Tomas continuait de dessiner dans son coin. L'heure du départ approchant, ils prirent congés les uns des autres.

- Vous ne craignez jamais pour votre sécurité ? questionna Lyra en serrant la main de Marcel.

- J'ai l'habitude vous savez. Dans mon pays, nous avons une bonne organisation pour résister, je sais passer entre les mailles. Vous par contre, faites attention à vous. Quelque chose me dit que les agents d'hier vous ont remarquée et ne sont pas ravis de votre présence à nos côtés.

- Soyez prudents, ajouta Louise en serrant la jeune femme contre elle. Ecrivez nous quand vous arriverez. Et ne t'en fais pas, je veille sur Marcel pour qu'il tienne sa promesse.

Ce fut au tour de Tomas de l'étreindre et puis, arrivant devant Will, il eut un sourire gêné.

- Je suis vraiment désolé pour hier soir … s'excusa t-il.

- Ça va aller, répondit le jeune homme sans une once de rancœur dans la voix, Il fallait bien que je sois au courant un jour. Je pense que tu as juste précipité un peu les choses.

Tomas lui tendit alors une feuille qu'il avait arrachée de son carnet.

- Prends ça comme gage d'excuse.

Will déplia le papier et découvrit avec stupeur que, pendant ce moment de réunion, Tomas les avait dessiné, lui et Lyra, au crayon à papier. C'était un portrait d'eux deux, côte à côte, dans l'exact posture qu'ils arboraient ce matin-là : les visages tournés vers un interlocuteur invisible, elle souriante en train de parler et lui le menton posé dans sa main aux doigts manquants, attentif. Et sur leurs épaules, il avait rajouté Pan et Kirjava qui se reniflaient. Le jeune homme était impressionné par la qualité du trait, léger et réaliste, qui avait été réalisé en si peu de temps.

- Vous deux êtes vraiment des âmes sœurs hein ? ajouta Tomas en fourrant nonchalamment ses mains dans ses poches. Prenez soin de vous.

Will eut un léger sourire et salua l'homme blond avant de rejoindre Lyra qui l'attendait un peu plus loin. Ils rentrèrent à temps sur le bateau, se délestant de leurs effets dans la chambre et Will déposa le dessin de Tomas à côté de la photo de sa mère. Le sol se mit à nouveau à trembler et tous les deux, un sourire complice au visage, se précipitèrent sur le toit du bâtiment central pour admirer la rayonnante Reykjavík qui s'estompait au loin. La voix de Mette résonna une nouvelle fois :

- C'est parti les enfants, direction la Nouvelle France. Cette fois, nous estimons le voyage à deux bonnes semaines, peut être un peu moins si le temps est clément. Nous avancerons doucement pour ne pas endommager notre cargaison. Bonne route et merci.

Le Havets Perle reprit son rythme de croisière, celui d'un bateau cargo fendant l'océan à moyenne vitesse et où l'activité ne cessait jamais. Le jour, chaque marin s'afférait à sa tache, de la timonerie aux machines, en passant pas l'entretien des locaux. Le soir, l'équipage se retrouvait pour des repas animés qui se concluaient souvent par des chants marins harmonieux qui racontaient la mer, l'amour qui attend sur le port et les légendes d'autrefois. Parfois, Lyra se laissait emporter et contait des histoires inventées ou réelles. Elle narrait des histoires de sorcières, d'ours en armure, d'enfants qui courent sur les toits, faisait revivre Roger et Lee. Elle brodait autour de ces vies qu'elle avait côtoyé, transformait en légendes irréelles les histoires de mondes parallèles, de Poignard Subtil et de guerres des anges. Will la laissait relater leurs aventures car il voyait dans le regard des marins un émerveillement enfantin et, surtout, que ces derniers pensaient ces histoires inventées de toutes pièces. Un auditoire habitué s'était forgé autour de la jeune femme, attendant avec impatience qu'elle prenne la parole. Les langues se déliaient en résonances de ses histoires, certains racontaient des brides de leurs vies passées et Lyra comprit rapidement ce que Will entendait par « des marins singuliers ». Ici la fuite d'une maison abusive, là un passé de torture pour des faits d'hérésie et là encore, un rejet d'un logis pour orientation sexuelle non conforme à ce que la société attendait. Il y avait des histoires heureuses bien sûr, des drôles aussi bien que la plupart était triste. La présence et l'éloquence de Lyra apaisait un peu les tourments.

Will était agréablement surpris de constater à quel point tout semblait naturel. Lyra s'était adaptée à l'équipage avec une facilité déconcertante. Là où lui peinait à s'ouvrir et à créer des liens, elle avait gagné la confiance des marins en un claquement de doigt. Et entre elle et lui, tout était fluide et évident. Les mots, les gestes étaient instinctifs, comme si ils ne s'étaient jamais quitté en sept ans, tout en se découvrant un peu plus chaque jour. Pour la jeune femme, la discussion eue dans l'impasse à Reykjavík avait été bien rangée au fond d'elle. Elle n'aborda plus le sujet bien que Will en brûlait d'envie, mais il respectait son choix. Parfois, lorsqu'il croisait son propre regard dans le miroir, il se raillait lui même : « Bonjour, Will Parry, médecin sur un navire et tueur de Dieu au passage » avant de pousser un soupir las. Tout ça était tellement imposant qu'il préférait en rire que de se laisser écraser.

Lyra s'accommodait au balancement du navire, grâce à Will. Il lui préparait des tisanes pour prévenir le mal de mer, tisanes dont le goût était atrocement âpre mais qui avaient le mérite d'être efficaces. Quand le bateau arriva en pleine mer, elle comprit rapidement que la houle pouvait être désagréable et le remerciait chaque jour d'être aussi prévenant. Parfois, elle s'enfermait pour plusieurs heures dans le bureau de Mette. La capitaine la faisait appeler pour qu'elle puisse interroger l'aléthiomètre. Elle avait d'abord posé des questions compliquées, dont elle était la seule à avoir les réponses, pour tester la fiabilité de la jeune femme. Quand elle constata, avec satisfaction et épatement, que Lyra disait vrai, elle l'interrogea sur des routes à suivre, des personnes à contacter, des rumeurs à confirmer. La capitaine était la seule à rester imperméable au bagout de Lyra, ne s'ouvrant jamais, ne laissant rien transparaître de sa vie personnelle, au grand désespoir de la jeune femme qui désirait secrètement gagner sa confiance et qu'elle lui apprenne les rudiments de la navigation. Mais ce n'était pas si grave au fond, Lyra avait Will et un endroit où, désormais, elle se sentait en sécurité.


Ils avaient quitté les terres Islandaises depuis un peu plus d'une semaine quand la première crise frappa Will.

Il terminait de suturer une plaie sur l'avant-bras d'un mécanicien quand sa main fut prise de tremblements violents qui lui fit lâcher son matériel dans un juron.

- Tout va bien Doc ? lui demanda le marin.

- Ça va, donne moi juste une minute … répondit Will en se tenant la main.

Il attendit quelques instants puis le tremblement cessa. Il pu bander le bras du marin et lui prodiguer ses conseils. Mais le tremblement revint plusieurs fois les jours suivants. Graduellement, il s'intensifia. S'il ne concernait que sa main droite au début, il gagna progressivement son bras puis son autre main. Les contractions de ses muscles commençaient à le faire souffrir sans compter sur la fatigue qui prenait de plus en plus de place, tiraillant son corps et son esprit.

- On devrait en parler à Lyra, avait finit par lui conseiller Kirjava le jour où il avait lâché un bocal d'huile de calendula qui s'étaient brisé sur le sol.

- Pourquoi faire ? Ça va juste l'inquiéter et elle n'a pas besoin de ça.

- Elle le sentira et puis, elle doit savoir. On ne sait pas ce qu'il va se passer, Will. Tu sais aussi bien que moi que ça a commencé bien plus tôt que ce qu'on avait envisagé.

Comme il ne répondait pas, la chatte rétorqua :

- Elle finira par le savoir à un moment donné, tu la connais. Je ne suis pas sûr qu'elle soit ravie que tu lui mentes.

- Je ne lui mens pas ! Je dissimule juste un tout petit peu de réalité pour ne pas l'inquiéter.

- Un mensonge dans d'autres termes…

L'après-midi même de cette conversation, Lyra arriva sur le toit du bâtiment principal où il se reposait, adossé à la rambarde, laissant le vent caresser son visage. Ils avaient fait de cet endroit un petit havre de tranquillité, s'y rejoignant quand la météo le permettait pour lire, discuter, s'embrasser ou regarder la valse des mammifères marins qui jouaient à la course avec le navire. Dernièrement, ils avaient pu observer un pod de cinq baleines au loin et avaient été émerveillés de voir ces élégants mammifères faire cracher leurs évents et tendre leurs nageoires hors de l'eau. Will entendit les pas de Lyra s'approcher et n'osa pas soutenir son regard qu'il devinait comme sévère. Elle s'installa face à lui et lui prit la main. Il ouvrit finalement les paupières pour constater, avec un peu de soulagement, qu'elle n'était pas agacée. Elle était inquiète.

- Qu'est ce qui ne va pas ? demanda t-elle.

- Tout va bien. Je suis juste un peu fatigué.

- Will … pas à moi… je sais bien que ce n'est pas une fatigue habituelle. J'ai bien vu que parfois tes mains tremblent et que tu fais plus souvent des siestes.

Il regarda les doigts de la jeune femme qui se mêlaient aux siens. Elle avait déjà compris.

- Qu'est ce qu'il va se passer ? Dis le moi …

- Je ne sais pas, soupira t-il. J'ai déjà eu des coups de fatigue mais j'ai toujours passé la fenêtre avant que ça n'évolue. Je ne sais pas quelle va être la prochaine étape… La dernière fois, nous ne sommes pas restés très longtemps dans mon monde. On avait peur de vous louper, tu comprends. On se disait qu'on aurait le loisir de repasser la fenêtre un peu plus tard, avec vous. Alors on est restés environ une heure mais je ne pense pas que ce soit assez… Mais je ne veux pas que tu t'inquiète pour moi. Ça va aller.

- Tu n'en sais rien. Je m'inquièterai tant qu'on aura pas trouvé la fenêtre de Nouvelle France.

Elle avait raison, Will savait que ça n'irait pas. Ça ne pouvait pas aller mieux.

- Comment tu te sens maintenant ? s'enquit-elle.

- Fatigué surtout. J'ai l'impression de passer mon temps à dormir et de ne jamais être reposé. Et puis mes bras tremblent sans prévenir. Je n'arrive pas à les contrôler, c'est frustrant …

- Est-ce que tu veux que j'interroge l'aléthiomètre ? Il a peut être une idée...

Il secoua la tête. Il craignait autant qu'elle que l'aléthiomètre donne des mauvaises nouvelles plutôt que des conseils. Elle s'installa à côté de lui, le front soucieux, sa main serrant toujours la sienne. Il posa sa tête contre son épaule et ferma les yeux à nouveau.


Lyra fixait le mur, le regard dans le vide et la mâchoire serrée. Elle laissait couler de l'eau dans une large casserole sans réaliser que le liquide avait dépassé le bord du récipient et qu'il débordait à gros bouillons. Elle fut tiré de sa rêverie anxieuse par la main de Morten qui surgit pour fermer le robinet. Il lui jeta un regard interrogateur.

- Je suis vraiment très inquiète… dit-elle, le visage grave.

- Moi aussi, répondit-il, Est-ce que c'est parce qu'il est éloigné de son monde depuis trop longtemps ?

Lyra tressaillit. Un petit sourire se dessina sous la moustache immaculée du marin.

- Depuis quand est ce que tu sais ?! s'exclama la jeune femme.

- Oh depuis Alexandrette.

Lyra le fixait avidement pour avoir la suite. Alexandrette … c'était là où le navire avait accosté avant que Will ne la retrouve la première fois. Mais Morten s'était replongé dans la confection de sa pâte à tarte. C'était une habitude chez lui, il annonçait des choses puis se taisait comme si cela suffisait.

- Et donc ? le pressa Pan, qui partageait l'exaspération de la jeune femme.

- Et donc quand on est retournés à Alexandrette, il était triste et contrarié, raconta Morten, Il s'était un peu plus renfermé sur lui même, traînant sa morosité comme un vieux boulet. Ça devenait un peu pesant, alors je l'ai fait boire.

Lyra ouvrit de grands yeux étonnés.

- Ce n'est pas commun pour lui hein ? Il était déjà un peu taciturne de nature, mais j'avais remarqué que quand il avait bu un peu de bière, il s'ouvrait un peu plus. Alors un soir, je l'ai pris entre quatre yeux et je lui ai servi plus de bière qu'il ne faudrait. Et il a tout sorti.

- Tout ?

- Absolument tout. Comme si ça débordait de lui et que ça l'étouffait, tu vois ? Il m'a parlé de sa mère, des hommes qui l'épiaient, qu'il en avait tué un ! Je le connaissais introverti mais pas meurtrier.

- C'était de la légitime défense, rétorqua Lyra.

- Je ne juge pas. Il m'a parlé qu'il avait fuit grâce à une fenêtre sur un autre monde, une ville, Cita…

- Cittàgazze.

- Voilà. Et de comment vous vous êtes rencontrés. Que tu avais un air sauvage et qu'au début, tu l'agaçais.

Il eut un rire éclatant devant la mine déconfite de Lyra.

- Il m'a raconté tout ce que vous avez vécu ensemble. Les mondes que vous avez traversés, celui des morts et tes amis là-bas. C'était un peu fouillis, les gens saouls, tu sais… Il ne tarissait pas d'éloges sur ton courage et ton impertinence. Il a raconté comment il avait compris qu'il était amoureux de toi mais que vous deviez finir vos vies séparés à jamais et à quel point il avait pu en souffrir. Et enfin, comment il avait fait pour te retrouver et qu'ensuite il devait attendre encore. On ne se connaissait que depuis quelques semaines mais on avait déjà tissé un genre d'amitié. Je ne l'avais jamais vu comme ça. Il avait l'air dévasté. Vous avez de la chance de vous êtes retrouvés. Je sais que la capitaine vous demande de la discrétion mais crois moi, Will a l'air plus épanoui et détendu depuis que tu es à bord. Et tout le monde vous apprécie, vraiment.

Lyra baissa les yeux, émue et sans mot. Soudain, une sirène stridente se fit entendre dans tout le bateau suivie par la voix de Mette dans le haut parleur.

- Ici la capitaine. Une tempête arrive droit sur nous et elle ne sera pas tendre. A vos postes, faites attention à vous et à vos compagnons.

Morten lâcha un juron et commença à ranger. Son dæmon, qui d'ordinaire restait à l'extérieur du bâtiment, entra prestement dans la cuisine.

- Ok, dit le danois avec gravité, il faut que l'on range tout soigneusement. Rien ne doit dépasser, rien ne doit trainer, les placards doivent être bien fermés à double tour, d'accord?

Lyra hocha la tête, paniquée. Sous ses pieds, elle sentait la houle qui devenait de plus en plus forte et son équilibre se faisait précaire. Ils s'activèrent pour laver, ranger et enfermer tout ce qui trainait. Will surgit dans la cuisine, l'air grave et épuisé.

- Est-ce que tout va bien ? s'enquit-il.

- Oui, ça va al… aïe, merde !

Une vague plus grosse que les autres avait fait tanguer derechef le bateau et cela avait fait trébucher Lyra sur le coin du plan de travail. Elle s'était violemment cogné la hanche. Comme Will se précipitait vers elle, elle l'interrompit avec un sourire tout en frottant son côté douloureux.

- Ça va aller, je t'assure ! Qu'est ce que tu as à faire ?

- Je dois descendre aux machines aider un mécanicien qui vient de s'ouvrir la tête.

- Et bien file ! Qu'est ce que tu attends ? le gronda la jeune femme.

Il quitta les lieux, non sans l'avoir embrassé une dernière fois et Lyra retourna à son rangement. Désormais, le bateau se balançaient violemment. Le ciel s'était assombri, plongeant la pièce dans une obscurité inquiétante percée par les éclairs qui frappaient l'écume. La pluie battait avec férocité les hublots et le vent sifflait contre les murs du bâtiment. En cuisine, personne ne parlait, bien trop occupé à tout remettre à sa place. Quand se fut chose faite, Morten invita Lyra à s'assoir à même le sol.

- On ne peux pas aller aider ailleurs ? demanda la jeune femme.

- On ne sera pas d'une grande utilité, crois moi. Ces marins savent comment procéder, que ce soit en cabine, en machine ou auprès des cargaisons, ils en ont connu d'autres. Si ils ont besoin de nous, ils nous appelleront. En attendant, il faut que l'on reste ici.

Même assise, Lyra n'arrivait pas à garder l'équilibre, sentant quand le bateau plongeait dans un creux et quand, ensuite, il escaladait une vague immense. Elle n'avait jamais vécu de tempête, encore moins en mer, et sa curiosité se montra plus forte que sa peur. Elle voulait voir, elle avait besoin de voir ce qu'il se passait à l'extérieur. Faisant fi des risques qu'elle allait prendre, elle se leva et se précipita dans le couloir, sous les cris de Pantalaimon, Morten et son dæmon qui la sommaient de revenir. En arrivant devant la porte qui menait au pont, elle s'arrêta, terrifiée. Par le hublot, elle voyait les voiles repliées qui se balançaient dangereusement contre les mâts. Des gerbes de pluie fouettaient le sol avec virulence alors que l'océan déchaîné s'acharnait sur le navire. La lueur des éclairs qui parsemaient le bouillonnement hargneux n'offrait qu'un aperçu cauchemardesque. Le bateau plongeait dangereusement contre une vague qui se dressait si haut qu'elle cachait le ciel chaotique. Le choc avec la proue fut terrible et projeta Lyra contre la porte qui céda. Le déluge s'abattait sur elle, griffant son visage et emmêlant ses cheveux et elle se sentit aspirer par le vent tempétueux. La main de Morten lui saisit l'épaule pour la faire revenir à l'intérieur, il la lâcha dans le couloir, où elle s'écroula de tout son long, et ferma l'ouverture à double tour. Il la releva ensuite par le col, le visage rouge de fureur, pour la pousser dans la cuisine.

- Tu veux finir noyée, idiote ?!

Lyra n'ajouta rien, terrorisée. Sa tête la lançait, elle avait du se cogner dans sa chute. Les pulsations des machines avaient gagné en intensité et faisait vibrer le cargo tout entier.

- La capitaine doit être en train de changer de bord pour ne plus être face aux vagues et se mettre dans leur sens, cria Morten. Ça va secouer un peu plus le temps que le bateau se remette en place, accroche toi !

Mais ils n'eurent pas le temps de s'installer qu'une vague plus grande, plus intense encore frappa le côté du bateau qui pencha un peu plus. La puissance de la collision fit céder l'un des hublots et des flots déferlèrent à grandes eaux dans la pièce, inondant les meubles, le sol et Lyra qui tentait de refermer la fenêtre. Morten vint à son secours. Il maintenait le hublot fermé et lui ordonna d'aller chercher des planches et des outils dans une réserve située à proximité. Lyra, trébuchant et s'accrochant comme elle le pouvait aux murs et aux portes, ne vit que le chaos qui se propageait à l'extérieur comme à l'intérieur. Avec Morten, elle cloua des planches à la fenêtre cassée pour faire une barrière sommaire. Quand ils eurent terminé, le danois la fit s'assoir puis lui appliqua une serviette remplie de glace sur le front où était apparue une épaisse bosse et prit place à ses côtés. Le vent hurlait encore à l'extérieur, et la houle, toujours puissante et désordonnée, s'escrimait à battre la coque. Toutefois, les vibrations s'étaient légèrement calmées : Mette Rasmussen avait réussi à redresser son navire. Lyra grelottait de froid, de peur et d'inquiétude alors Morten passa ses larges bras autour de ses épaules pour la réchauffer et la calmer, et Pan se blottit contre sa poitrine.

- Désolé de t'avoir traité d'idiote, dit le cuisiner.

- C'était mérité, ironisa Lyra en tremblant.

Elle replia ses jambes contre sa poitrine et posant sa tête contre l'avant bras du marin. Ses cheveux dégoulinaient d'eau glacée contre ses tempes et ses vêtements lui collaient désagréablement à la peau. Le bras du cuisiner, qui encerclait toujours ses épaules, l'aida à calmer ses tremblements. Elle ferma les yeux et écouta avec attention le vent qui hurlait encore comme une troupe de harpies enragées, contractait son corps pour le maintenir droit et priait pour que l'accalmie arrive. Durant de longues minutes interminables, la tempête continua sa rage puis, enfin, elle s'éloigna lentement. Lyra rouvrit les yeux. Par le hublot survivant, elle aperçut un rayon de soleil salvateur. Morten se redressa et l'aida à se relever. Ses jambes vacillèrent et elle dut se tenir un instant au plan de travail. Bientôt, un soleil lumineux pénétra dans la pièce et le roulis lent et sûr de l'océan reprit son rythme. Ils attendirent encore quelques minutes, en silence, puis les hauts parleurs grésillèrent et Mette Rasmussen s'exclama :

- Okay ! C'était intense ! J'espère que tout le monde va bien, nous descendons vous voir.

Lyra guettait fébrilement la porte et, à son grand soulagement, vit enfin apparaître Will. Ils oublièrent un instant les convenances imposées pour se précipiter l'un contre l'autre.

- Qu'est ce qu'il s'est passé ?! demanda t-il inquiet en analysant son visage.

- Rien, mentit Lyra, j'ai juste…

- Elle a voulu voir de plus près à quoi ressemblait une tempête, coupa Pan C'était moins une. Heureusement que Morten était là.

Will écarquilla les yeux tandis que le cuisiner approuvait en hocha son crâne chauve. Lyra tenta de temporiser.

- Tu as frôlé la mort, mais tout va bien, persifla la marte des pins.

- La curiosité est un vilain défaut, dit Morten pour en rajouter une couche.

Lyra leur lança un regard courroucé. Will l'enlaça en tremblant.

- Je suis heureux que tu sois saine et sauve.

On frappa à la porte. La capitaine et son second se tenaient dans l'embrasure, tous les deux avaient les traits tirés. Lyra et Will restèrent l'un contre l'autre mais Mette ne sembla pas le remarquer.

- Tout va bien ici ? demanda t-elle.

- Ça va, répondit Morten, Quelques réparations à envisager mais rien de grave. Vous prenez un verre ?

Il ouvrit un placard et sortit une bouteille sans âge ni étiquette. Hassan tapota l'épaule de la capitaine et lui fit signe qu'il descendait voir aux machines si tout allait bien et quitta donc la cuisine pour se diriger vers les cales. Mette s'appuya contre le plan de travail, acceptant le petit verre réconfortant que lui tendait Morten.

- A ce foutu océan capricieux, déclara t-elle en tendant son verre.

Ils trinquèrent et burent en silence. Puis Will plissa les yeux, Mette secouant vivement la tête en exhalant et Lyra toussa sous la sensation de brûlure provoquée par le breuvage. Seul Morten se lécha les lèvres, hochant la tête de contentement comme si il avait bu un simple sirop.

- Qu'est ce que c'est que ça ? grimaça la jeune femme.

- Aquavit maison, répondit Morten très sérieusement en remplissant une nouvelle fois les verres, Fait par ma mère, que Dieu la garde.

- Vous avez une mine affreuse, commenta la capitaine en observant l'allure désordonnée de Lyra.

Cette dernière fit une moue sarcastique. A ses côtés, Will se frotta longuement les yeux. Ses membres subissaient encore de violents tremblements. Ils n'étaient pas provoqué par la frayeur de la tempête, Lyra le savait.

- Ça va doc ? questionna la capitaine.

- Oui, ne vous inquiétez pas, répondit Will comme à son habitude, Je suis resté tout du long aux machines pour veiller sur Achille qui s'était ouvert le front et c'était mouvementé. Des gars l'ont remonté dans sa cabine, j'irai le voir tout à l'heure. D'ailleurs, il faut que j'aille voir si tout le monde va bien.

Il se redressa lentement et, pendant qu'il parlait, Lyra rassembla les verres pour les poser dans l'un des éviers. Une grande fatigue s'empara de son corps. Elle désirait une longue douche chaude et une bonne sieste avec Will à ses côtés. Ils l'avaient bien mérité.

- Lyra ! s'écria soudainement Pan derrière elle.

Elle eut juste le temps de se retourner et d'ouvrir les bras pour réceptionner Will qui, sans bruit, s'effondra sur elle.