"Don't you know that I'll be around to guide you
Through your weakest moments to leave them behind you?
Returning nightmares, only shadows"
José Gonzàlez - Crosses
La suite des évènements restaient confus dans l'esprit de Lyra. Elle se rappelait s'être affaissée sous le poids du corps inanimé de Will, lâchant les verres qu'elle tenait alors. Ils s'étaient brisés à ses pieds. Morten et la capitaine s'étaient précipités vers eux, hélant ensuite un marin pour venir les aider à transporter le jeune homme inconscient dans sa chambre. Elle avait tenté de le réveiller, le secouant, l'appelant, mouillant ses joues, frictionnant ses membres mais rien ne fonctionnait, Will restait inconscient. Kirjava, particulièrement affaiblie elle aussi, restait blottie contre son humain, sans rien dire. Les premières heures furent source d'une grande panique pour Lyra. Elle allait et venait dans la chambre, s'asseyait aux côtés de Will, prenait ses mains, les lâchait, touchait son visage, le suppliait d'ouvrir les yeux, se relevait pour pester, pleurer, frapper dans ce qu'elle pouvait. Elle avait finit par se calmer quand elle réalisa que s'acharner contre le vent ne servirait à rien. Elle devait garder son énergie, déjà bien basse, pour le veiller. Elle était si épuisée qu'elle pouvait sentir ses cernes creuser physiquement ses joues. Pendant deux longues journées, elle resta dans la chambre, parfois assise sur un fauteuil à se ronger les ongles, parfois allongée aux côtés du jeune à guetter sa respiration pénible. Elle lui parlait tout bas et prenait sa main dans la sienne. Habituellement, elle aimait contempler le contraste entre sa peau ambrée à lui et la sienne, opaline. Mais à ce moment, observer cette main, serrer ces doigts immobiles lui bloquait la gorge. Pantalaimon venait se lover contre elle, parfois contre Will ou bien retrouvait Kirjava pour frotter son long corps auburn contre le pelage de la chatte ou lécher avec affection la tête veloutée du félin. Lyra avait tenté maintes fois d'interroger l'aléthiomère mais la seule chose qu'elle réussissait à faire, c'était de s'agacer encore et encore. Elle était bien incapable de se concentrer sur ses questions. Tout ce qui s'affichait dans son esprit, ce n'était que le sablier, encore le sablier et toujours le sablier. Parfois, Morten ou Mette passait la tête par la porte pour prendre des nouvelles. La seule réponse qu'ils obtenaient était un silence pesant d'une Lyra accablée par l'attente. Le cuisinier lui apportait des assiettes auxquelles elle ne touchait presque pas. Il essayait de l'inciter à se nourrir, à boire ou à dormir mais elle se contentait de secouer la tête, les yeux rougis.
Le bateau devait arriver dans trois jours en Nouvelle France, si ce n'est plus. La tempête avait endommagé une turbine et les mécaniciens s'afféraient pour la réparer au plus vite. En attendant, le navire avançait plus lentement et Lyra sentait l'espoir lui échapper inexorablement.
Et puis, alors que le soleil descendait lentement derrière le hublot sale de leur petite chambre, Lyra se redressa vivement, prise d'un éclair de lucidité.
- Je sais qui peut nous aider !
Les deux dæmons redressèrent la tête avec curiosité. Elle se précipita vers sa veste. Il y avait deux choses dont elle ne se séparait jamais : son aléthiomètre et la branche de sapin donnée par le Docteur Lanselius pour appeler Serafina Pekkala. Elle ne s'en était jamais servie et, même si ses rapports avec la sorcière restaient au strict minimum depuis quelques années, elle savait qu'elle pourrait compter sur elle. Elle sortit la branche d'une poche et, la pressant contre elle, implora la sorcière de venir à son secours.
- Est-ce que tu penses qu'elle viendra ? demanda Pantalaimon.
- Elle est notre seul espoir…
Mais les heures passèrent, inéluctablement, et la sorcière n'arrivait pas. Le désespoir prenait de plus en plus de place dans le cœur de Lyra qui gardait le regard fixé sur le souffle laborieux de Will. Elle sentait son âme toute entière se serrer quand les membres du jeune homme se contractaient sous l'effet d'un spasme.
Malgré son angoisse qui assombrissait son esprit, certaines choses semblaient s'éclaircir au fond d'elle. Entre la séparation avec Will et les disputes répétées avec Pan, elle réalisa à quel point elle avait été seule ces dernières années et qu'elle n'avait jamais été aussi heureuse que depuis ces quelques semaines. Une joie ancienne, pure qui coulait dans ses veines semblable à celle qui faisait vibrer son corps quand elle courait sur les toits de Jordan College.
Et puis, elle aimait Will, bien sûr, c'était une évidence. Elle aimait ses longs doigts fins et sa voix chaude. Elle aimait l'apercevoir à la volée, plongé dans ses ouvrages, concoctant ses préparations médicinales. Elle aimait son regard d'obsidienne posé sur elle quand ils discutaient, se chamaillaient, riaient ou faisaient l'amour. Elle aimait son rire, l'odeur de sa peau au réveil, celle herbacée qu'il traînait avec lui à longueur de journée, cette manie de fredonner des airs qu'elle ne connaissait pas ou encore celle de repousser constamment ses lunettes sur son nez alors qu'elles étaient correctement mises. Elle l'aimait, elle l'avait toujours aimé et maintenant elle avait le sentiment de le perdre, une nouvelle fois.
- Ils ne peuvent pas … murmura t-elle d'une voix absente.
- Qu'est-ce que tu dis ? demanda Pantalaimon en relevant la tête.
- Ils ne peuvent pas subir ça Pan, cette souffrance ! déclara t-elle en se redressant, Ils pourraient même en mourir ! On ne peut pas leur demander ça !
Kirjava, à son tour, leva la tête. Elle se redressa et, faiblement, vint s'assoir face à Lyra dont les yeux s'emplirent de larmes.
- Lyra, c'est une décision que nous avons prise et que nous ne regrettons aucunement. Nous savions parfaitement les risques encourus en traversant la fenêtre pour venir vous retrouver. Tout ira bien …
- Tu ne peux pas dire ça, tu ne peux pas en être sûre ! Vous seriez mieux dans votre monde, c'est certain. On ne peut pas vous demander de souffrir comme ça … Je … Je ne sais pas ce qui serait le pire, entre vous voir dépérir ici à nos côtés ou vous savoir vivants et en bonne santé mais loin de nous …
- Ne dis pas ça, répliqua le dæmon, On ne va pas mourir.
- Comment peux-tu le savoir ?
- Je le sais, je le sens. Je t'en prie, ne perds pas espoir. Nous avons besoin de vous.
Doucement, la chatte grimpa sur les genoux de Lyra et vint poser sa tête soyeuse contre le cou de la jeune femme qui la serra contre elle.
- Tout ira bien, je te le promets, ajouta Kirjava, On va traverser la fenêtre et tu verras, Will sera tellement plein d'énergie que tu ne le reconnaitras pas !
Lyra réprima un petit rire qui se transforma en sanglot et plongea son visage contre son pelage.
- J'ai hâte que tu vois ça, chuchota le dæmon.
Pan se joignit à elles pour quelques minutes avant qu'un râle sourd se fasse entendre. Will grimaçait et levait sa main vers son front. Les deux dæmons libérèrent Lyra qui se précipita à côté du jeune homme. Il tourna la tête, les yeux légèrement ouverts, un petit sourire sur ses lèvres.
- Salut, dit-il la voix cassée.
- Ne bouge pas, somma Lyra la gorge serrée, j'ai appelé Serafina Pekkala, elle devrait être ici d'une minute à l'autre.
Elle rempli un verre d'eau et l'aida à boire.
- Comment te sens-tu ?
- Comme un charme… ironisa t- il en tentant se redresser, Oh merde…
Il relâcha son corps lourdement sur le matelas en portant la main à sa poitrine et en grimaçant de plus belle.
- La vache, ça fait mal …
Il haletait avec peine, le visage tordu de douleur.
Il y eu des éclats de protestations de l'autre côté de la chambre. Lyra se rua pour ouvrir la porte et tomba sur la capitaine et deux marins qui faisaient barrage à Serafina Pekkala. Derrière elle, quelques membres de l'équipage s'étaient attroupés et assistaient, stupéfaits, à la scène.
- Capitaine ! s'écria la jeune femme, Je suis désolée j'aurai du vous prévenir ! Elle est là parce que je l'ai appelé.
La capitaine la fusilla du regard.
- Je vous en supplie Mette, elle est la seule à pouvoir nous aider, implora Lyra.
Sa voix se brisait sous l'émotion. Serafina joua du coude avec exaspération et la rejoignit.
- Je suis vraiment désolée ! répéta Lyra sous le regard acerbe de la capitaine. Je vous en prie, faites moi confiance …
Elle referma la porte derrière elles.
- Depuis combien de temps est-il comme ça ? questionna Serafina en s'installant auprès de Will.
- Il a perdu connaissance il y a presque trois jours, expliqua Lyra alors que la sorcière analysait avec soin le visage du jeune homme. Nous avons eu une tempête terrible mais il était déjà affaibli depuis plusieurs jours. Il tremblait sans raison et était constamment fatigué.
- Il est resté éloigné de son monde trop longtemps. La fermeture de la fenêtre du Nord n'a pas du améliorer les choses. Mais vous vous doutiez que c'était ça n'est pas ?
Serafina tourna vers elle son regard de jade. Elles ne s'étaient pas vu depuis de nombreuses années, malgré tout, Lyra percevait un soupçon d'affection dans ses yeux. Savoir Serafina à ces côtés à ce moment précis la consolait. La sorcière extirpa d'une sacoche un bocal rempli d'une mélasse verdâtre.
- C'est un mélange d'herbes issues des terres de mon clan, expliqua t-elle. Mes sœurs et moi en prenons quand nous quittons trop longtemps ce monde. Ça aidera Will.
Elle plongea les doigts dans le bocal pour extraire un peu de la mélasse et s'adressa au jeune homme qui, les yeux mi-clos, tentait de suivre ce qu'il se passait.
- Ouvre la bouche, dit-elle doucement. Ce ne sera pas être agréable mais crois moi, c'est ce qu'il te faut.
Will s'exécuta et elle colla ses doigts contre le palais du jeune homme, les retira puis lui ferma la mâchoire. Will fronça le nez et les sourcils et fut pris d'un violent haut le cœur. Il tenta de se dégager mais la poigne de la sorcière sur sa bouche était ferme. Elle laissa sa main maintenir le visage du jeune homme quelques minutes. Lyra regardait, déconcertée, les muscles de Will se décontracter lentement.
- Je ne comprends pas, son père n'a t-il pas vécu plus de dix ans dans un monde autre que le sien ? demanda t-elle ensuite.
- Son père est devenu chaman. Il a entrainé son esprit et son corps à supporter la douleur. Ce que Will n'a pas fait encore. Mais Jopari a passé dix années de souffrance quotidienne et était particulièrement affaibli et mourant. Personne ne sait ce qu'il serait advenu de lui si il n'avait pas été tué. Vivre hors de son monde tue à petits feux, Lyra, ne l'oublie pas.
Lyra sentit son cœur s'alourdir un peu plus dans sa poitrine. La sorcière marqua un temps de silence avant d'ajouter, sévère :
- En agissant ainsi, vous vous mettez en grand danger. Nul ne peut décemment rester hors de son monde très longtemps. Cette mélasse peut aider Will, tout comme un travail assidu de l'esprit. Mais ces deux options ne peuvent pas lui garantir une sécurité mentale et physique constante, comme si il était dans son propre monde, et le risque de mourir est bien réel. Il aura besoin de passer par moment une fenêtre. Sur le long terme, il n'existe qu'une seule solution viable.
- Qui est ?
Mais Serafina Pekkala demeura muette, son silence dura suffisamment longtemps pour que Lyra commence à s'inquiéter.
- Laquelle ? Dites nous, je vous en supplie.
- Un enfant.
Les mots de Serafina résonnèrent dans la pièce assombrie. Lyra lui lança un regard alarmé et Will avait ouvert grand ses yeux. La main de jeune homme se crispa dans la sienne mais il ne bougea pas, suspendu à la suite de la discussion. Lyra déglutit avec peine.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par « un enfant » ? demanda t-elle avec précaution.
Bien sûr qu'elle savait ce que Serafina sous entendait.
- Votre amour est puissant, expliqua la sorcière sans quitter Lyra des yeux, il a accompli de grandes choses, accompli une prophétie. Nul ne peut réellement vous séparer, même dans des mondes différents cet amour continue d'irradier. Mais il n'est pas assez fort pour vous permettre de rester ensemble sans risquer la vie de l'un ou de l'autre. Vous savoir réunis est une belle nouvelle mais également dangereuse, tu l'as bien compris. Concevoir un enfant tisse des liens indivisibles entre deux êtres et, dans votre cas, scellera vos destins l'un à l'autre, assurant vos vies et vos santés.
La voix de Serafina était lourde et elle choisissait ses mots avec parcimonie. Lyra se leva brusquement et se mit à arpenter la pièce avec emportement. Une masse informe et lourde commença à grossir au fond d'elle et des myriades de questions et d'affirmations s'entrechoquaient dans sa tête. Il y avait forcément une autre solution, il devait y avoir une autre solution. Certes, elle et Will s'aimaient mais ils étaient jeunes encore, ils avaient des choses à apprendre l'un sur l'autre, l'un à l'autre, ils avaient des choses à vivre ensemble avant de ... C'était trop tôt, c'était trop soudain, c'était trop radical.
- C'est une blague … grommela t-elle.
- Lyra, commença la sorcière, écoute moi …
- Non, vous ! Vous écoutez moi pour une fois ! explosa la jeune femme, Pourquoi faut il que ma vie soit toujours dictée ainsi ?! Qu'allez vous faire ensuite ? M'annoncer que ma propre mort serait bénéfique pour les mondes ?! Lord Asriel et Mrs Coulter, mes propres parents, ont préférés m'abandonner plutôt que d'assumer leurs actes et m'ont menti toute ma jeunesse. A Jordan College, on a voulu me faire rentrer dans un moule de normes et de dictats. Ma mère, après avoir disparue de ma vie, à voulu elle aussi me façonner à sa manière. Sans compter sur une prophétie qui a fait de moi la nouvelle Ève et mon comportement décidait de l'avenir d'une infinie de mondes. On a voulu m'emprisonner, on a attenté à ma vie, on me menace encore où que j'aille ! Je n'ai jamais connu de tranquillité en vingt ans. Et aujourd'hui, alors que l'espoir d'une vie plus paisible avec Will à mes côtés peut être réalisable, vous me dites que je dois, que nous devons forcément avoir un enfant ?! Vous ne pouvez pas dire ça comme si c'était évident et naturel ! Est ce que vous vous tenez compte de ce que ça implique ?!
Sa voix déraillait sous le poids de la colère.
- Vous ne pouvez pas dicter tous mes faits et gestes, déclara t-elle en serrant la mâchoire, Ne peut-on pas me laisser unique maîtresse de ma propre vie, pour une fois ?
Lyra regarda successivement Serafina puis Will.
- Will, supplia t-elle à bout de souffle, dis quelque chose !
Ce dernier fixait toujours le plafond, figé, sa poitrine se soulevait rapidement mais il ne tourna pas le regard vers elle. Pourquoi ne parlait-il pas ? Pourquoi ne se levait-il pas pour la prendre dans ses bras et lui dire qu'elle avait raison d'être en colère ? Lyra se sentit soudainement très seule. Une large fissure s'étendait à l'intérieur d'elle même, laissant tout s'échapper, tout ce qu'elle avait contrôlé jusqu'à présent. La masse informe grossissait à l'intérieur de sa gorge et rendait sa respiration difficile. Le mutisme de Serafina et de Will était étouffant, elle avait besoin d'air. Elle quitta la pièce, claquant rageusement la porte.
Le silence pesant retrouva sa place dans la chambre moite. Will se redressa avec difficulté et s'assit sur le lit. Il laissa passer un vertige puis releva la tête pour soutenir le regard perçant de Serafina.
- N'y a t-il pas d'autres solutions ? questionna-t-il.
La sorcière pinça ses fines lèvres et répondit :
- Hélas non. Si vous aspirez à une vie commune, il n'existe aucune autres solutions sur le long terme.
Elle continua de le fixer longuement, il ne baissa pas le regard.
- Vous saviez n'est-ce pas ? dit-elle froidement, Vous saviez parfaitement les risques encourus, ton père t'avait prévenu.
Il ne répondit rien, gardant ses yeux noirs dans ceux de la sorcière tout en se mordant l'intérieur des joues.
- Et tu es prêt à prendre ce risque … ajouta Serafina.
Il n'y avait plus de sévérité dans sa voix, juste de l'incrédulité et du respect. Elle prit le bocal et lui tendit.
- Les effets de ce que tu as avalé te feront tenir plusieurs semaines, voir peut être plusieurs mois. Il y a assez dans ce bocal pour tenir quelques années. Prends en avec parcimonie, c'est une drogue très puissante. Tu devras passer une fenêtre sur ton monde de temps à autre malgré tout. Il en va de ta propre survie. Il faudra t'organiser avec toi-même pour supporter l'éloignement et garder ces passages anecdotiques car, Kaisa vous l'a déjà expliqué, des passages répétés peuvent altérer l'équilibre qui s'est installé.
- Merci, répondit simplement Will en posant le bocal à côté de lui.
Sa bouche était sèche et l'horrible goût de la mélasse revenait se loger contre sa langue. Il eut un frisson de dégoût et se servit un verre d'eau qu'il bu d'une traite avant d'interroger Serafina :
- Mais si nous n'en avons pas ? Si nous n'en voulons pas ? D'enfants, je veux dire.
- Oh, vous en aurez.
Will soupira et pressa ses doigts sur ses paupières. Normalement, une telle nouvelle aurait du le mettre en joie, mais là … Les sorcières avaient visiblement encore à apprendre sur les humains.
- Certaines vérités sont bonnes à garder jusqu'à ce qu'elles se réalisent… lâcha t-il, amer. Et ensuite ? Si… lorsque Lyra et moi aurons un enfant ? Que se passera-t-il ?
- A ce moment là il vous faudra choisir le monde dans lequel vous souhaitez vivre à jamais. Et vous assurer que la conception, la grossesse et la naissance se passent dans ce monde et uniquement dans ce monde. Le monde choisit deviendra celui de vos vies et de vos morts.
- Ça signifie que, admettons, je choisisse ce monde, celui de Lyra… je ne pourrai jamais retourner vivre dans le mien ?
- Je le crains … Tu seras, en quelques sortes, un membre à part entière de ce monde, comme si tu y étais né. Tu devras faire tes adieux à ce que tu as toujours connu et accepter cette nouvelle vie qui sera la tienne. Mais je pense que tu l'as déjà un peu fait. Choisissez le plus tôt possible pour vous permettre de vous adapter au mieux. Vous êtes jeunes, vous pouvez réussir.
Will hocha la tête. Il triait ces informations et faisait son possible pour réfléchir sans se laisser emporter par ses sentiments.
- Comme j'ai pu le dire à Lyra, personne ne peut vous séparer, continua la sorcière. Et je sais que vous ne laisserez rien ni personne vous séparer. Elle est le soleil et toi la lune, elle est le feu et toi l'eau. Vous êtes complémentaires et indissociables jusqu'au plus infime de vos atomes. La colère que Lyra ressent pour notre monde est justifiée et serra longue à apaiser. Gardez en mémoire que mes sœurs et moi-même la soutiendrons, peut importe le chemin qu'elle empruntera. J'espère qu'elle saura me pardonner un jour. Faites attention à vous.
Sur ces mots, elle ouvrit la porte et quitta le navire dans un bruissement. Will puisa dans ses forces pour se relever. Il tituba légèrement mais se sentait déjà plus en forme, la mélasse avait fait effet rapidement. Kirjava se frotta contre son mollet. Il sortit de la chambre et se dirigea d'emblée vers les escaliers pour grimper sur le toit du bâtiment principal. Il n'avait pas besoin de réfléchir, il s'avait qu'elle serait là haut. Il croisa Mette qui écarquilla les yeux en le voyant debout.
- Hé ! Will ! l'interpella t-elle.
- Pas maintenant, lâcha le jeune homme en escaladant l'échelle, précédé par son dæmon.
Il fut accueilli par une bourrasque d'air frais et humide. Le contraste avec l'atmosphère pesante de la chambre lui provoqua un bref vertige. Lyra se trouvait dans un coin, recroquevillée dans la pénombre de cette nuit claire et sans lune. En s'approchant, Will constata qu'elle avait crispé ses mains contre sa poitrine. Le son de sa respiration sifflante et laborieuse se mêlait aux remous de l'océan contre la coque du bateau. Pan, à ses côtés, la regardait avec agitation.
- J'ai l'impression qu'elle ne m'entend pas … couina t-il.
Will s'agenouilla à ses côtés. Il savait que ce moment arriverait, il savait ce qu'elle endurait à ce moment précis. Il avait connu ça aussi, ces nuits pesantes où tout s'agitent et rien ne bouge, où l'on a si mal qu'on a l'impression que son corps entier va imploser. Il les avait connues enfant, quand il rêvait de son père à l'adolescence quand il devait gérer le deuil de sa séparation avec Lyra, le sang qu'il avait sur les mains, les angoisses de la vie scolaire et sociale à l'âge adulte quand il devait faire le deuil de sa mère. Elaine avait su l'aider à surmonter ces heures sombres et, après son décès, il avait du apprendre à faire face, sans elle.
Lyra ne l'entendît pas s'approcher et ne réalisa pas qu'il saisissait doucement ses mains. La petite boîte de colère qu'elle avait consciencieusement enfoui au fond d'elle même avait fini craqué et elle s'était répandue, comprimant sa poitrine, acculant son esprit dans des retranchements obscures. Des vagues épaisses et visqueuses s'emparaient d'elle, l'empêchant de penser, de parler, de bouger ou de respirer. Elle suffoquait en elle même. Des voix résonnaient dans son esprit. Des voix railleuses, jugeuses, accusatrices, celles des fantômes du passé. Des voix qu'elle voudrait faire taire à jamais. Sa mère, son père… Roger…
Manipulatrice … comme ta mère …
Égoïste … comme ton père !
Tu m'as trahi …
Tu es seule Lyra…
Seule…
Lyra …
- Lyra.
Une autre voix coupait le brouillard de son angoisse. Ce n'était pas celle d'un fantôme, ce n'était plus celle d'un fantôme. Cette voix était réconfortante. Elle soufflait sur la brume qui l'encerclait, faisant tout disparaître.
- Ecoute moi. Lyra, je suis là. Respire doucement.
Elle eut une grande inspiration, comme si elle sortait la tête hors de l'eau après avec plusieurs minutes en apnée. Le vent frais s'engouffra dans sa poitrine. Lentement les images redevinrent nette et le visage de Will apparut, ses yeux sombres dans les siens et a main chaude contre sa joue. Mais la fissure demeurait.
- Je suis là, répéta t-il. Tout va bien. Regarde moi.
Les pupilles égéennes de Lyra s'embuèrent et sa lèvre inférieure se mit à trembler.
- Pourquoi n'as tu rien dit Will ? Pourquoi est ce que tu m'as laissé toute seule ? J'avais besoin de toi et tu n'as rien dit.
La gorge de Will se serra. Il n'y avait pas que de la rancœur contre le monde dans ses yeux, il y avait aussi de la déception, et, le pire dans tout ça, c'est qu'il en était la cause.
- Ne me laisse pas toute seule. Plus jamais.
Sa voix, broyée par le chagrin et la fatigue, n'était plus qu'un frémissement. Des cascades de larmes lourdes débordèrent le long de ses joues. Will sentait son cœur partir en lambeaux. Il la serra contre lui alors qu'elle s'agrippait à son dos et éclatait en sanglots.
- Je suis désolé, murmura t-il, Je suis là, je ne partirai pas, c'est promis.
Les ongles de Lyra s'accrochaient à lui comme si, en le lâchant, elle finirait par se noyer dans son propre tourment. Il embrassait ses cheveux, lui répétait qu'il était désolé encore et encore et qu'il l'aimait à ne plus en finir, laissant échapper quelques larmes silencieuses alors que leurs deux dæmons les regardaient, impuissants. Les minutes s'étirèrent, longues et pénibles, contrastant avec la quiétude du plafond étoilé qui les dominaient. Quand, enfin, les pleurs s'espacèrent, Will se détacha pour la regarder. Il lui repoussa ses cheveux blonds derrière ses oreilles tout en lui rappelant ce que leur avait expliqué Serafina Pekkala : la mélasse, la méditation… ces options possibles.
- Nous avons un peu de sursis d'accord ? dit-il d'une voix calme, Nous avons le temps de réfléchir ensemble et de prendre une décision ensemble. Tu portes beaucoup de choses mais je suis là. Tu n'as pas à avancer seule. Tout ira bien. Je ne vais pas partir, jamais. Aussi longtemps que je vivrai, je serai là.
Elle essuya ses joues d'une main tremblante et s'appuya contre la rambarde en poussant un long soupir saccadé de sanglots persistants. Elle se pencha ensuite pour Will la serre contre lui. Il posa son menton sur le haut de sa tête et se mit à fredonner une chanson, celle que sa mère lui chantait quand il était pris de cauchemars, enfant, celle qui apporte de l'espoir et la promesse de soleils à venir. Lyra, la tête posée contre la poitrine du jeune homme, sentait la vibration de cette mélodie parcourir son corps et, lentement, ses membres se dénouèrent.
Ils restèrent ainsi, blottis l'un contre l'autre, deux êtres froissées sous un ciel scintillant d'étoiles. Même le vent leur laissa un peu de répit, se contentant de venir assécher leurs visages par sa bise légère. Will caressait le dos de Lyra dont le corps restait parcouru de tressaillements incontrôlables.
Puis, la trappe qui donne accès au toit s'ouvrît et Mette Rasmussen apparut dans un rayon de lumière à ambarique.
- Je peux ? demanda t-elle.
Will et Lyra se décollèrent l'un de l'autre alors qu'elle approchait. D'un geste de la main elle leur fit comprendre qu'ils n'avaient pas à se déranger pour elle, alors Will passa à nouveau son bras autour des épaules de Lyra. La capitaine s'assît face à eux, son dæmon à ses côtés et tous les deux fixaient le couple et leurs dæmons de leurs intenses yeux émeraudes.
- Vous avez l'air en meilleure forme, Doc.
Elle regarda Lyra mais n'ajouta rien. La jeune femme avait l'air si exténuée qu'elle n'aurait pu encaisser aucune remarque, même amicale.
- J'ai besoin d'explications. dit-elle sérieusement, Ce malaise Will, l'arrivée de cette sorcière, et juste vous deux comme ça. Je dois comprendre ce qu'il se passe sur mon bateau.
Pendant quelques instants, Will réfléchit. Mette était une femme fiable, elle n'avait jamais trahi un seul des marins qui étaient sur son navire et ce n'est pas aujourd'hui que ce principe changerait. Lyra lui pressa doucement la main pour l'encourager. Elle avait confiance en lui, il saurait trouver les mots justes pour faire comprendre sans trop en dire. Surtout ne pas trop en dire. Trop de monde était déjà au courant et ils avaient suffisamment souffert.
- Très bien, dit-il, Mais promettez moi de me laisser aller jusqu'au bout, de ne rien raconter de ce que vous entendrez. Et de croire tout ce que je dirai, car tout est vrai.
La capitaine acquiesça et Will commença :
- Je viens d'un autre monde.
Mette eut un début de ricanement incrédule mais, devant le regard grave de Will, elle ne s'arrêta et l'invita à continuer son récit. Alors il raconta : son monde sans dæmon, la découverte de la fenêtre dans son Oxford, la rencontre avec Lyra et Pan, leurs voyages à travers les mondes, la découverte de Kirjava et, bien sûr, la séparation. Lyra, silencieuse, écoutait le récit de leurs vies. Il omit des détails volontairement, ne parla ni de la prophétie, ni du Poignard Subtil, ni de guerre ou de chute de l'Autorité. Ces éléments pouvaient changer beaucoup de choses juste en les énonçants et il n'était plus prêt à prendre ce risque. La capitaine l'écoutait, assidue.
- Et puis, grâce à l'aide d'une amie précieuse, j'ai trouvé une fenêtre à Bodø. Je l'ai passé, je vous ai rencontré dans l'unique but de me rendre dans le Grand Est pour retrouver Lyra. La suite pour la connaissez. Cette crise que j'ai eu a été provoquée par l'éloignement de mon monde pendant trop longtemps.
La capitaine se plongea dans un mutisme de délibération avec elle même. Son visage était dissimulé dans la pénombre, seule ne contrastait que sa chevelure fauve lâchée au vent.
- Que dois-je expliquer à l'équipage alors ? demanda t-elle, Tous s'inquiètent.
- Dites leur que j'ai souffert d'une forte carence en fer, proposa Will. Que la Reine Serafina Pekkala est une amie de Lyra et qu'elle est venue m'aider.
Mette se contenta de hocher la tête puis elle se leva et, sans un mot, quitta le toit, refermant la trappe derrière elle. De retour sous le calme rassurant de la voute céleste, Will resserra son étreinte, plongeant la main dans la chevelure emmêlée de Lyra, embrassant son front alors qu'elle se blottissait un peu plus.
- J'ai eu si peur, murmura t-elle encore harassée par cette tornade intérieure qui avait tout ravagé, Je t'aime.
- Tu es incroyable. Tu es la personne la plus incroyable que je connaisse.
Elle laissa échapper un petit rire entre deux larmes. C'était tout ce dont il avait besoin : entendre son rire parcourir l'air.
Elle n'avait jamais été aussi vulnérable que ce soir. Et de cette vulnérabilité pure émergeait doucement une force nouvelle.
