Riku a posé LA question que Sora essayait d'éviter: vont-ils commencer la quête des Souvenirs, ou non?

Sora déglutit de travers : il n'y avait pas encore réfléchi... tout bonnement parce qu'il ne savait pas trop quoi faire concernant cette quête. Il jeta un coup d'œil à Iwako, qui paraissait aussi déroutée que lui dans cette affaire. Il savait que la magicienne avait une peur sans nom de son passé. Il avait donc toujours essayé d'éviter le sujet. Mais Riku venait de le balancer, littéralement, en travers de la table.

Contre toute attente néanmoins, ce fut Iwako qui commença d'une voix faible mais sûre :

« Je propose de faire un tour de table. Que tout le monde donne son avis sur la question. Puis nous voterons, s'il y a des divergences... »

Tous acquiescèrent devant cette judicieuse proposition et Riku commença :

« Comme c'est moi qui ait initié la polémique, je vais répondre en premier : vous devez maintenant tous savoir que Maître Yen Sid m'a donné pour mission, en plus de vous aider dans la quête des Pierres, à présent terminée, d'enquêter sur votre passé, Hayate et Iwako. Je dois donc par devoir voter pour faire cette quête. De plus, d'un point de vue strictement personnel, j'ai déjà eu de nombreux secrets : que ce soit la présence de Xehanort sur l'île de la Destinée ou ma véritable apparence après mon alliance avec les Ténèbres, disons pour résumer que cela ne m'a pas vraiment bien réussi... En parallèle à cela, je suis persuadé... que je ne serai pas qui je suis aujourd'hui si je ne m'étais pas rappelé mes erreurs passées... »

Riku fit une pause et cacha son visage derrière sa frange argentée: remords et culpabilité concernant son ancienne alliance avec les Ténèbres le torturaient toujours à l'heure actuelle, malgré son récent titre de Maître de la Keyblade. Sora en fut peiné et tenta un empathique:

« Riku... »

Son meilleur ami se reprit rapidement et son regard turquoise s'adoucit lorsqu'il passa de Hayate à Iwako en ajoutant :

« Je ne regrette plus mes décisions, car ce sont elles qui ont fait de moi qui je suis aujourd'hui. Néanmoins, je ne fais pas confiance à Enna Kros, dont on ignore encore les véritables objectifs... Et je ne veux forcer la main de personne. Le choix appartient selon moi aux personnes concernées : j'accepterai votre décision, malgré ma mission. »

Un silence respectueux accueillit les propos du seul Maître de la Keyblade à bord du vaisseau. Puis tous les regards se tournèrent instinctivement vers Sora, qui sentit soudain la pression lui tomber sur les épaules : d'une part parce qu'il n'avait pas la capacité oratoire de Riku, et d'autre part parce qu'il ne savait pas trop quoi dire...

« Ben... commença-t-il de la manière la plus misérable du monde en se grattant la tête. Je sais pas trop en fait... Si je devais parler d'expérience, toute cette histoire me rappelle... Roxas. J'ai ressenti ce qu'il ressentait lors de mon Test de Maîtrise et c'était horrible : apprendre la vérité sur ses origines et sa vraie nature a... détruit sa vie... Et quand on était en Atlantide, Milo m'a dit quelque chose qui me revient maintenant. Il a dit : il y a des secrets qu'il vaut parfois mieux ne pas connaître. Et je pense qu'il n'avait pas tort... »

Sora fit une pause pour chercher ses mots puis reprit :

« D'un autre côté ben... je suis assez curieux de savoir qui vous étiez avant, les filles... et je suis aussi très partant pour faire cette Quête des Souvenirs, tout simplement parce que moi j'ai perdu les miens au Manoir Oblivion, et que ça me ronge encore aujourd'hui, parce que j'ai toujours l'impression d'avoir oublié quelque chose de très important... »

Riku ferma les yeux et croisa les bras, certainement pour signifier qu'il était d'accord avec ce que son meilleur ami venait de dire. Hayate se contenta de placer sa main autour de sa bouche et de fixer la table encore envahie par les restes culinaires du repas, mais elle ne dit pas un mot : les rouages de son cerveau semblaient fonctionner à mille à l'heure. Sora se tourna vers sa droite, où Iwako se tortillait sur sa chaise, visiblement très mal à l'aise. Le tour de table l'y obligeant, la magicienne poussa un grand soupir et prit la parole à son tour :

« D'un point de vue objectif, ou du moins le plus objectif possible, je pense que cette…"quête"... est liée, d'une manière ou d'une autre, à notre recherche des Gardiens de Lumière. Je ne peux pas laisser de côté le fait que je peux détecter les Chercheurs de Ténèbres et que Haya et moi comprenons et lisons la langue du Livre des Prophéties... ce serait absurde de ne pas lier le Livre et notre passé. Mais d'un point de vue subjectif... »

La voix de la jeune femme, pourtant suave d'accoutumée, s'éteignit dans sa gorge et elle dut faire une pause. Au fond de ses yeux couleur péridot, une lueur vacillait. Et Sora vit ses mains trembler légèrement sur la table devant elle: il comprit qu'elle était effrayée. Ainsi, quand elle reprit la parole, le jeune homme ne fut pas étonné de l'entendre avouer :

« J'ai peur. J'ai... vraiment peur. Je ne pourrai pas expliquer de quoi exactement... j'ai... sans doute peur de découvrir quelqu'un d'autre en fouillant le passé ou pire, de... je ne sais pas comment l'expliquer... de disparaître, si j'en apprends trop... Je suis bien dans ma vie actuelle, je suis heureuse. Je veux vivre au présent, comme tu me l'as conseillé, Sora. J'ai... un mauvais pressentiment ? Oui, un mauvais pressentiment avec cette Quête. Alors je... préfère ne pas retrouver la mémoire. »

Riku rouvrit lentement ses yeux turquoise et dévisagea intensément la magicienne, comme pour analyser chacun de ses traits. Hayate ne tourna pas la tête vers sa meilleure amie, ce qui était étonnant voire inhabituel, et Sora nota que son expression avait changé du tout au tout : son visage rond exprimait quelque chose comme de la profonde surprise, voire de la panique... le jeune homme n'en était pas bien sûr, car il n'avait jamais observé pareille émotion sur le visage de la défenseuse. Iwako, quant à elle, baissa la tête, gênée et attristée, ce qui eut pour effet de faire glisser ses longs cheveux bleus sombres tout autour de son visage et de le cacher intégralement à ses auditeurs. Pour la rassurer, Sora se permit de poser sa main sur la sienne, geste qu'habituellement elle n'aurait pas toléré... mais à la grande surprise de l'adolescent, Iwako ne broncha pas et le laissa faire. Toutefois, le jeune homme fronça ses sourcils d'inquiétude : la fine main de la magicienne était glacée.

« Hayate ? appela soudain Riku de sa voix grave, bien plus que d'ordinaire. A toi. Quel est ton avis ? »

La défenseuse resta figée dans son expression de stupeur durant de longues minutes de silence interminable. Quelque chose remuait dans son esprit... une ou plusieurs données la perturbait sans aucun doute, car Sora ne l'avait jamais vue si hésitante... Non. En réalité, Sora ne l'avait jamais vue hésiter auparavant.

Enfin, Hayate tourna sa tête et son visage arrondi apparut derrière sa crinière rose pour observer avec compassion, presque avec tristesse, Iwako, toujours cachée derrière sa cascade capillaire.

« Ça va ? » ne put s'empêcher de s'inquiéter Sora qui sentait un réel malaise chez la jeune femme.

« Hayate ? l'appela encore une fois Riku. Pourquoi ne dis-tu rien ?»

Alors que Hayate dévisageait toujours Iwako, elle détourna soudain la tête et ferma les yeux. Après une profonde expiration, comme si elle désirait chasser quelque chose hors d'elle-même, la défenseuse rouvrit lentement ses paupières : où il n'y avait désormais plus trace ni d'hésitation, ni d'émotions. Ses iris avaient pris la couleur de l'acier et la lumière semblait y être devenue comme artificielle, nota Sora en sentant des frissons le parcourir… Ce changement de tempérament était effrayant. Hayate prit un visage dur, presque trop dur, et planta son regard tranchant dans celui de Riku en avouant :

« Je suis triste Riku. Car pour la première fois, je ne suis pas d'accord avec Iwako.»

La nouvelle tomba comme la foudre sur l'assemblée et Sora, stupéfait, sentit la main de la magicienne se crisper sous la sienne ; Hayate était comme le chevalier servant d'Iwako. Jamais encore elle ne l'avait contredite. Jamais encore elle ne s'était opposée à l'une de ses décisions.

« Bien que je sois d'accord avec toi concernant Enna Kros, reprit Hayate toujours aussi froidement, qui ne m'inspire aucune confiance, je veux savoir qui j'étais. Mais mon avis personnel est moins important que notre mission, qui est d'arrêter Xehanort. Or si ce Livre parle bien de Prophéties, l'utiliser et commencer la Quête pourrait nous donner un avantage considérable contre Xehanort, qui ne l'a plus en sa possession, grâce à nous. L'utiliser contre lui, c'est notre meilleure chance de gagner la guerre. Car à l'heure actuelle, nous avons déjà affronté plusieurs Chercheurs de Ténèbres, mettant à plusieurs reprises notre vie en jeu, mais nous ignorons toujours qui sont les Gardiens de Lumière…"

La défenseuse fit une pause, hésitante, avant de reprendre sa tirade:

"Mais surtout, ce qui me pousse à entreprendre cette quête, c'est... un poème. Que j'ai découvert. Au début du Livre. »

La défenseuse détendit enfin ses muscles faciaux et dévisagea ses compagnons avec ce que Sora aurait assimilé à de l'inquiétude. Iwako, surprise par la nouvelle, avait relevé la tête, récupéré sa main de celle de Sora, et regardait sa meilleure amie avec désarroi. Riku, quant à lui, fronça les sourcils et lança :

« Tu as commencé à lire le Livre des Prophéties ? »

« Juste à le feuilleter en réalité, se défendit la jeune femme en prenant le manuscrit entre ses petites mains pour chercher une page. Et ce poème sert à mon sens d'introduction à tout l'ouvrage: la langue est ancienne et cela m'a pris quelques jours à traduire. Mais je crois que... le sens de ce texte ne me plaît pas beaucoup. »

Elle était arrivée sur la fameuse épigraphe, située juste après la page de titre. Tout semblait écrit à la main, et l'état du papier montrait qu'il était ancien de plusieurs siècles... Sora se demanda un instant qui avait bien pu l'écrire...

« Tu peux nous le traduire ? demanda Riku en adoucissant sa voix. Le plus littéralement possible ? »

Hayate s'éclaircit la gorge avant de commencer la lecture du poème, d'une voix étrangement douce et presque envoûtante :

Toi qui ouvre ce manuscrit,

Sois prêt à oublier tout ce que tu connais,

Car tout ce qui y a été inscrit,

Peut changer ton cœur, à jamais.

Jeune Porteur, penses-tu réellement savoir,

Ta vraie nature et le fil de ton destin?

Mais connais-tu seulement le Haut Manoir,

Qui jadis était visible par tous les humains?

Oublié il fut,

Légende il devint.

Puis plus personne n'y cru,

Et l'homme oublia son destin.

Sais-tu seulement comment fut créée l'Obscurité?

Sais-tu seulement où se trouve la véritable Lumière ?

Sais-tu comment la Boîte fut cachée ?

Et Kingdom Hearts réduit en poussière ?

Celui qui ne sait rien,

Ne peut rien comprendre.

Mais fais de ce savoir le tien,

Et continue à apprendre.

Que ton cœur soit la clé qui te guide,

Et garde en toi toujours un équilibre.

Ne cherche ni la profusion ni le vide,

Et trouve la force qui en toi toujours vibre.

Seul un ignorant Porteur peut penser,

Que ses rêves ne sont que chimères.

La foi est capable de les amener à la lumière,

Mais auras-tu la force d'y plonger?

Un jour parmi nous L'Elu apparaîtra,

Et le verrou de la Porte il brisera.

La Lumière au plus profond des Ténèbres se tapit,

Sera-t-il prêt pour la sauver à lui donner sa vie ?

L'Aube et le Crépuscule seront alors reliés,

Les cœurs enfin reconnectés.

Les destins à nouveau entrelacés,

Et tous les prix définitivement payés...

Hayate posa sa main sur la page et soupira avant de s'enquérir :

« Alors ? Qu'en pensez-vous? »

Le cerveau de Sora n'était pas assez rapide pour remettre de l'ordre dans son esprit, mais celui de son meilleur ami était plus performant. Ce fut donc lui qui mit le doigt sur la phrase qui rappelait quelque chose à Sora :

« Celui qui ne sait rien, répéta Riku gravement, ne peut rien comprendre... Un seul homme a jamais prononcé ces mots... »

« Xehanort ! Se souvint brusquement Sora. Sur l'Ile de la Destinée juste avant sa destruction! »

« Le Livre devait déjà être en sa possession, en conclut Hayate. Ce qui n'est pas une nouvelle des plus rassurantes... »

Contre toute attente, Iwako se leva de table et se plaça aux côtés de Hayate : délicatement, la magicienne posa son ongle sur la page et suivit le texte. Ses yeux péridot, concentrés sur la lecture du poème, semblaient chercher un passage en particulier. La crainte n'avait pas quitté le corps de la jeune femme, mais quelque chose d'autre semblait la motiver. Quelque chose comme de l'urgence. Elle fronça ses sourcils bleus lorsqu'elle vit un mot qu'elle parut relire, encore et encore. Puis elle ferma les yeux et soupira profondément.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » s'inquiéta Sora.

« Je voulais que Hayate se soit trompée dans la traduction d'une strophe, mais je ne vois pas d'autre possibilité... »

« C'est bien celle à laquelle je pense ? » murmura presque Riku avec peur.

Iwako inspira en relut à voix haute :

Un jour parmi nous L'Elu apparaîtra,

Et le verrou de la Porte il brisera.

La Lumière au plus profond des Ténèbres se tapit,

Sera-t-il prêt pour la sauver à lui donner sa vie ?

L'esprit de Sora, par autoprotection sans doute, avait occulté cette partie lors de la première écoute. Mais à présent il commençait à mieux comprendre pourquoi ses trois amis le regardaient avec mélancolie, et il n'aimait pas ça. Non, il n'aimait pas ça du tout.

Iwako alla se rasseoir en silence et Hayate referma lentement le Livre des Prophéties. Riku recroisa ses bras sur son torse et Sora sentit son cœur se figer dans sa poitrine lorsque son meilleur ami prononça ces mots fatidiques :

« Je crains que tout le monde ne soit arrivé à la même conclusion... si l'Elu est bien Sora, ce Livre semble nous dire qu'il devra mourir pour sauver les Royaumes de Lumière... »

Sora ouvrit de grands yeux surpris et une phrase, qu'il avait entendue dans ses rêves il y a plus de deux ans, lui revint en mémoire :

Un jour, c'est toi, qui ouvriras la Porte... Elu de la Keyblade.

Le garçon perçut son cœur et son cerveau s'emballer: c'était bien une Prophétie, ce poème, n'est-ce pas ? Cela signifiait bien que cela annonçait... le futur ? Son futur ? Et sa... mort? Sora sentit de la sueur commencer à perler sur sa nuque et à ses tempes tandis que ses mains devenaient moites. Sa gorge était sèche et une boule semblait s'y être coincée...

Sa mort...

Sora paniqua intérieurement, pétrifié. En cet instant précis, il voulait fuir. Il voulait fuir toute sa vie, toute cette histoire, toute cette page de livre...

Comme prévu par Xehanort, le Livre des Prophéties ne semble pas donner que des bonnes nouvelles à nos héros... si la prophétie est correcte, la fin de la Guerre des Keyblades devrait aussi marquer... la fin de Sora.