La première chose dont Loki prit conscience, ce fut de la douleur tenace qui lui martelait la cervelle. Comme si Thor essayait de lui enfoncer un morceau de bois dans le crâne à l'aide de Mjolnir.
La seconde chose, ce fut le matelas ignominieusement confortable placé sous lui, ainsi que les draps qui le recouvraient jusqu'au menton.
D'accord. Il avait donc été retrouvé suite à l'échec de sa tentative – pour le moins impulsive et irréfléchie – d'aller arpenter les branches d'Yggdrasil. A tous les coups, il en entendrait parler pendant un an minimum…
Très bien, inutile de retarder le supplice. De toute façon, celui-ci finissait toujours par lui tomber dessus. Loki écarta les paupières.
Ce ne furent pas les plafonds dorés d'Asgard qui apparurent dans son champ de vision. Ce plafond-ci était en bois sombre, parcouru de poutres de soutènement épaisses comme le tour de taille de Volstagg.
Lorsque Loki tourna la tête, il vit des murs couverts de tapisseries aux motifs géométriques et stylisés, les ors et les vermillons se détachant sur un fond du noir le plus pur.
D'ac-ccord… Où ai-je atterri ?
Un bruit de tenture qui s'écarte lui fit tourner la tête de l'autre côté.
La fillette qui venait de pénétrer dans la pièce battit des paupières, ne s'attendant visiblement pas à tomber sur quelqu'un de conscient.
« Tu es déjà réveillé ? » gazouilla-t-elle d'un trille haut perché.
Trop occupé à la détailler, le prince ne répondit pas. La petite portait une longue veste bleu azur brodée de délicats motifs sur une robe d'une nuance plus claire, également brodée. Devant la qualité de la teinture et le lustre discret des vêtements, il était facile de cataloguer la fillette comme l'enfant d'un marchand prospère ou d'un aristocrate jouissant d'une rente confortable.
Sauf qu'elle avait le teint d'une intense couleur caramel brûlé, des cheveux d'un carmin presque noir soigneusement nattés en deux tresses tombant sur ses épaules, et des prunelles rouge garance brillant comme des braises dans la cheminée. Un seul peuple dans tous les Neuf Royaumes associait une peau sombre à des yeux et des cheveux rouges.
Géant du Feu !
Sauf… Sauf que ça ne collait pas. Les eldjötnar n'avaient nul besoin de vêtements, un lambeau de cuir pour dissimuler leurs parties honteuses leur servait de garde-robe plus que suffisante. Et la fille était petite. Oh, elle avait la taille convenable pour un enfant Asgardien ou Vane d'environ quatre siècles, mais elle n'avait pas la taille d'un Géant du Feu juvénile.
Et puis, il faisait tiède dans la pièce. Sans compter le vague parfum de lessive avec une touche de poussière qui flottait entre les murs. Tout le monde savait que Muspellheim – terre natale des Êtres du Feu – ressemblait à un four où on aurait oublié du soufre.
La fille faisait la grimace à présent.
« C'est très grossier de ne pas répondre quand une dame te parle » déclara-t-elle d'un ton boudeur.
« …Où suis-je ? »
A ce stade, poser la question relevait totalement du bon sens. Cependant, la petite comprit de travers.
« Dans l'une des chambres d'hôte. Ça faisait longtemps qu'elles n'avaient pas servi, mon papa n'aime pas recevoir. »
Loki sentit un début de grimace sur ses lèvres. Néanmoins, il venait d'apprendre un détail intéressant : la fillette était bel et bien de bonne famille, si son père pouvait se permettre plusieurs chambres et des habits de qualité.
« Je croyais… que la noblesse aimait inviter les gens à venir admirer leurs biens » souffla-t-il.
La gamine fit la moue.
« Papa dit que s'il invitait à la maison, il aurait l'air d'un par-venu. Mère dit que les gens sont bêtes et que c'est parce que papa vend des chevaux plutôt que de se coucher sur des coussins en mangeant des fruits confits que les gens ne viendraient pas. Même s'ils avaient des invitations, et ça, c'est vilain » décréta-t-elle en plissant le nez.
Loki était certain que ses sourcils avaient atteint la ligne de ses cheveux.
« Oh » lâcha-t-il faiblement, sentant revenir son mal de tête.
« Dis » interrogea la gamine, « pourquoi tu es tout cabossé ? Papa a dû te ramener en travers de son cheval, comme il a fait avec le magicien Vane qui était venu ici par erreur. Est-ce que tu as fait une erreur de magie ? »
« Tu peux dire ça » reconnut le prince.
Au moment où l'enfant rouvrait la bouche – probablement pour poser une autre question – un hululement soprano digne d'une prima donna archi-gâtée se fit entendre.
« Eisa ! »
La fillette arbora soudain l'expression de qui va se coucher pour découvrir que le chat a souillé abondamment la literie.
« Zut » grimaça-t-elle, « c'est maman. »
« Eisa Svadilfaridottir ! Viens ici tout de suite ! »
« File » conseilla Loki à la fillette. « C'est un ton qui sent la claque, crois-moi. »
« Je sais » grogna l'enfant avant de soulever la tenture de l'entrée pour se glisser hors de la pièce.
« Eisa ! »
Loki avait dû s'endormir, puisque lorsqu'il ouvrit de nouveau les yeux, une femme était assise à son chevet.
Tout comme la fillette – Eisa – la femme portait une longue veste sur une robe brodée, mais dans des teintes acajou et noisette répondant à ses bijoux – des pendants de bronze à ses oreilles pointues et à chaque poignet, deux bracelets de cuivre ciselé finement.
Elle avait la peau gris souris, des tresses couleur de lin enroulées autour de son crâne comme un diadème, et des yeux aux iris de nacre nageant dans des sclérotiques noires.
« Alors » fit-elle d'une voix de contre-alto, « es-tu bien réveillé, cette fois ? »
Le prince médita la question.
« …Je pense. »
Cette réponse lui valut un sourire semblable à l'expression d'un renard qui va jouer un mauvais tour.
« Tant mieux. Mon seigneur et maître ne t'a pas accordé l'hospitalité pour que tu passes tout ton séjour ici à dormir, tu sais. »
Loki plissa les yeux.
« Le seigneur… Svadilfari, c'est bien cela ? »
Le sourire de renard disparut.
« En effet. Il t'a découvert dans un buisson écrasé à quelques kilomètres de la propriété où nous nous trouvons en ce moment. Voudrais-tu bien expliquer ce qui t'a pris de te jeter dans ce buisson ? »
Sentant bouillir ses pommettes, Loki avoua à contrecœur :
« C'était… une expérience. »
La femme haussa un sourcil presque incolore.
« Vraiment. D'habitude, ce sont les Vanes qui se livrent à ce genre de sottises. J'aurais cru que ton peuple aurait davantage de jugeote. »
« Les Ases font preuve de jugeote » protesta le prince avant d'ajouter par souci d'honnêteté : « Quoique, pas très souvent. »
Les yeux nacrés s'étrécirent.
« Les Ases, tu dis ? »
« Oui » confirma Loki, un brin agacé. « Est-ce que j'ai l'air d'un nain ? »
En guise de réponse, la femme esquissa un geste dans l'air, faisant apparaître un large miroir rond au cadre métallique qu'elle présenta à Loki.
Dans le miroir se réfléchissait un jotunn, son visage bleu lapis défiguré par des cicatrices étrangement régulières, ses yeux rouges brûlant comme des braises incandescentes.
Un jotunn avec les traits de Loki.
