Au début, Thor ne s'inquiéta pas du tout. Tout Asgard savait que Loki avait besoin de s'endurcir, il prenait mal jusqu'aux plus légères plaisanteries et trouvait matière à s'indigner pour des vétilles.
Il s'en alla donc pratiquer son entraînement auprès du maître d'armes – ah, le jour où il tiendrait enfin Mjolnir dans la main – ne récoltant que des éloges comme à son ordinaire, jusqu'à ce que vienne l'heure du dîner.
« Thor, où est ton frère ? » interrogea Frigga lorsque son premier né fit son apparition dans la salle.
Le prince blond haussa les épaules.
« En train de pleurer au-dessus de son livre dans sa chambre, je suppose. »
La Reine pinça les lèvres et envoya une femme de chambre chercher le second prince. Sauf guerre ou quête, tous les membres de la famille royale avaient obligation d'être présents aux repas. Ils se voyaient déjà si peu durant la journée !
Thor ne ressentit qu'une vague pointe d'agacement lorsque la servante revint bredouille. En bon trouillard aux passe-temps de fille, Loki avait dû chercher refuge dans la bibliothèque, son endroit préféré au monde. Il y aurait dormi s'il avait pu.
Loki n'était pas non plus à la bibliothèque.
Cette fois, Thor avait commencé à se sentir soucieux. L'ordre d'Odin de fouiller le palais de fond en comble à la recherche de l'apprenti sorcier l'avait tranquillisé. Les Einherjar connaissaient leur affaire, ils ramèneraient le second prince par les oreilles s'il le fallait.
Loki n'était nulle part dans le palais. Il n'était pas non plus dans les jardins environnants. Ou dans la ville.
Alors que le Père de Tout ordonnait d'aller chercher Heimdall pour que celui-ci puisse retrouver l'endroit où se trouvait Loki, Thor était dévoré d'angoisse.
Il savait qu'Odin avait des ennemis. Il savait que ces ennemis ne reculeraient devant rien pour s'en prendre au Père de Toute Chose. Et pour blesser le plus possible le Père, quoi de mieux que de s'en prendre à sa progéniture même ?
Rien qu'à imaginer Loki, si délicat, si faible, entre des mains cruelles, Thor sentait son cœur cogner à ses tempes, menaçant de le rendre sourd, une brume rougeâtre teintant son champ de vision dans des teintes crépusculaires.
A l'arrivée d'Heimdall, il se tendit encore davantage, attendant avidement que le Gardien d'Asgard dévoile les noms de ceux qu'il pulvériserait pour avoir osé emporter son petit frère.
« Je suis navré, mon Roi. Le jeune prince Loki reste caché à ma vision. »
Et une main glaciale comme Jotunheim se referma sur le cœur du dieu du Tonnerre.
Loki gisait sur le dos, contemplant le plafond sans le voir. Il préférait encore les poutres de bois à ce qu'il avait vu dans le miroir.
Jotunn.
Ça expliquait tout. Pourquoi il avait le teint pâle et les cheveux noirs alors qu'un Ase digne de ce nom avait une peau dorée et des cheveux blonds, pourquoi il était si faible physiquement, pourquoi la cour entière passait son temps à rire de lui et à le couvrir de huées et de mépris.
Parce qu'il n'était qu'un jotunn. Une monstruosité. Un coucou qui n'avait pas sa place dans le nid des aigles. Rien d'autre qu'une aberration.
Une brusque secousse sur ses draps le fit retomber dans le monde réel. La femme aux cheveux de lin – une elfe ? Avec ses oreilles pointues, c'était plus que probable – dardait ses yeux étranges sur lui, les couvertures sur les bras.
« Sors de ce lit » ordonna-t-elle. « Tu as besoin de prendre un bain et de t'habiller. »
« Pourquoi faire ? » répondit Loki d'une voix creuse.
La femme pinça les lèvres.
« Pour souper avec le maître des lieux, voyons. Un invité ne se présente pas à la table de son hôte en débraillé. »
Loki en resta pantois.
« Quoi… je dois manger avec le maître ? »
Rien que le concept lui faisait mal au cerveau. Un Géant des Glaces n'était pas digne de manger par terre avec les chiens d'Asgard, comment donc pouvait-il manger avec un seigneur riche et respectable ?
« Tout à fait » confirma l'elfe, visiblement inconsciente du surréalisme grotesque de la chose.
« Mais… je suis un jotunn ! » s'écria désespérément l'adolescent.
« Entre ces murs, tu es un invité » rétorqua la femme. « Et maintenant, sors du lit, ou je te traînerais jusqu'à la baignoire. »
Complètement sous le choc, Loki se soumit et se laissa conduire hors de la pièce, la femme le menant le long d'un couloir tendu de tapisseries aux motifs géométriques et au parquet reluisant jusqu'à une pièce carrelée de blanc et bleu pâle. Des carreaux de faïence ornés de triskèles et d'étoiles recouvraient les murs, et divers savons et serviettes avaient été posés à côté de la grande baignoire déjà remplie encastrée dans le sol.
« Appelle-moi quand tu auras fini » dit l'elfe avant de quitter la pièce pour lui laisser un semblant d'intimité, ce dont Loki se sentit horriblement reconnaissant – il ne voulait vraiment imposer la vue de son corps à quiconque, surtout dans son horreur naturelle.
Les yeux fermés, il retira sa chemise de nuit et se laissa couler dans l'eau délicieusement tiède. L'espace d'un instant, il envisagea de plonger la tête sous l'eau et d'essayer de se tuer par noyade, mais y renonça. Il n'allait pas obliger le maître des lieux à retirer son cadavre de la baignoire.
Les savons dégageaient différents parfums de fleurs et d'herbes assez entêtants, et Loki choisit celui qui lui donnait le moins la nausée, se frottant copieusement comme pour retirer la souillure de sa vraie nature. Hélas, même après un récurage à fond, il pouvait toujours sentir les affreuses cicatrices sillonnant tout son corps – comment lui avaient-elles été infligées ? Au moyen d'un couteau ? Ou bien d'un sortilège de modification du corps ? Ou était-ce juste un trait naturel, comme les rayures des tigres ?
Tout en ruminant la question, Loki s'extirpa de l'eau et s'enroula dans une serviette avant d'appeler l'elfe, laquelle revint avec une pile de tissu dans les mains.
« Voici de quoi t'habiller. Pas de boutons, pas de lacets, alors rien de très compliqué, tu n'as qu'à faire passer ta tête et tes bras par les trous appropriés. J'attends dehors pour quand tu seras prêt. »
Muet, Loki hocha la tête pour montrer qu'il avait comprit et la regarda partir avant de s'intéresser aux vêtements. Il y avait un caleçon en coton qui lui arrivait jusqu'aux genoux, un pantalon ample, une fine chemise de coton à manches courtes, une robe à manches longues finement brodée qui lui arrivait à mi-mollet, et un surcot bleu également brodé à mettre par-dessus le pantalon et la robe rouges.
L'elfe n'avait pas menti en disant que c'était facile à mettre. Une fois visible, Loki eut le réconfort de constater qu'en dehors de son visage, seuls ses mains et ses pieds étaient visibles, les longues manches et le col haut de la robe dissimulant la peau bleue. Dans l'état actuel des choses, se cacher derrière des couches et des couches de tissu ne constituait pas une mauvaise solution.
La femme haussa un sourcil incolore en le voyant sortir de la salle de bains.
« Pas mal du tout » déclara-t-elle en sortant un peigne. « Il faut juste un soupçon de finition. »
Loki serra la mâchoire mais la laissa lui démêler les quelques nœuds ayant eu l'affront de se former dans sa chevelure. Ceci fait, l'elfe le jugea enfin présentable et l'entraîna de nouveau au détour des couloirs.
Tandis qu'il la suivait, Loki sentait son estomac se contracter douloureusement. Comment donc le maître des lieux allait-il réagir, devant un jotunn nain attifé de robes elfiques – il avait reconnu les points de broderie et la texture des soieries, révélateur de l'origine des habits – comme une parodie ridicule d'être conscient ? Il perçut la moiteur de ses mains et les essuya nerveusement sur le tissu du surcot.
« C'est ici » annonça l'elfe.
Elle s'était arrêtée devant une tenture noire à motifs dorés qu'elle souleva, juste assez pour permettre le passage à Loki. L'adolescent avala à grand-peine sa salive.
Une voix grave se coula hors de la pièce située derrière la tenture.
« Entre donc, jeune jotunn. Tu es ici mon invité, et aucun mal ne te sera fait. »
Loki déglutit de nouveau et s'avança dans la pièce. Le lourd tissu retomba derrière lui.
