Quand Tamamo vint lui signaler qu'il commençait à se faire tard, Loki avait suffisamment épluché les Annales pour la classifier parmi les dökkalfar, une souche d'elfes établie en tribus nomades éparpillées sur toute la planète, reconnaissable à son teint plus foncé que celui des ljosalfar et généralement considérée comme un ramassis de saltimbanques et mendigots qui n'hésitaient jamais à voler leurs bienfaiteurs.
Loki trouvait des plus étranges qu'une de leurs femmes ait réussi à épouser un propriétaire terrien, mais garda ses pensées pour lui et demanda seulement s'il pouvait emprunter le livre pour s'instruire davantage. L'elfe n'avait pas vu de raison de s'y opposer.
« C'est étrange » fit remarquer l'adolescent alors qu'elle le reconduisait à la chambre d'hôte, « j'aurais cru que la maison d'un marchand serait plus grande que cela. I peine deux étages ici. »
Les lèvres grises se retroussèrent en un sourire de renard.
« Tu sais, la plupart des zénanas n'ont qu'un seul étage et des pièces où un lit tiendrait à peine, sans parler du reste du mobilier » déclara-t-elle. « En comparaison, l'architecte qui a conçu les appartements féminins de cette demeure a vu très grand. »
Loki battit des paupières.
« Attendez, qu'est-ce que vous voulez dire par appartements féminins ? »
Le sourire s'élargit, dévoilant des dents d'une blancheur oppressante.
« Et bien, tout riche digne de ce nom se doit de fournir un espace réservé uniquement à ses femmes et à ses enfants. Quel scandale s'ils venaient à se mêler aux domestiques, n'est-ce pas ? »
La nuque et les oreilles de Loki reçurent un afflux subit de sang bouillant, mais il fit de son mieux pour paraître désinvolte.
« Alors, le seigneur Svadilfari me laisse coucher dans les quartiers privés de sa famille ? Voilà un mari qui a confiance en votre fidélité conjugale. »
« Ce n'est pas difficile d'être fidèle » rétorqua Tamamo, « mes goûts ne me portent guère vers les gamins mais vers les hommes expérimentés. Et c'est connu que les jötnar préfèrent une bite bien ferme à des seins moelleux. »
L'incandescence dans les oreilles et la nuque de l'adolescent commençait à infecter ses pommettes, la gêne déclenchée par la crudité du propos se mêlant à la furie d'avoir été implicitement traité d'ergi.
Mais tu n'as jamais trouvé les filles si belles que ça, pas vrai ?
Ruminant la chose, Loki reprit contact avec le réel alors que lui et son accompagnatrice parvenaient devant la tenture marquant l'entrée de la chambre d'hôte.
« Je te souhaite une nuit reposante, jeune invité. En passant, ne t'attends pas à voir Svadilfari demain, il sera sans doute absent pour les deux prochains mois. »
« Pour ses affaires ? » demanda Loki, essayant d'être aimable.
L'elfe hocha vaguement sa tête anguleuse.
« Un nouveau partenariat commercial, selon ses termes. Il était très enthousiaste, et quand il est dans une humeur pareille, gare aux obstacles sur son chemin. »
Sur ces mots, elle le quitta.
Tamamo n'avait pas menti : Svadilfari était bel et bien absent le lendemain. La chose ne semblait pas tracasser plus que cela les résidentes du zénana.
« C'est comme chaque année, papa dit que ça l'aide à garder l'esprit acéré. Et il oublie jamais de ramener quelque chose pour moi et mère et maman » affirma Eisa avec toute la ferveur d'une mouflette pré-pubère.
La gamine avait apparemment décidée que Loki serait son nouveau meilleur ami et lorsqu'elle avait un instant de libre – ou réussissait à fuir Tamamo ou Glod alors que les deux femmes s'efforçaient de l'instruire – elle courait auprès de l'adolescent pour le soûler de paroles ou l'implorer de jouer avec lui à cacher-le-caillou ou bilgesnipe-et-pucelle.
Loki avait beau éprouver un soulagement immense quand la fillette était rappelée à ses leçons, il ne pouvait nier que c'était… agréable, de se trouver au centre de l'attention de quelqu'un. Quelqu'un d'impartial, qui ne laisserait pas un faux lien familial l'aveugler.
Il n'avait toujours pas décidé s'il allait retourner à Asgard. Comment oserait-il se représenter au Royaume d'Or dans sa peau bleue ? Et surtout, comment pourrait-il regarder dans les yeux le Roi et la Reine, sachant qu'ils lui avaient menti toute sa vie sur sa vraie nature ? Quand à Thor…
Loki préférait éviter de trop penser à la réaction plus que probable de Thor. Le mépris du prince blond pour les jötnar était trop bien connu.
Dans l'intervalle, il se cantonnait à la bibliothèque de Svadilfari, se pliant sans peine aux recommandations de son hôte qui, par le biais de sa première femme, lui avait déconseillé de quitter l'enceinte du zénana. Après tout, les Géants des Glaces étaient supposés être confinés à Jotunheim, sans aucun moyen de s'en échapper. Un avorton jotun soulèverait à coup sûr des questions insistantes.
Loki s'était inquiété du Gardien du Bifröst, jusqu'à ce que Glod lui affirme que les appartements féminins étaient soigneusement protégés de toutes tentatives d'espionnage magique au moyen de runes, une procédure standard parmi la noblesse elfique. Les seigneurs ljosalfar ne plaisantaient pas avec l'intimité de leurs épouses.
L'adolescent se trouvait donc dans la cachette la plus sûre qu'il puisse trouver. Bien mieux que les alcôves ou les pièces inutilisées du palais d'Asgard. Et les livres à sa disposition, ne pas oublier les livres.
Il n'avait toujours pas ouvert ou touché le traité sur les jötnar. Que ce soit par crainte de voir confirmées toutes les histoires d'horreur à leur sujet… ou par crainte de les voir prouvées totalement fausses, il n'aurait pas su le dire. Peut-être un peu des deux.
Cherchant à se distraire de ces pensées peu ragoûtantes, il se changeait les idées avec les ouvrages traitant d'Alfeim ou la compagnie d'Eisa ou de Tamamo – il n'avait pas grand-chose en commun avec Glod, une brave femme mais vraiment trop terre-à-terre pour lui et souvent préoccupée par sa fille Einmyria encore au sein.
Trois mois passèrent ainsi sans qu'il ne s'en rende compte.
