Tout d'abord, Loki avait cru avoir attrapé un coup de chaud : la journée avait été étouffante, et la lourdeur moite de l'air n'avait guère contribué à améliorer les choses. De telles journées étaient monnaie courante à Alfheim, si bien que lorsqu'il avait senti sa peau se mettre à le démanger et ses vêtements s'imbiber de sueur, il avait demandé à Eisa de le laisser tranquille et était parti s'allonger.
Sauf que ça ne s'était pas dissipé au bout d'une heure comme une vulgaire insolation. Quand Glöd était venu lui annoncer que le dîner était prêt, il avait carrément vomi sur le tapis, saisi d'écœurement rien qu'à l'idée de la nourriture. Et puis étaient venues les crampes – pas exactement des crampes d'estomac, ça venait de plus bas, et son bassin le faisait tant souffrir qu'il ne voulait même pas tenter de se lever.
Tamamo lui avait fourni une chemise de nuit propre et une bouillote remplie d'eau glacée à se mettre sur le ventre, si bien que les crampes avaient cédé un peu de terrain, mais pas beaucoup. Et ça le démangeait tant qu'il voulait se gratter jusqu'au sang – facile à faire avec ses griffes noires…
Il pouvait sentir un sang au bord de l'ébullition couler dans ses veines et le faire transpirer, l'empêchant de réfléchir correctement. Il agonisait entre ses draps et entendit à peine le froissement de tissu indiquant que la tenture s'ouvrait pour laisser passage à quelqu'un.
« Tamamo n'a pas exagéré, à ce que je constate » soupira le baryton de Svadilfari. « Moi qui croyais que ce serait le cas pour changer… »
Loki haleta, la bouche ouverte. Une odeur venait de surgir dans l'air, une odeur qui lui rappelait la douche après l'entraînement aux armes, une odeur purement masculine qui lui brûlait l'intérieur des sinus, lui asséchait la gorge et faisait pulser désagréablement le nœud douloureux niché dans son bassin.
Au désespoir, il se retourna difficilement sur le ventre et mordit son oreiller.
« Je suppose que je dois te laisser tranquille. »
Il y eut un frottement de pieds nus sur les tapis, indiquant que Svadilfari quittait la pièce, emportant avec lui l'odeur. Mais le sang de Loki persista à bouillir.
« Alors ? » interrogea Tamamo d'un ton brusque lorsque son mari vint la rejoindre cette nuit.
« Alors ça vient à peine de commencer » répondit le marchand. « Quoique, c'est plutôt fort. Je me demande si c'est dû à son statut de vierge des glaces… ? »
La femme renifla et se tourna sur le côté. Svadilfari la fixa d'un regard scrutateur puis commença à se déshabiller.
« Tu ne l'as pas touché » fit-elle d'un ton plat, et son mari haussa les sourcils.
« Je croyais que tu désapprouvais mon plan ? »
« Bien sûr que oui, il est à peine pubère, au nom d'Eli ! Mais si tu dois le baiser et lui faire un gamin, fais-le et qu'on n'en parle plus ! »
Il poussa un soupir et laissa glisser son pantalon par terre.
« Ce n'est pas si simple » déclara-t-il en venant la rejoindre sous les draps. « Notre invité vit sa première chaleur, et il lui faut un peu de temps pour intégrer ça. Je sais que je ne suis pas un être parfait, mais je ne vais pas traumatiser un enfant à peine sorti des jupes de sa mère en couchant de force avec lui. »
« Il est en chaleur » rappela Tamamo. « Quoi que tu lui fasses, il en jouira. »
« Tu me suggères de me comporter comme un Asgardien, alors ? » demanda Svadilfari d'un ton aussi chaleureux que les calottes polaires de Jotunheim.
« Bien sûr que non ! » s'écria sa femme effarée.
« Parfait » répondit-il. « Je n'ai aucune envie de détruire une créature aussi ravissante que notre invité. Je lui expliquerais donc la situation, et je laisserais la nature suivre son cours. D'ici le surlendemain, il me suppliera de le chevaucher, je te le garantis. »
Tamamo n'eut pas l'air convaincu, mais ne dit rien tandis qu'elle se lovait contre lui.
Loki allait mourir. Si ce n'était pas les démangeaisons ou la chaleur, ce serait la honte qui l'achèverait.
En chaleur. Comme une bête. Une jument qu'on mène à l'étalon pour être montée et engrossée. La preuve définitive qu'il n'était qu'une abomination de la nature.
Svadilfari lui avait certifié que le processus était inévitable chez les Géants des Glaces, lui avait demandé si c'était sa première fois, et déclaré d'un ton désolé qu'une chaleur durait au minimum un mois. Plus de deux si elle n'était pas satisfaite.
Loki n'en était même pas à quatre jours et il se mourait déjà.
« C'est fou comme la bouillote se réchauffe vite » commenta Svadilfari d'un ton léger en vérifiant sa température. « Tu es sûr de ne pas être un Géant du Feu déguisé ? »
L'adolescent ne répondit pas. A la place, abruti par l'incandescence coulant dans ses veines, il saisit impulsivement la main de son hôte – occupée à placer un linge froid sur son ventre – et la fourra entre ses jambes.
L'elfe en resta saisi l'espace d'un instant.
« Ah… je vois. Et comme ça ? »
Le garçon gémit en sentant les longs doigts s'activer, sans grande réussite pour atténuer sa détresse.
« Pas assez » réussit-il à haleter. « Pas assez. »
Les yeux nacrés s'étrécirent.
« D'accord. Comme ça ? »
Loki grogna en sentant pénétrer lentement son entrejambe. Mieux, mais pas ce qu'il fallait, ce n'était pas ça…
« Pas assez » répéta-il.
Il y eut un silence.
« Le prochain stade serait que je couche directement avec toi » laissa tomber l'elfe.
L'adolescent aurait dû renoncer à ce stade. Il aurait dû se raccrocher à sa dignité – un homme d'Asgard ne se laissait pas rendre ergi, il ne se laissait pas dépouiller de sa fierté et de son honneur en permettant à autrui de le chevaucher…
Sauf que Loki n'était pas un Ase. Il ne l'avait jamais été.
« Faites-le » implora-t-il.
« Tu es sûr ? »
Il en aurait sangloté.
« Pitié. »
L'espace d'un instant rempli de terreur, il crut que Svadilfari allait quitter la pièce, écœuré par sa dépravation.
Et puis, le matelas s'enfonça sous un poids nouveau, il sentit un corps chaud se positionner au-dessus de lui, et l'instant d'après, il eut enfin ce qu'il lui fallait.
Plus tard, il aurait honte. Mais sur le moment, il s'y abandonna sans retenue aucune.
« Alors ? » interrogea Tamamo, tapotant d'un ongle impatient la table de nuit.
« Alors c'est fait » répondit son mari.
Elle renifla.
« Combien de temps pour que la graine se décide à germer, d'après toi ? »
Svadilfari poussa un soupir.
« Généralement, les jötnar engrossent très vite. Ceci étant, n'oublie pas que les ljosalfar ont la fertilité basse. Il pourrait concevoir cette nuit ou dans trois ans, je ne saurais pas te le dire. »
« Donc tu continueras à le besogner ? »
« Au moins jusqu'à la fin de sa chaleur » déclara-il en venant la rejoindre. « S'il est gravide, nous le saurons vite. Un jotunn normal n'entre en chaleur qu'une fois l'an, mais une vierge des glaces voit revenir le processus tous les trois mois jusqu'à ce qu'elle soit enceinte. Si nous n'avons pas de chance cette fois-là, et bien… »
« Il faudrait déjà qu'il reste » pointa la femme.
« Et où irait-il ? » lui rétorqua Svadilfari. « Loptr est loin d'être idiot, il sait qu'il est perdu s'il met un pied hors de la maison. Non, crois-moi, il restera. »
« Et tôt ou tard, tu auras enfin ton héritier » dit Tamamo.
Il lui sourit.
