Odin se devait d'accomplir ses devoirs de roi, même si cela lui déplaisait. Surtout quand cela lui déplaisait. Ce qui ne signifiait pas qu'il appréciait de le faire.
Il n'appréciait certainement pas d'avoir à annoncer à son fils et à sa femme que les recherches pour Loki devraient bientôt prendre fin.
Du point de vue logistique, il s'agissait d'un résultat inévitable : après plusieurs mois sans nouvelles ni trouvaille d'indices ou de corps, les hommes étaient lassés et voulaient passer à autre chose. La période de six mois venait de passer, si bien que Loki serait officiellement déclaré mort, et le dossier serait clos.
Du point de vue émotionnel, ce n'était pas si évident. Thor ragerait, refuserait de comprendre, et inonderait Asgard pendant plusieurs semaines. Frigga ne dirait rien, mais se retirerait dans sa section de palais et refuserait d'en sortir en dehors des exigences que lui imposait son rôle de reine.
Odin lui-même se sentait partagé. Loki était son fils – il avait accueilli le garçon sous son toit, lui avait donné un nom, l'avait élevé comme un prince, nul ne pouvait nier cela. Mais Odin se devait d'être le Roi d'Asgard avant toute autre chose.
Et puis, lui soufflait une voix insidieuse, ce n'est pas comme s'il était ton fils par le sang, après tout.
Il aurait bien voulu faire taire cette voix, mais impossible de ne pas regarder la vérité en face. Il n'avait pas engendré Loki, même s'il l'aimait comme il aimait Thor, même si c'était lui que le garçon appelait son père. Et cela lui était rappelé chaque fois qu'il posait les yeux sur le garçon ou entendait raconter le dernier de ses affreux tours.
Peut-être aurait-il dû faire élever Loki par une autre famille, après tout – n'importe quelle famille d'Asgard aurait été honorée de recevoir pour charge l'enfant destiné à concevoir le futur héritier du trône. Cela aurait été tellement plus simple, cela lui aurait épargné les remords, l'accablement qui lui enserraient le cœur.
Il devait remplir son devoir. Il n'avait pas la possibilité d'agir autrement.
Tamamo n'avait pas menti, lorsqu'elle avait confessé à Loki que la saison sèche la transformait en marmelade trop cuite. Rien qu'à la voir, l'adolescent ne pouvait pas s'empêcher de tiquer.
« Et il n'y a vraiment rien à faire ? » avait-il interrogé, un peu par compassion, un peu parce qu'il regrettait la conversation de la dokkalfr.
« Rien du tout » avait confirmé Svadilfari en grimaçant, « et crois-moi quand je dis que j'ai cherché. »
Tout en déplorant l'état de Tamamo, le garçon songeait parfois qu'elle tenait peut-être une bonne idée. La saison sèche d'Alfheim incitait tout bonnement à la torpeur : il ne pleuvait peut-être pas, mais l'air était lourd, et il fallait faire preuve d'une volonté inouïe pour remuer un seul doigt tant la mollesse imprégnait l'atmosphère.
Bien sûr, le climat ne convenait guère à un Géant des Glaces, ce que Loki contournait en squattant la salle de bains, remplissant la cuvette d'eau glacée. A sa grande honte, c'était Glöd qui avait proposé la solution – même la simplette de service pouvait voir son inconfort !
Loki voulait tout de même conserver un reste de fierté, et essayait de passer au moins la moitié de la journée hors du bain – il préférait la matinée, laquelle conservait un reste de fraîcheur nocturne. Eisa en profitait pour lui sauter dessus – Tamamo étant malade, Glöd avait supplié Loki de servir de précepteur temporaire à sa fille. L'adolescent n'était peut-être pas très instruit en héraldique elfique ou en géographie de cette planète précise, il pouvait tout à fait résoudre des problèmes d'algèbre et connaissait assez de magie pour ne pas se mettre le nez à l'envers.
Eisa n'avait guère de goût pour l'instruction, mais elle n'était pas aussi épouvantable que Thor pour ce qui était d'apprendre : aux yeux de Loki, Thor n'avait appris à lire que parce qu'il voulait pouvoir lire ses sagas favorites tout seul. Tout le reste n'ayant aucun rapport avec le combat, il l'avait méprisé et Odin avait dû menacer de le priver d'entraînement aux armes pour qu'il se rende aux leçons.
Et encore, il dormait la moitié du temps.
Loki se donnait d'autant plus de mal pour les cours particuliers qu'il refusait de songer à son moment de faiblesse honteuse : même plus de quatre mois après le fait, il ne pouvait toujours pas regarder son hôte dans les yeux. Pour sa part, Svadilfari restait tout aussi aimable qu'au premier jour, même si dernièrement, il semblait particulièrement heureux et ne disait pas pourquoi.
Lorsqu'il avait annoncé son intention de partir pour un autre voyage d'affaires, Glöd avait fait des simagrées.
« En pleine saison sèche ! Ce n'est pas raisonnable, et tu le sais très bien, tu ne pars jamais à cette période de l'année ! »
Ce à quoi l'elfe avait soupiré.
« L'affaire est trop délicate pour que je la confie à un intermédiaire, et si je la manque, elle ne se représentera plus jamais. Crois-moi quand je dis que j'aimerais rester. »
« Mais enfin, ça ne peut pas être plus important que ta famille ! »
« Rien n'est plus important que la famille, mo ghra. Je le sais, et le Prince Frey le sait aussi, mais je dois me déplacer personnellement. »
A la mention du Prince Frey, Glöd s'était dégonflée, mais n'en avait pas moins continué à bouder toute la soirée, tandis qu'Eisa faisait jurer à son père de lui rapporter une babiole Vane en guise de gage de paix.
Pour sa part, Loki s'était borné à souhaiter un voyage paisible et fructueux à son hôte, ainsi qu'un retour rapide. L'elfe avait souri.
« Oh, ce sera très certainement un voyage profitable. »
