Lorsqu'il découvrit un soupçon de bedon un matin alors qu'il s'habillait, Loki crut tout d'abord que c'était seulement parce qu'il réussissait à manger tout ce que contenait son assiette – franchement, ce n'était pas difficile, maintenant qu'il ne s'agissait plus de cuisine asgardienne, toujours trop pleine de graisse et d'épices qui lui brûlaient désagréablement la bouche et lui donnaient la nausée.

Il dormait plus longtemps, ces temps-ci, et manquait en outre d'énergie, mais attribuait cela au temps plus lourd et plus chaud. Tamamo elle-même offrait bien plus piètre spectacle, et c'était une native d'Alfheim, donc habituée au climat. Comparé à la dokkalfr, il s'en sortait plus que bien.

Quant à ces étranges sensations au niveau de son estomac, il pensait tout bêtement avoir des gas. Nornes merci, il ne lâchait pas de pet aussi bruyant et odorant que celui qu'avait laissé échapper Volstagg à cette réception Vane. Inutile de le dire, l'incident avait plutôt glacé l'ambiance.

Jusqu'à cette nuit où il s'était réveillé en sursaut après un rêve absolument incompréhensible – comme tous les rêves – où figurait un Géant des Glaces, Mjollnir et Thor en robe de mariée. Au début, il n'avait pas compris la raison exacte de son réveil.

Et puis, il l'avait senti. Un sursaut derrière la peau tendue de son ventre. Et puis un autre.

L'horreur l'avait tenu éveillé jusqu'aux premières lueurs de l'aube.


Svadilfari avait pu constater que son plan avait porté ses fruits lorsque la marque des trois mois était passée sans que Loptr n'entre à nouveau en chaleur, condition uniquement possible en situation de grossesse. Que la graine ait si vite pris racine le réjouissait : après tout, Loptr était pubère de fraîche date – étant né dans les tous derniers mois de la guerre entre Asgard et Jotunheim – et même si les vierges des glaces étaient par tradition mariées juste avant la sortie de l'enfance, l'elfe se sentait mauvaise conscience de coucher avec un garçon si jeune.

Heureusement, il n'y aurait nul besoin d'une seconde tentative, puisque Loptr avait déjà conçu et accoucherait durant l'année à venir. Et une fois né l'héritier de Svadilfari, sa mère pourrait repartir dans sa famille ou rester élever son enfant, comme il lui plairait.

A titre personnel, l'elfe apprécierait que Loptr choisisse de rester. Un enfant avait besoin d'une mère, après tout, et même si Tamamo et Glod accepteraient son futur fils sans réserve, celui-ci avait le droit de connaître sa mère par le sang en grandissant. Et puis, Svadilfari n'était pas sans nourrir un fond de tendresse pour son invité inattendu. Il restait un elfe, après tout, et les elfes aimaient les belles choses.

De fait, l'état de panique et de stress actuel de Loptr ne l'enchantait guère : d'accord, une grossesse adolescente n'était généralement pas matière à se réjouir – sauf dans le cadre d'un mariage arrangé, où les héritiers étaient généralement conçus très tôt pour ne pas avoir à s'inquiéter de la succession – mais de là à se ruiner la santé, il y avait tout de même de la marge !

Ou peut-être que le garçon se tracassait pour son status ? La pauvre créature se croyait vraisemblablement dans une situation des plus précaires, ni épouse ni maîtresse, ce qui vaudrait à sa progéniture le qualificatif de bâtard. Et bien, qu'il dorme en paix : Svadilfari avait pleinement l'intention d'assumer ce fils à moitié jotunn.

Maintenant, si seulement Loptr venait se confier à lui, pour qu'il puisse le rassurer.


Ergi. Le mot remplissait la bouche de Loki, lui recouvrait la peau, lui cornait aux oreilles. Ergi. Moins qu'homme.

Oh, il avait eu l'occasion de l'entendre, ce mot, à chaque fois qu'il descendait dans l'arène pour s'entraîner aux armes – parce qu'il préférait les couteaux et l'esquive, armes de femme, tactiques de lâche – à chaque fois qu'il se laissait surprendre à lire un grimoire – car la magie était affaire de femme – à chaque fois qu'il échouait à être à la hauteur de l'idéal asgardien.

Mais après tout, tu n'as jamais été un Ase.

Jamais autant ce mot ne l'avait autant impacté. Car vraiment, qu'y avait-il de plus femelle, de moins viril, que de porter un enfant ?

L'espace de quelques folles secondes, Loki avait envisagé brièvement d'avorter. C'était sensé facile, ne suffisait-il pas d'une tisane préparée avec les herbes adéquates ? Et puis il s'était rappelé ces femmes qui se retrouvaient parfois dans l'infirmerie de dame Eir, la peau jaunie d'infection ou exsangue de fièvre, leurs entrailles déchiquetées, le sang fuyant entre leurs cuisses, abruties par la fièvre.

Résultat de tentatives pas assez sûres. De méthodes sans aucune efficacité. De tentatives faites trop tard.

A en juger par la courbure de son ventre, Loki était à un stade trop avancé pour essayer la tisane ou les aiguilles à tricoter. Peut-être qu'il pourrait tout bêtement laisser le processus aller jusqu'au bout et puis ensuite… Il y avait un puits dans le jardin, ça irait vite…

Mais.

Mais l'enfant serait l'enfant de son hôte. L'elfe qui lui avait ouvert sa porte, qui le traitait comme une personne plutôt qu'un monstre.

Et tu le remercierais en tuant son enfant ? Le frère de sa fille ?

Oh, Eisa. La petite se doutait-elle de quelque chose ? Ces derniers temps, elle semblait étrangement excitée et à une ou deux occasions avait été jusqu'à le prendre dans ses bras, souriant tandis qu'elle collait l'oreille sur son bedon. Etait-ce la perspective de devenir à nouveau une grande sœur ?

Tu crois vraiment pouvoir la regarder dans les yeux et lui annoncer que son petit frère se trouve au fond du puits ?

Mais il ne voulait pas d'un bébé. Pas de ce bébé qui s'agitait dans son corps et le bourrait de coups de pied.

Tu peux toujours partir. Quitter ton petit refuge et prétendre que cette année n'a jamais existé.

Et après quoi ? Où aller ? Pas Jotunheim. Certainement pas Asgard. Peut-être Midgard, si les humains tiraient encore à la vue d'une créature difforme.

Et puis quoi ?

Il butait sur la question, encore et encore, et la réponse ne venait pas.