Ça aurait été facile d'ouvrir le livre posé en équilibre sur son bedon et de commencer à en tourner les pages. Un geste qu'il avait répété des dizaines, non, des milliers de fois durant sa courte vie.

Ça aurait dû être facile.

Chroniques de Glace : une étude des résidents de Jotunheim.

Le fœtus lui flanqua un coup de pied dans le rein et Loki grimaça. Avec toutes les gesticulations de ce marmot, c'était un miracle que sa colonne vertébrale tienne encore. Pour avoir fréquenté assidûment l'infirmerie – et pas juste en tant que patient – il savait que les futures mères pouvaient se retrouver avec des os fêlés pendant la grossesse. Mine de rien, la force d'un Ase encore à naître n'était pas négligeable, et il ne pensait pas que celle d'un jotunn lui était inférieure de très loin.

Nornes, comment je vais accoucher ?

Rien que la perspective le tétanisait d'horreur. Loki détestait souffrir, et Eir avait beau affirmer que ça passait en un clin d'œil, expulser plusieurs kilos de bébé par un orifice de quelques centimètres à peine, ça faisait mal.

Peut-être qu'il pouvait avaler un somnifère juste avant ? Et après…

Après. Le mot laissait un goût étrange dans sa bouche. Après signifiait un choix, partir ou rester. S'il partait, où se rendrait-il ? Tous les mondes qu'il visiterait voudraient savoir comment un Géant des Glaces était parvenu à passer le blocus imposé à Jotunheim. Asgard l'abattrait à vue. Quant à Jotunheim – non. Juste non. Il ne pouvait pas, ça le dépassait. Il s'y refusait.

Rester… Rester, ce serait passer le restant de sa vie dans le zénana de Svadilfari. Loin du monde. Obligé d'élever l'enfant qu'il mettrait bas, obligé de reconnaître que cet enfant existait.

Rester ou partir, au final il s'agissait simplement de choisir entre deux prisons.

« Loptr ? Tu as l'air songeur. »

Son hôte venait d'entrer dans le salon de lecture, son regard glissant sur l'ouvrage qui reposait sur le ventre de Loki. L'apprenti sorcier recouvrit machinalement la couverture de sa main.

« Ce n'est rien. »

Comme pour lui reprocher son mensonge, le morveux lui mit un grand coup de latte – Loki était sûr que s'il relevait sa tunique, il verrait un hématome s'épanouir sur la peau fragilisée de son abdomen. L'adolescent grimaça, ce qui n'échappa guère à l'elfe.

« Le petit te fait encore des siennes ? »

« Ça va passer » marmonna le garçon en rejetant la tête en arrière, se laissant aller contre les coussins du sofa sur lequel il avait choisi de s'allonger.

Un contact près de ses jambes lui indiqua que Svadilfari venait de s'asseoir sur le sofa.

« Tu me permets d'essayer quelque chose ? »

Loki plissa le front.

« Quoi donc ? »

En guise de réponse, l'elfe posa ses longues mains blêmes sur l'abdomen distendu de l'adolescent qui sursauta, une étrange sensation se répandant à l'intérieur du bedon.

« Qu'est-ce que vous faites ? » croassa-t-il.

« Sh… Détends-toi, s'il te plaît. »

Presque contre son gré, l'apprenti sorcier sentit ses muscles se relâcher, ses forces l'abandonner. Un nuage cotonneux vint recouvrir son esprit, faisant disparaître dans la brume doutes et irritation, ne laissant derrière qu'une agréable torpeur et…

Loki aurait hoqueté s'il en avait eu la force, mais celle-ci le fuyait. Comment réagir autrement, alors qu'il percevait non pas une, mais deux consciences étrangères à la limite de son propre esprit ?

L'une d'elles était facilement identifiable, la psyché de Svadilfari ressemblait à la surface d'un lac lorsque le soleil l'éclaire, ses reflets se brisant et se recomposant continuellement, les pensées de l'elfe passant et fuyant trop vite pour se laisser attraper.

L'autre esprit était purement primitif, plus semblable à de la glace reflétant la lumière en la transformant en arc-en-ciel. Cette psyché si facile à lire ne connaissait que la chaleur, le contentement, la tranquillité, et – et elle avait une vague idée de qui était Loki, mais le nom qu'elle lui attribuait…

Les grandes mains de l'elfe lui massaient gentiment le ventre, à présent.

« Bonjour » murmura Svadilfari. « Bonjour, mon tout petit. »

« Comment… vous faites ça ? » parvint à articuler Loki dans un effort titanesque.

Les mains refusèrent de cesser leur va-et-vient.

« Ce bébé que tu portes est de mon sang. Le sang relie, c'est connu. Et comme il est encore dans ton ventre, tu es relié toi aussi. »

Une connexion psychique entre membres d'un même lignage ? Loki aurait voulu méditer la chose, poser des questions, mais il n'arrivait plus à penser deux syllabes cohérentes d'affilée. Il n'arrivait même plus à conserver les yeux ouverts.

Svadilfari fredonnait maintenant, quelque chose qui devait être une berceuse et qui s'accordait merveilleusement bien avec le rythme lent auquel ses mains caressaient le ventre de Loki – et l'enfant à l'intérieur. Celui-ci ne remuait plus, saisi par la somnolence.

Pour sa part, Loki n'avait jamais été tellement adepte de la sieste, mais juste pour une fois, ça ne pouvait pas faire grand mal.