« Tu sais, tu devrais m'accompagner aux thermes, un de ces jours » suggéra Glod, occupée à démêler sa chevelure noir pourpré. « Ça te ferait un bien fou de nager un peu. »
Loki sentit le sang se retirer de son visage à une vitesse affolante.
« Non » lâcha-t-il abruptement, cillant lorsque le fœtus réagit à sa brusque détresse en lui flanquant un coup de pied dans le bassin.
La semi-géante de feu le scruta curieusement, puis haussa les épaules.
« C'est vraiment dommage que tu sois si timide, tout de même. »
« Laisse-le donc tranquille » grogna Tamamo, vautré sur le sofa, occupé à s'éventer d'une feuille de papier. « Rapporte-nous plutôt les dernières nouvelles. »
Le visage de Glod s'anima.
« Et bien, figure-toi… »
Intérieurement, l'apprenti sorcier ne put s'empêcher de se demander si l'intérêt des thermes – ou bains publics, comme auraient dit les Asgardiens – était de se laver ou de s'informer des derniers ragots. Glod ne semblait fréquenter les lieux que pour cette seconde fonction, semblait-il, ce dont son mari et sa sœur-conjointe profitaient sans honte.
Il fallait reconnaître que comme papillon social, la demi-eldjotunn faisait merveille.
« …montré plutôt hargneux, à en croire Artanis, et elle sait de quoi elle parle, puisque le nain en question est passé sous le toit de son mari pour affaires… »
« Depuis quand un Ase n'est-il pas hargneux ? Et ça vaut encore davantage pour leur prince, il est supposé être le parfait représentant de leur royaume » jeta la dokkalfr, sa voix dégoulinante d'un mépris impossible à manquer.
« Tu ne crois pas que c'est la mort de son frère qui le travaille, peut-être ? » suggéra Glod d'un ton de conspiratrice.
Tamamo glapit de rire – un son incongru chez elle.
« Allons donc, le prince d'Asgard, pleurer un manieur de seidhr ? Ne rêve pas, je t'en prie ! Combien veux-tu parier que le Royaume d'Or a décrété la mort de leur second prince un jour de fête nationale ? »
Son interlocutrice renifla.
« J'ai beau être naïve, je ne suis pas stupide. Je ne vais pas m'engager dans un pari perdu d'avance, tout de même… Loptr ? Tu n'as pas l'air bien. »
L'adolescent s'était recroquevillé sur lui-même, enserrant son ventre gonflé de ses bras, les épaules tremblantes.
« Je-je vais aller m'allonger » balbutia-t-il en se levant précautionneusement.
La demi-géante eut une grimace de compassion.
« Encore deux mois et ce sera fini, va » lui assura-t-elle tandis qu'il quittait le salon d'une démarche chancelante. « Pauvre petit, je sais qu'il y a des grossesses plus difficiles que d'autres, mais que ce soit la première ! »
Tamamo s'abstint de répondre à cela, préférant tordre la bouche en une moue pensive.
Forcément un contrecoup des hormones, mais Loki ne parvenait pas à s'arracher au marasme gluant de dépression dans lequel il était plongé. Pourquoi, oh pourquoi fallait-il que la mention de Thor le mette dans un état pareil ?
Son frè – non, le prince d'Asgard avait toujours eu le don de lui faire perdre tous ses moyens, et pas dans le sens positif.
Il laissa échapper un gémissement.
« Loptr ? C'est moi. »
Un froufroutement de tissus lui indiqua que Svadilfari venait de passer la tenture bloquant l'entrée de sa chambre. L'adolescent ne savait pas s'il voulait lui sauter au cou ou lui crier de déguerpir.
« Glod a dit que tu étais souffrant. Je peux faire quelque chose ? »
Et si tu allais étrangler Thor pour moi ?
La pensée eut l'effet d'un barrage qui se rompt sans douceur : Loki se mit à sangloter convulsivement, sa vision se brouillant, son nez se bouchant, et sa tête commençant à pulser. L'elfe s'avança, s'assit sur le lit et attira gentiment le garçon dans ses bras.
« Et ben, ça ne va vraiment pas fort » commenta l'elfe après cinq bonnes minutes passées dans le rôle de mouchoir.
Loki renifla sans élégance.
« Mon frère me manque. Je veux lui faire tomber les cheveux et les dents. »
Les sourcils de Svadilfari remontèrent haut sur son front, mais il s'abstint de commenter, laissant poursuivre le garçon.
« Je sais pas s'il pleure ma mort. S'il le fait, de toute façon, ça doit être à moitié. Thor, il était toujours, tu es trop lâche, Loki, tu es trop faible, arrête avec la magie, pourquoi tu ne veux pas alors que moi je veux, sois un guerrier plutôt qu'un ergi, à quoi tu es bon ? »
Il s'étrangla brièvement. L'elfe lui caressa les cheveux.
« Je lui aurais tout donné, je lui ai tout donné, je faisais comme je pouvais, et c'était pas assez, c'était jamais ce qu'il fallait, et il n'arrêtait pas de me le dire sans me montrer comment faire mieux ! Pourquoi il a jamais pensé à me montrer ? »
« Les Asgardiens ne sont pas connus pour leur capacité de réflexion » glissa Svadilfari. « Mais personnellement ? J'aurais trouvé dommage d'accueillir un sosie du prince Thor sous mon toit plutôt que toi. »
Loki se raidit dans son étreinte, tout à coup conscient d'avoir dévoilé le pot aux roses. L'elfe eut un petit rire.
« Oh, ne t'en veux pas trop. Laufey Roi t'a perdu à la fin de la guerre avec les Ases, c'était facile de deviner l'origine de tes parents nourriciers. Et puis, le second prince du Royaume d'Or, connu pour son rafraîchissant manque d'adhérence à leur modèle typique, disparaissant le jour même où je te trouve sur ma propriété ? Pardonne-moi, mais la ficelle est un peu grosse. »
Aucune trace de colère ou de rancune dans le timbre de Svadilfari, rien qu'amusement et… affection ? Non, non, ce n'était pas possible. Pas pour Loki, pas avec cette peau-là…
J'aurais trouvé dommage d'accueillir un sosie du prince Thor sous mon toit plutôt que toi.
« …Vous n'êtes pas fâché ? »
Sa voix sonnait plus aigüe que d'ordinaire, plus une voix de gamin qu'autre chose.
« Pourquoi le serais-je ? Tu es un invité on ne peut plus charmant. En fait, je ne dirais pas non si tu venais à décider de loger ici de manière permanente. »
Les yeux sanglants de l'apprenti sorcier se remirent à brûler.
« M-mais… j-je suis… »
« Le jeune homme qui aide ma fille à apprendre ses maths » déclara Svadilfari d'une voix douce. « Qui aide Glod à faire la cuisine. Qui aime paresser des heures dans le bain et qui a dû lire plus de livres dans ma bibliothèque que moi. Voilà qui tu es. Voilà qui est important à mes yeux. Pas le second prince d'Asgard. Pas la vierge des glaces perdue pendant la guerre. Rien que toi. »
Des larmes fraîches roulèrent sur les joues de Loki tandis que l'elfe l'embrassait tendrement sur le haut du crâne.
