« Montre-le-moi ! Montre-le-moi ! »

Sans attendre une confirmation ou un refus, Eisa se précipita vers le lit et s'empressa de grimper dessus, toute entière concentrée sur le paquet de couvertures reposant dans les bras d'un Loki toujours effaré et confus.

« Oooh… Il est pas aussi bleu que toi, maman Loptr » commenta la fillette d'un ton presque déçu.

Contrastant avec la peau d'un cobalt éclatant de l'apprenti sorcier, le teint du nouveau-né tirait davantage sur un pâle gris-bleu ardoise, influence probable du sang elfique de son père, rehaussé ça et là de quelques arabesques à peine plus sombres qui s'apparentaient plus à des taches de naissance qu'aux cicatrices familiales d'un jotunn.

Loki avait failli hurler quand il avait vu ça. Même dilué, le sang de monstre laissait sa marque.

Cependant, Eisa s'enhardissait, tendant la main pour effleurer le crâne encore mou du poupon.

« Maman m'a dit que quand je suis née, j'avais plein de cheveux » déclara-t-elle. « Pourquoi il en a pas, dis ? »

« C'est pas obligé que les bébés soient tous pareils, mon cœur » glissa Glod qui observait la scène d'un œil vigilant, prête à intervenir pour empêcher que sa fille ne blesse par inadvertance son petit frère tout neuf.

« Il est beau quand même » décréta la mouflette. « Et quand il sera grand, il épousera treize dames, parce qu'elles seront toutes amoureuses de lui, et elles lui feront trente douze bébés. »

Loki ne put s'empêcher d'y mettre son grain de sel.

« Heum… ça fait un petit peu beaucoup, tu ne trouves pas ? »

« Quand on aime, on ne compte pas » rétorqua la fillette. « C'est ce que dit toujours maman. »

« Dans ce contexte-là, j'imagine que c'est différent… »

« Oh, laisse-la donc rêver » protesta Glod qui arborait une expression vaguement gênée. « A qui veux-tu que ça fasse du mal, ce genre de bêtises ? »


Lorsque Svadilfari put enfin revenir auprès de Loptr et de son dernier-né, l'adolescent somnolait les yeux ouverts. Rien que de très normal, un accouchement vous vidait les nerfs comme peu d'autres choses, parmi lesquelles la guerre.

« Pardon de vous avoir délaissés » s'excusa-t-il, « j'ai dû mettre mes affaires en ordre. »

Le garçon plissa le front tandis qu'il s'asseyait délicatement près de lui.

« Tu m'as donné un fils, et un héritier pour mon patrimoine. Généralement, il est préférable d'être marié à la mère de son héritier, mais il est toujours possible de légitimer le bébé sans en passer par là. Tous les protocoles sont en place, donc ne t'inquiète pas qu'il finisse à la rue. »

« …Oh » souffla son interlocuteur, visiblement pris au dépourvu. « C'est… gentil. »

L'elfe lui adressa un sourire indulgent.

« Inutile de me remercier. C'est le moins que je puisse faire pour Vali. »

« Qui ça ? »

« Le bébé. Peut-être que tu préférerais un autre prénom ? Des suggestions ? »

Loptr déglutit et lança un rapide coup d'œil vers le bambin occupé à ronfler sans honte dans ses bras.

« C'est toi le père » finit-il par déclarer.

« Mais c'est toi la mère » rappela l'elfe, « et je ne voudrais pas que nous partions du mauvais pied en ce qui concerne cet enfant. »

« Ça va » insista le garçon. « Vraiment. »

Svadilfari darda sur lui un regard perçant, mais le faible miaulement que poussa le bébé qui se réveillait détourna le fil de ses pensées.

« Et bien, bonjour » ronronna-t-il en se rapprochant de Loptr, l'attirant tendrement contre lui. « Bienvenue dans le monde, jeune homme. »

Le récemment-nommé Vali miaula de nouveau, ouvrant et refermant son poing minuscule, et pour la troisième fois de son existence, Svadilfari sut qu'il était irrésistiblement au pouvoir de cette fragile créature à peine née.