Eisa avait beau être une gamine, ça ne voulait pas dire qu'elle était idiote. Après tout, sa compagnie la plus constante se constituait de trois adultes, et ça, c'était voué à vous faire mûrir un tantinet plus vite que la moyenne.

Elle pouvait bien voir que maman Loptr n'était pas heureux d'avoir un bébé.

C'était plutôt déroutant, comme situation. Pourquoi maman Loptr ne voulait-il pas de son propre bébé ? D'accord, un bébé, ça pleure tout le temps, ça vomit et ça dort le reste du temps, mais maman s'était toujours extasiée devant Einmyria et même quand elle râlait parce qu'elle aurait bien voulu faire une pause, elle couvait toujours du regard la petite sœur d'Eisa, comme si celle-ci était la légendaire Arkengemme.

Maman Loptr ne voulait même pas regarder son bébé. Ne voulait même pas lui faire de câlins. Comme si petit Vali était le sac d'ordures ménagères plutôt que son bébé, et ça, franchement, ça perturbait Eisa. Vraiment, vraiment beaucoup.

Maman et mère n'avaient pas l'air inquiètes, alors peut-être que la situation finirait par s'arranger ? Même si Eisa n'en était pas très sûre. Maman Loptr n'avait pas l'air du genre à changer facilement d'avis quand il était décidé, la fillette se rappelait douloureusement ses multiples tentatives pour esquiver les leçons de maths, lesquelles avaient toutes échouées.

Au moins elle serait là pour son petit frère. Si maman Loptr ne pouvait pas être une vraie maman pour Vali, et bien… de grande sœur à maman, ça ne pouvait pas être si compliqué que ça, tout de même ?


Loki avait accueilli comme une bénédiction céleste le berceau de bois clair apporté dans sa chambre. D'accord, l'appareillage avait été posé tout contre son lit, mais au moins l'apprenti sorcier n'avait-il plus à devoir garder le nouveau-né dans ses bras.

Le teint bleu. Des pupilles rouges sang qui nageaient dans un océan noir d'encre. Un vrai petit monstre que n'importe quelle sage-femme respectable d'Asgard se serait empressée d'étouffer à l'aide d'un oreiller correctement appliqué.

Loki y avait pensé, brièvement. Et puis Eisa était venu roucouler devant son petit frère tout nouveau tout beau, Svadilfari l'avait fièrement reconnu comme son héritier, et l'adolescent avait su que jamais il ne trouverait le courage d'aller jusque au bout de l'acte, que son bras ne manquerait jamais de faiblir au moment critique.

Trop faible d'esprit comme il l'était actuellement de corps : apparemment, la grossesse et l'accouchement pour un jotunn de sa taille constituaient une entreprise si épuisante que la période de convalescence n'exigeait jamais moins que cinq mois pour récupérer entièrement. Si bien qu'il se retrouvait aussi énergétique et vigoureux qu'une limace exsangue. Avec un bassin broyé en prime.

Enfin, pas littéralement broyé. Mais Nornes, que ça faisait mal, un accouchement ! Il n'en revenait toujours pas que Glod ait subi deux fois l'épreuve et ne redoute pas la perspective d'un troisième round – qu'elle puisse en avoir envie, même ! Définitivement la preuve qu'elle n'était certainement pas le couteau le plus affûté du tiroir.

Heureusement, le petit monstre paraissait du genre silencieux, ce qui était parfait pour que Loki se ressource en paix. Au moins ne semblait-il pas affligé que de défauts.


Svadilfari se sentait soucieux.

Oh, ce n'était pas à cause du petit Vali – le bambin était absolument parfait – non, c'était la réaction de Loki qui l'inquiétait.

Il savait que l'adolescent souffrait de dépression et d'anxiété depuis qu'il se savait appartenir à la race jotunn – franchement, le contraire l'eût étonné, Asgard était bien trop raciste envers les autres royaumes pour que la découverte passe sans problèmes. En fait, ça tenait du miracle que le garçon n'ait pas tenté de se suicider.

Cependant, ce malaise du garçon vis-à-vis de ses origines menaçait maintenant l'enfant qu'il venait de mettre au monde, seulement par association. C'était totalement illogique et grotesque – comme toujours avec le racisme – mais le fait n'en demeurait pas moins.

Si Loptr continuait à se conduire envers le bébé comme il le faisait actuellement, il ne deviendrait jamais une bonne mère. Pire encore, son dégoût et sa répulsion envers sa propre espèce pouvaient très bien le pousser à maltraiter Vali, pour le crime de partager un sang impur et monstrueux – comme si un nouveau-né pouvait être coupable de quoi que ce soit, encore plus de pareille aberration.

Non, Svadilfari ne pouvait pas laisser les événements emprunter ce chemin-là. Si Loki ne pouvait pas se résoudre à aimer sa chair et son sang, qu'au moins il ne le haïsse pas. A long terme, la haine ne pourrait que le détruire et détruire Vali.

L'elfe refusait de laisser sa troisième épouse et son fils subir pareil sort.