« Glöd s'est brusquement persuadée que Loptr serait la parfaite nounou pour Einmyria » commenta Tamamo en pinçant les lèvres, sa moue hésitant entre le dégoût et l'incrédulité. « Enfin, quand je dis nounou, ça ne veut pas dire qu'il reste seul avec les bébés. »

Allongé à côté d'elle, Svadilfari poussa un grognement.

« Elle m'en a parlé » reconnut-il.

L'elfe sombre haussa un sourcil presque incolore à force de pâleur.

« Et bien ? Y a-t-il un raisonnement derrière cette entreprise absurde ? »

Son époux se retourna pour lui faire face.

« Je sais que tu ne tiens pas l'intelligence de ta sœur conjointe en haute estime, mais c'est vexant quand tu nies toute astuce sociale de sa part. Surtout quand on se rappelle que c'est précisément ton point faible. »

Tamamo considéra son homme d'un air franchement excédé. Il haussa le sourcil. Elle renifla d'une manière hautaine qui aurait fait pleurer d'envie un snob endurci et détourna la tête - signe qu'il venait de remporter la discussion.

« Je disais donc » reprit Svadilfari en s'efforçant de ne pas laisser transparaître une seule trace de satisfaction mesquine dans sa voix, « que Glöd a remarqué que Loptr était d'humeur patraque, ces derniers temps. »

« Grande nouvelle... »

« Tamamo... Enfin, elle a supposé, de manière assez juste, que Loptr nécessitait l'intervention d'un cercle de soutien. Quand on est en deuil, les gens évitent généralement de vous laisser broyer du noir enfermé seul dans votre chambre, n'est-ce pas ? »

« Aux dernières nouvelles, personne de la famille royale de Jotunheim ou Asgard n'est mort brusquement » pointa la femme, « nonobstant cette farce d'enterrement pour le soi-disant second prince des Ases. »

« Pas en deuil dans le premier sens du terme » nuança l'alfe, « en deuil de la vie qu'il croyait avoir, et qu'il a découvert fausse et mensongère depuis sa toute petite enfance. Reconnais que c'est traumatisant. »

« C'est aussi très symbolique, tu ne trouves pas ? » rêvassa la dokkalfr. « L'enfant prince meurt et laisse la place à la troisième épouse, mère d'un fils promis à un bel avenir. Pour un peu, on croirait à un conte de fées. »

« Ne va pas répéter ça devant lui, veux-tu ? Je doute qu'il le prenne comme un compliment. Et en toute franchise, je trouve la comparaison inappropriée. »

Svadilfari aimait véritablement sa première épouse, mais parfois, elle le fatiguait un chouïa par sa froideur et ses goûts à tendance vaguement macabres. Enfin, personne n'était parfait, après tout.

« Comme le voudra mon seigneur et maître » rétorqua-t-elle, la prunelle allumée d'une lueur espiègle. « Mais rien que pour savoir, cette transition va-t-elle durer encore longtemps ? Si le garçon choisit de partir, je ne lui en tiendrais pas rigueur, même s'il faudra consoler Eisa après coup. S'il choisit de rester, c'est parfait pour toi. Mais qu'il choisisse, au moins ! »

L'alfe poussa un soupir aussi gros que le légendaire Serpent de Midgard.

« Il ne faut pas brusquer les choses... »

« Ne pas brusquer » singea Tamamo, la voix railleuse. « Le temps qu'il se décide, tes enfants seront morts de vieillesse et leurs cendres dispersées aux quatre vents. »

« Chaque être et chaque chose va à son rythme propre. Ce n'est pas parce que le tien est rapide que celui d'autrui sera forcément rapide. Et puis, j'ai comme une intuition... »

« Hum ? Laquelle ? »

Le sourire de Svadilfari étincelait sinistrement de toutes ses dents à la blancheur oppressante.

« Loptr est une créature de mensonge. Élevé dedans et doué pour. Laisse-le en paix, ne le presse pas de répondre maintenant... Il se bercera d'illusions, remettra sa décision au lendemain, toujours persuadé qu'il pourra partir quand il voudra, que rien ne l'en empêchera... Et pendant ce temps-là, les enfants grandiront, lui-même mûrira, il se constituera une petite routine confortable et bienheureuse, jusqu'à ce que ses envies de partir ne soient plus qu'une arrière-pensée qui ressurgit, oh, peut-être une fois tous les cinq mois. »

Tamamo avait écarquillé les yeux, ses prunelles nacrées semblables à deux têtes d'épingle en perle dans un océan d'encre.

« Parfois » souffla-t-elle d'une voix rauque, « tes projets me laissent saisie autant d'ahurissement que d'admiration. »

« Je suis un marchant riche. Aurais-je atteint ce statut si je n'avais pas été intelligent ? » lui renvoya son époux tandis que son sourire se faisait plus tendre.

Elle répondit en roulant sur le côté pour lui plaquer un baiser sur la bouche, et il l'enlaça à bras le corps, sentant qu'aucun des deux ne pourrait marcher droit le lendemain matin.