Le principal problème avec Einmyria, c'était qu'elle paraissait toujours avoir de la fièvre. Même pour un Ase, sa température corporelle justifierait que ses parents l'emmènent chez un guérisseur. Plutôt logique, en fait, pour une bambine un quart Géant du Feu.

Ce qui voulait dire que Loki ne pouvait pas la toucher très longtemps sans que ça devienne inconfortable – pour lui comme pour elle, puisqu'apparemment la température corporelle de l'apprenti sorcier avait nettement baissé depuis qu'il s'était retrouvé coincé dans sa peau de Géant des Glaces.

Et non, l'enrouler dans une couverture ne marchait pas. Vive les complications. Tant qu'Einmyria n'aurait pas atteint l'âge de penser de manière cohérente – un stade auquel nombre d'Asgardiens semblaient ne jamais accéder – elle ne serait pas capable de maîtriser son héritage eldjotunn de manière à interagir avec un membre de la race diamétralement opposée à son propre héritage.

Pour sa part, Vali semblait être atteint du même problème, bien que Loki n'ait rien remarqué par lui-même : si la peau bleuâtre du nouveau-né était d'une fraîcheur inquiétante pour un elfe, celle-ci ne dégageait qu'une impression de tiédeur lorsque l'adolescent le prenait dans ses bras.

Svadilfari n'avait guère paru très inquiété par la chose. Apparemment, les elfes avaient suffisamment de goût pour les concubines exotiques et mariages hybrides pour rédiger de longs traités sur les croisements possibles au sein des races intelligentes des Neuf Mondes et la progéniture résultante.

Généralement, cette progéniture était fortement influencée par le matériel génétique de la mère – raisonnement logique à cause de la gestation : si l'organisme à naître n'était pas un minimum compatible avec l'organisme porteur, l'entreprise ne manquerait pas de déboucher sur une fausse couche ou un mutant si horriblement déformé que sa viabilité n'excédait pas la semaine, très souvent la journée même.

Le côté paternel du matériel génétique avait bien une influence souvent critique – une série d'articles détaillant les grossesses elfiques provoquées par les Incursions de Muspellheim faisait état de bouffées de chaleur, de tolérance accrue aux températures estivales, et même de pyrokinésie involontaire dans les cas les plus extrêmes – mais durant toute la grossesse et l'allaitement, c'était l'héritage maternel qui primait par excellence.

Autrement dit, Loki était officiellement en charge d'un bébé jotunn jusqu'à ce qu'il cesse de donner le sein à ce dernier.

Dès qu'il avait appris cette miette particulière d'information, il avait aussitôt eu l'impulsion de procéder au sevrage en bonne et due forme. Sauf que Glöd lui avait détaillé en long, en large et en travers la nécessité de se débarrasser du lait qu'il se retrouvait à produire telle une vache s'il ne voulait pas se retrouver avec des douleurs poitrinaires insoutenables, peut-être même une infection qui risquait de tourner à la septicémie.

Elle s'était donné la peine d'apporter des fiches détaillant amoureusement toutes les étapes sordides de la chose. L'adolescent en faisait encore des cauchemars.

Svadilfari lui avait pour sa part proposé de lui apporter les mémoires traitant plus spécifiquement des accouplements des jötnar avec d'autres espèces douées de sapience – une série intitulée Noces de Glace, voyez-vous ça – afin que Loki sache à quoi s'attendre.

Les volumes reposaient sur la commode du garçon, intouchés depuis leur arrivée. Rien que la perspective de les ouvrir et d'en tourner les pages le remplissait d'une terreur proprement impie – s'il commençait à s'intéresser aux Géants des Glaces au-delà de la description de prédateur sanguinaire, il ne savait pas où ça finirait.

De son côté, Eisa se moquait de la chose avec toute l'insouciance et l'égocentrisme d'une fillette encore bien loin de la puberté. Tout ce qu'elle savait, c'était que son petit frère tout nouveau tout beau était en mesure de lui servir de bouillotte inversée lors des nuits particulièrement chaudes. Tamamo avait dû la tancer de manière assez lourde pour l'empêcher de mettre aussitôt à profit cette découverte renversante.

Une telle désinvolture ne manquait pas de laisser Loki vaguement ahuri. Pareille acceptation de la différence, c'était du jamais vu quand on venait d'Asgard, aux standards de perfection si exigeants qu'ils n'acceptaient qu'un seul moule. Mais voilà, il n'était plus sur Asgard, n'est-ce pas ?

Ça restait quand même l'expérience la plus déroutante qu'il ait jamais vécue dans sa – pour le moins – courte existence.