Prochains chapitres d'un pov différent, si vous voulez rester sur celui-ci, rdv chap 006! :)
002 Mort-Vivant
Peu à peu, j'ai fini par revenir à moi. J'avais mal à la tête, et tout mon corps était ankylosé. Je ne savais pas comment, mais au moins pour l'instant, j'étais vivant. Mes yeux ont papillonnés un moment, pour s'ouvrir sur la semi obscurité qui m'entourait. Sentant que je me réveillais, le point chaud contre mon torse a glissé sur le côté, sur le sol, et dans le silence j'ai pu entendre un corps qui bougeait, frottant contre la roche, alors qu'il s'est un peu reculé. J'ai difficilement tourné la tête sur ma gauche pour voir de quoi il s'agissait, connaître ce qui me procurait cet étrange sentiment de sécurité comme rien d'autre, pour me retrouver face à deux grands yeux bleus. Un bleu aussi clair et pur qu'un ciel du Nord. Un bleu que je connaissais par cœur. C'était mes yeux qui me regardaient. Ce qui me fixait poussa un petit cri, et essayant de retrouver comment fonctionnait mon corps, j'ai levé un peu ma main, lentement, et ça appuya sa tête contre ma paume. A mon contact, un son proche d'un ronronnement de satisfaction lui échappa, et alors que la tête pressa plus fort contre moi, la vibration du ronronnement se répandit tout le long de mon bras et dans le reste de mon corps, j'étais étrangement heureux moi aussi. Je pensais que ce n'était que des histoires. Des histoires de Grands Rois et de Chevaliers, de Dragons fendant les nuages et de Wyvernes dansant dans le ciel, que l'on me racontait lorsque j'étais enfant. Mais en sentant le poids dans ma paume, le contour des écailles contre ma peau, la chaleur de son souffle, je devais me rendre à l'évidence : c'était un bébé wyverne qui se tenait avec moi au fond de cette grotte. C'était bien réel. Pas plus gros qu'un chat de gouttière, il semblait avoir encore du mal à tenir sur ses deux pattes et s'appuyait sur le bord de deux ailes ridiculement grandes par rapport au reste de son corps, sa queue traînant sur le sol derrière. Sa tête toujours dans ma main, la petite wyverne replongea ses grands yeux bleus dans les miens, puis elle se retira et regarda le mur derrière moi, comme si elle pouvait voir une sortie quelque part dans le noir, et moi de nouveau. Elle s'éloigna un peu, pour me laisser la place de me relever. Même si je doutais d'en avoir la force, essayer de sortir d'ici me semblait être une meilleure idée que de rester là à mourir. Sifflant de douleur et grimaçant, j'ai d'abord roulé sur le flanc, puis à demi sur le ventre pour pouvoir me mettre à genoux. La douleur se réveilla et me vrilla dans l'instant. Ma tête tourna et ma vision se brouilla, j'ai à peine réussi à me rattraper sur des bras tremblants en me sentant basculer vers l'avant. Lorsque le monde cessa de tanguer et que l'enveloppe noire se retira de mes rétines, je me suis retrouvé face à face avec la wyverne, appuyée sur mes jambes avec ses ailes, happé par le bleu de ses yeux. Elle tendit le cou et posa son museau sur mon nez, comme pour me réconforter ou m'encourager, émettant ce même étrange petit ronronnement. Il y avait une confiance et une affection sans limite dans ses grands yeux. A nouveau, une vague de chaleur me parcourut et ce sentiment de sécurité et de plénitude m'envahit ; le nom qui a traversé mon esprit avant que je perde connaissance résonna en moi, encore plus fort.
-Hateya.
Elle se mit debout sur mes cuisses, et j'ai pu sentir la pression de ses doigts, quatre à chaque pattes finis par des griffes, et posa ses ailes sur mes épaules, les muscles et les os roulant alors qu'elle s'y accrochait. J'ai croisé mes bras autour du corps écailleux.
-On s'en va d'ici.
J'ai dû m'y reprendre à trois fois avant de réussir à me remettre debout, sur des jambes tremblantes. La douleur dans mon dos me foudroya pratiquement sur place, et avec un effort presque surhumain, j'ai lutté pour rester debout et pas m'écrouler de nouveau à genoux sur le sol de pierre. J'avais envie de pleurer, de mordre ma lèvre à en saigner pour retenir les larmes. C'est juste la pression d'un museau écailleux contre ma joue qui m'a poussé de l'avant. Prenant une grande inspiration, que la wyverne sembla imiter contre moi, j'ai fini par bouger une jambe, puis l'autre. Un pas hésitant, et encore un, des foulées qui me semblaient trop petites, mais au moins j'avançais, malgré la douleur et mon corps brisé- même si je n'avais aucune idée de mon état et que je me fichais de savoir à quoi je pouvais bien ressembler actuellement.
Alors, un pas après l'autre sur le sol inégal, j'ai avancé difficilement dans le noir de la grotte dans la direction indiqué par ma wyverne. Une pensée tournant en boucle dans mon cerveau embrumé : mal. Mal, mal, mal, mal, mal… Ça me lançait, et vibrait tout le long de mes os, plus d'une fois j'ai ravalé mes larmes, étouffant quelques sanglots. C'est juste poussé par des coups de museau contre ma joue ou ma mâchoire, me donnant de la force, m'encourageant, que sifflant entre mes dents, j'ai finalement réussi à me traîner jusqu'au mur, où d'une nouvelle pression de museau contre ma joue elle m'indiqua une faille, plus sombre sur la roche, à côté de moi. Ça devait être le chemin. De toute façon c'était le seule possible, je n'aurais jamais la force pour escalader la paroi par là où j'étais tombé, et même si j'y arrivais pour le moment plus rien ne m'attendait là-bas, autant tenter ma chance ailleurs. J'ai posé une main sur la pierre, m'en servant de support pour m'aider, alors que de mon autre bras, je serrais un peu plus fort la masse chaude et rassurante contre mon torse, et j'ai poursuivi dans le passage tout juste assez large pour qu'une personne puisse y passer de front.
Au fur et à mesure que j'avançais, j'avais l'impression de distinguer quelque chose devant : un trait lumineux. Qui s'agrandit de plus en plus alors que je progressais plus loin. Il y avait une sortie. Sur le coup, heureux à l'idée de pouvoir sortir, et m'aidant du mur je me suis forcé à marcher un peu plus vite. Pourtant, je n'arrivais pas me défaire de cet étrange mélange d'espoir et de résignation, j'allais sortir, oui, mais après ? Je ne savais pas où j'allais arriver et je n'aurais pas la force de me traîner encore bien loin. Si je n'avais pas encore épuisé toute ma chance, j'espérais que la Fortune allait me sourire encore une fois.
Dehors, le soleil m'aveugla et j'ai cligné plusieurs fois des yeux, appuyé contre la roche de l'entrée, le temps de m'habituer et de voir clair à nouveau. Il faisait chaud, un contraste agréable avec l'intérieur, qui me rappelait que c'était bien le début de l'été. Avant même de regarder où j'étais, j'ai baissé les yeux vers la wyverne dans mes bras, qui inclina la tête du côté, intriguée. Elle avait les écailles rouges. Non, écarlates avec le museau noir. En fait tout le long de son dos, elle avait une longue ligne d'écailles noires qui descendait jusqu'au bout de sa queue. Sur sa tête, elle présentait également ses écailles noires, depuis celle de son museau partait deux lignes qui passaient au-dessus de ses yeux jusqu'à l'arrière de son crâne dont les pointes osseuses se terminaient aussi par ses marques noires. Son ventre était plus clair, presque blanc, quand à la membrane de ses ailes elle était rouge pâle, ornée de motifs noirs évoquant le contour de flammes dansantes. D'autres petits pics étaient présents sur le bord de ses ailes, dont les prémices d'une griffes plus grande sur l'articulation. Quand je me suis baissé, elle est tout de suite venue à ma rencontre en pressant affectueusement la surface lisse de son museau contre mon nez. Elle semblait me dire de continuer d'avancer, c'était ce qu'il y avait de mieux à faire de toute façon, la seule chose à faire même. Aller, un pas après l'autre, on avisera après. Il n'y avait plus rien derrière, alors autant aller droit devant ; et c'est vers là que j'ai porté mon regard. On était dans une sorte de bois ensoleillé, les feuilles des arbres frémissant dans le vent tiède de l'été. Le Soleil me paraissait haut dans le ciel, pas encore à son zénith mais la matinée devait déjà être bien avancée. Il s'était passé combien de temps depuis ma chute ? Rien que d'y penser et je pouvais encore sentir l'angle auquel c'était cambré mon dos, le poids et la pression…
Je me suis décollé de la roche, et serrant les dents, j'ai remis ma carcasse en marche. J'avais l'impression de me traîner encore plus qu'avant, mais au moins je bougeais, même si j'avais toujours mal, et même si le monde avait décidé de recommencer à tanguer et à se flouter. Comme un navire en pleine tempête, ou comme un ivrogne après trop de temps passé sans son verre. Essayant de garder mon attention ailleurs, je continuai d'avancer. La présence rassurante wyverne contre moi, la bande de terre entre les arbres qui allait à peu près droit, le vent qui faisait danser les tâches de lumière sur le sol, ou les oiseaux dont la présence était seulement signalée par leur chant qui bondissait et résonnait entre les branches, l'odeur du bois et de la terre. Tout pour essayer d'ignorer la douleur qui revenait à la charge vague après vague tout le long des os, et le bordel dans ma tête, que ce soit de questions sans réponses –et il y en avait beaucoup, mais je me sentais trop mal pour réfléchir et tout était trop flou- ou d'émotions contradictoires qui se battaient entre-elles à qui aurait le monopole sur mon cerveaux. J'espérais que la détermination –ou peut-être était-ce la fierté- gagne. L'espoir aussi, un espoir de fou mais même à ça j'étais prêt à m'accrocher. Continuant, un pas après l'autre sur des jambes de plus en plus tremblantes, trébuchant parfois et me rattrapant à demi plié en deux. Tout droit, toujours tout droit, les mâchoires serrées à m'en faire mal, douloureuses elles aussi comme le reste. Cependant, je devais bien me rendre à l'évidence, glaçante et désagréable après tant d'efforts, et qui prenait de plus en plus de place, que ça ne menait à rien. Je n'avais aucune idée de l'endroit où je me trouvais, et même si je tombais sur quelqu'un, personne –Homme ou Elfe- n'aiderait quelqu'un qui serrait contre lui, une créature comme Hateya. Personne n'aiderait une Wyverne. Trop de temps avait passé depuis les histoires, on ne s'en souvenait plus que comme des bêtes sanguinaires et destructrices. Mais je ne la lâcherai pas. Je ne l'abandonnerais pour rien au monde, je ne me sentais pas en danger et je lui faisais confiance.
Je boitais sur le chemin désormais, les coups de museau contre ma joue ne suffisant plus à me distraire, la pression de sa tête dans mon cou ne chassait plus assez loin le désespoir qui prenait de plus en plus de place à chaque pas. Il n'y avait plus rien. Paye ta seconde chance. Au moins j'étais arrivé jusque-là. Pourtant j'ai continué d'avancer, comme entraîné. Ça devait être tellement facile de s'asseoir contre un arbre et de s'endormir. Mais j'ai continué. Trop têtu pour laisser tomber, ou fou. « Si il y a une toute petite chance». Oui, une toute petite chance si je pouvais aller jusqu'à Imladris, ou peut-être Lacville, je pourrais toujours avoir une chance, même avec une wyverne. Je savais qu'on me reconnaîtrait à Imladris, quant à Lacville, je soupçonnais l'actuel Maître de la ville de me "préférer" à mon père ou au moins de me considérer comme l'actuelle régent, alors arriver chez lui dans cet état en lui expliquant l'acte désespéré d'un ami pour me sauver d'un complot, il se ferait un plaisir de m'abriter et de m'aider à reprendre ma place pour quelques pièces d'or.
Encore plus loin. J'ai serré encore plus fort la masse chaude de ma petite wyverne. Un pas, les larmes aux yeux et les dents serrées, suivit d'un autre. C'est là que je l'ai entendu. Un bruit plus loin qui semblait gagner en volume, comme si ça approchait, ou alors juste moi qui hallucinais. Un autre pas. Le son devient plus fort. C'était un cheval ? Ou plusieurs… Ou alors c'était juste une horde de cerfs, mais j'espérais, je voulais entendre des chevaux au galop.
Quelqu'un ..?
Encore.
Le Monde tangua plus fort. Un autre pas. Ma vision se brouilla, occupée d'avantage par du noir que par le reste. J'ai voulu avancer encore, faire un autre pas, mais mon corps brisé refusa d'aller plus loin. J'ai voulu porter une main à ma tête douloureuse, je ne sais même pas si j'ai réussi, je me suis sentis vaciller. Mes jambes se sont dérobées sous moi, ne supportant plus mon propre poids, et je me suis écroulé d'un bloc sur le sol poussiéreux. Je n'entendais plus le galop des chevaux, ou j'avais rêvé ou le son avait fini par être englouti avec que le reste alors que ma conscience m'échappait.
La dernière chose que j'ai sentis c'est Hateya qui donnait de petits coups de museau contre ma joue et pressait sa tête contre mon épaule pour essayer de me relever, mais j'étais trop lourd pour elle. Je l'entendis à peine, émettre un son qui ressemblait à des pleurs. Et même elle a fini par disparaître alors que je glissais dans l'inconscience aussi sûrement qu'une pierre sombre dans les abysses.
