004 Caverne et secrets

Pov Glorfindel

J'arrêtai l'étalon blanc à moins d'un mètre de l'endroit où j'avais trouvé Thranduil plus tôt, je pouvais deviner le vague contour de son corps sur le sol sableux. Laissant mon cheval avec une caresse sur son encolure, je me suis agenouillé près de l'empreinte, distinguant clairement les deux formes arrondies plus marquées, plus profondes, là où ses genoux avaient touché le sol en premier. Il avait dû tomber d'épuisement et s'écrouler d'un bloc. A côté, se superposant entre-elles, les empreintes à quatre doigts de la wyverne, les points des griffes au bout. Juste à cet endroit. Il l'avait porté jusque-là? Je me suis remis sur mes jambes, et laissant une tape amicale sur l'encolure du cheval blanc, j'entrepris de remonter la ligne d'empreintes laissées par Thranduil avant qu'il ne s'effondre, marchant juste à côté, lentement.

Je pouvais presque le voir à côté de moi. Se déplacer par petites foulées, ses pas presque collés les uns aux autres, presque alignés. Parfois il vacillait, dessinant un petit zigzag sur place, d'autre fois, l'espace était plus important, comme lorsqu'on tombait vers l'avant et qu'on se rattrapait. La forme pas toujours parfaitement nette, un peu glissée comme si il laissait un peu traîner une jambe derrière lui. A certains endroits, le sol sableux était teinté de rouge foncé, une goutte de sang y ayant laissée un cercle éclaté. C'était vraiment… étrange de le suivre comme ça. De marcher dans les pas d'un mort-vivant. Qui boitait, se traînait, titubait un peu en quasi sur place, trébuchait aussi, mais s'acharnait à passer une jambe devant l'autre et d'avancer. Je pouvais deviner les muscles crispés de ses mâchoires serrées, les larmes qui brillaient dans ses yeux et s'accrochaient à ses cils. Déjà gamin, je l'avais trouvé déterminé, il était travailleur, apprenait vite, voulait bien faire et cherchait à se surpasser, jamais effrayé de lever la barre plus haut encore, mais là son acharnement forçait l'admiration. Je me demandais à quoi il pouvait bien penser à marcher comme ça sur une route au milieu des bois. Sûrement qu'il était nulle part en particulier, et qu'il avait mal… qu'il ne savait pas vraiment quoi faire d'autre non plus. Alors il essayait ça : marcher en ligne droite et voir où cela allait le mener.

Le trajet ne m'avait pas semblé si long, mais pour lui cela avait dû être une véritable épreuve, et j'ai fini par m'arrêter, les traces ressortant d'une ouverture verticale entre deux parois rocheuses. C'était une sorte de grand dôme rocailleux, derrière lequel se dressait des falaises comme-ci ce côté du mur avait fini par s'effondrer sur lui-même et s'abaisser des suites d'un tremblement de terre, et plus loin derrière la crête et la forêt noire. La crête, rien de bien particulier, juste une chaîne de petites montagne qui s'étirait d'Est en Ouest, l'immense forêt noire tout autours, parcourue de labyrinthes de crevasses, ravins et précipices formant un obstacle infranchissable pour ceux ne le connaissant pas ; et du côté Est, sous ses falaises, avait été creusée la forteresse souterraine du palais royal et de la grande ville un peu plus loin. La 'structure' en face de moi quant à elle avait quelque chose de pas naturel, peut-être la forme, trop lisse et régulière pour être juste due à l'érosion et l'action du temps, ou juste cette ressemblance quelque peu déroutante avec un tumulus.

M'approchant, j'ai jeté un œil par l'ouverture, un long couloir sombre s'étendait devant entre les parois étroites, juste assez large pour qu'un adulte puisse passer de front, mais qui semblait s'étirer sur toute la hauteur. J'ai quand même pris une seconde avant d'entrer, ressentant seulement maintenant cette étrange aura qui émanait de l'intérieur. Aucunement menaçante ou même hostile mais accueillante presque comme une vieille amie. N'ayant pas trop le choix, j'ai cette fois-ci glissé mes empreintes dans celles de Thranduil et je suis entré à l'intérieur. C'était… assez singulier comme impression : d'être bien vivant et en bonne santé et de marcher dans les pas d'un type à moitié mort, qui se déplaçait légèrement penché vers l'avant, sa petite wyverne dans les bras, en s'aidant du mur. Je pouvais le voir si clairement devant mes yeux.

J'ai fini par ressortir et m'arrêtai en sentant le sol irrégulier sous mes bottes, comme si je marchais sur de gros galets polis et parfaitement ronds, mes pas raisonnant dans l'espace clos et vide en face de moi. Un écho qui m'a paru ridiculement long, trop bruyant dans ce silence figé. L'atmosphère du lieu m'a frappé, cette même aura mais plus forte qu'à l'extérieur, avec ce quelque chose d'autre en dessous que je n'arrivais pas encore vraiment nommer. Ce n'était pas dangereux, ni inquiétant, l'aura s'enroulait autour de moi, avec quelque chose de presque vivant, qui pulsait et battait, incroyablement pesant sur moi. L'air devint plus lourd sur mes épaules, autant que pouvait l'être le poids d'un épais manteau doublé de fourrure en plein hiver. Mais malgré cette sensation, un peu comme-si le temps lui-même avait sa propre matière et m'écrasait, je ne me sentais pas étouffé mais étonnamment bien ici, en sécurité et protégé comme jamais auparavant, j'avais vraiment l'impression que quelqu'un avait drapé un manteau autour de moi. …Ou qu'une aile immense me recouvrait et me cachait aux yeux du Monde, et à cette pensé j'ai revu un grand dragon noir planer dans un ciel nocturne au-dessus d'une ville enflammée. L'air lui-même aussi me semblait différent, ancien, immobile, figé dans le temps lui aussi à l'image de toute cette étrange caverne. Depuis combien de temps cet endroit était resté intouché ? Des siècles ? Des millénaires ? Je me sentais presque comme un pilleur de tombe d'être entré ici, et pourtant il y avait ce quelque chose autour qui me disait que non, j'étais même le bienvenu, que ça m'avait laissé entrer.

Mes yeux s'habituant peu à peu à l'obscurité quasi-totale, la seule source d'éclairage étant un trou dans le plafond plus loin, vers le fond, d'où se déversait une lumière grise, je pus mieux prendre en compte ce qui m'entourait. Une vaste caverne circulaire au sol recouvert de gros galets, je n'arrivais pas vraiment à me faire une idée des dimensions. A intervalles réguliers, des stalactites tombaient du plafond, dessinant un cercle. Des stalactites… Ça a fait tilt dans ma tête. L'air de la grotte était juste inexplicablement immobile mais aucunement humide. Il ne faisait pas froid non plus, sensiblement plus frais qu'à l'extérieur comme dans toutes les grottes à cause de la pierre, mais pas froid, je ne voyais pas les fumées blanches de mon souffle en face de ma bouche. Et j'avais beau tendre l'oreille, je n'entendais pas le bruit de l'eau qui s'écoulait sur la pierre et tombait au sol au goutte à goutte, le mur sous ma main était sec, il n'y avait même pas de mousse dessus et surtout, sous aucun des pics ne se trouvaient son jumeau ascendant : il n'y avait pas de cercle de stalagmites au sol. Il n'y avait même rien du tout sur le sol, à par ses cailloux et ce qui ressemblait à un tas de gravats sous l'ouverture, comme-si juste à cet endroit le plafond avait fini par s'effondrer-ou que quelqu'un l'avait fait. Je me suis approché du rayon lumineux pour essayer d'y voir un peu mieux, prenant soin de garder mes pas le plus silencieux possible, ne voulant pas troubler le calme du lieu.

De plus près, la forme des stalactites avait quelque chose d'assez fin, étroit, presque taillé. Mes yeux se sont agrandis, mon corps s'est figé, aussi immobile qu'une statue et que tout le reste ici, et un long frisson glacé me parcourut. C'était des têtes. Le contour de longs museaux inclinés vers le sol, les mâchoires, les cornes qui disparaissaient dans le plafond, jusqu'à l'emplacement de leurs yeux. Mon regard a glissé le long des formes. Les cous inclinés, et les corps incrustés dans la roche des parois autour. Assis, les pattes sous-eux et la queue enroulée autour à la manière des chats. De grandes ailes déployées autour et sur le dessus pour former un dôme. Des dragons. Postés là tel des sentinelles, bien réels et emprisonnés dans la pierre. Ou plutôt, c'était eux qui avaient fini par la devenir. Qu'est ce qui leur était arrivé ? J'ai de nouveau prêté attention à leur position, la tête inclinée vers le bas, ils veillaient sur quelque chose, et avec leurs grands yeux de pierre posés sur moi et leur aura partout autour qui semblait tellement vivante malgré leur condition –le fait qu'ils devaient être morts- je me sentais petit en leur présence, c'était ça ce quelque chose d'autre que je n'avais pas réussi à nommer ils étaient grands et puissants et commandaient le respect, et j'avais l'impression que c'était moi qu'ils protégeaient. J'ai regardé mes bottes. Alors ça, c'étaient des œufs ? Je me suis agenouillé et j'ai posé la main sur l'un d'entre eux, et sous sa coquille fossile, le cœur battait calmement alors que le dragon attendait son heure pour éclore. Ils attendaient tous. Depuis combien de temps ? Pour combien d'années encore? Qu'est-ce qu'ils attendaient exactement, le Monde avait tellement changé autour d'eux…

Sauf pour l'un d'entre eux. Visiblement, la wyverne avait trouvé ce qu'elle attendait, celui qu'elle attendait.

Je me suis remis sur mes jambes pour venir me placer au bord du cercle lumineux, un peu au-dessus du bord osseux d'une aile. En haut, j'arrivais juste à deviner des parois abruptes d'où dépassaient quelques rebords, à deviner que je me tenais tout au fond d'un ravin. Alors c'était de là-haut qu'il avait chuté ? Ca paraissait improbable qu'il ait réussi à survivre. Improbable aussi que le plafond est cédé sous son poids. J'ai regardé les dragons, le poids de leurs yeux de pierre posés sur moi, est-ce que c'était eux qui avaient provoqué l'effondrement pour laisser entrer Thranduil ici ? Ils avaient voulu le cacher ? Je me suis de nouveau baissé au niveau du sol, il y avait un peu de sang par terre. Et, entre les décombre et les autres œufs, les morceaux brisés de celui de la wyvenre, blanc, contrairement aux autres qui étaient gris, avec des motifs rouge en forme de flammes, les même qu'elle portait en noir sur les ailes. J'ai essayé de l'imaginer là, couché sur le dos, ce qu'il avait dû ressentir. Je n'étais même pas sûr qu'il ait eu mal ou même qu'il ait vraiment réalisé, il devait juste être sonné par le choc, avant de perdre connaissance et cette aura l'avait recouvert comme une couverture…

J'entendis du bruit au-dessus de ma tête, les semelles de lourdes bottes renforcées par du métal qui crissent sur le gravier, des pas pesant sur la pierre, et je me suis tapi dans le noir de la grotte hors de la tache de lumière au sol, même si il n'y avait pas d'endroit où j'aurai pu me cacher. L'aura a changé d'un seul coup, violemment, devenant plus lourde encore, chargée de menace et d'hostilité, et un sentiment de panique intense, comme jamais je n'en avais ressenti auparavant,même pas au milieu des flammes à Gondolin, m'a tétanisé sur place et mon souffle s'emballa. Seulement le temps d'une respiration, une seconde effrayante devenue trop longue et puis ça s'est dissipé, comme-si une bulle s'était formée. Et juste autour de moi, j'ai à nouveau ressenti le poids chaud et rassurant, tel un manteau ou une couverture sur mes épaules, me sentant de nouveau en sécurité et tout petit au milieu des dragons. Certains parlaient des dragons comme étant la plus noble et la plus belle de toutes les créatures et jusque-là j'avais étais incapable de les croire, il avait fallu que je me retrouve dans une caverne oubliée entouré de leur corps devenus pierre pour y croire. Ils étaient impitoyables envers leurs adversaires, exactement les bêtes sanguinaires pour lesquelles on les avait réduits, brûlant leurs ennemis comme on pouvait brûler du bois pour l'hiver. L'aura se serra plus fort autour de moi, c'étaient des protecteurs et de courageux gardiens même gentils avec ceux qu'ils considéraient comme amis, un dragon devait être plus efficace que n'importe quelle armée, nous gardant plus en sécurité que n'importe quelle forteresse n'en serait jamais capable, et plus loyal que le plus aguerri des soldats d'élite.

Dehors, des voix se sont fait entendre. Des voix à l'accent étrange, avec quelque chose de crissant, rocailleux, de corrompu en eux, aussi malade qu'une pomme pourrie.

-On a fouillé toutes ses foutues crevasses et on n'a rien trouvé. J'en ai assez de ses recherches !

-Oui ! Il a dû rester accroché plus haut et servir de repas aux charognards !

-Rentrons ! On dira au Chef qu'il est mort !

Je me suis demandé de qui il pouvait bien s'agir, ce "Chef", et je me suis rappelé d'un de nos entraînements avec Thranduil. Quelqu'un était passé, je l'avais vaguement reconnu comme le conseillé du roi à l'époque mais maintenant j'étais complètement incapable de me rappeler quoi que ce soit à son sujet de son nom ou son apparence, et Thranduil s'était à demi caché derrière mes jambes. Quand je lui ai demandé pourquoi il m'a juste répondu « je ne l'aime pas, il me fait peur. Il y a quelque chose de mauvais chez lui ». Sur le coup je l'avais juste rassuré sans vraiment comprendre sa réponse, là peut-être un peu mieux. Il allait falloir discuter de beaucoup de choses…

-Bande d'abrutis! Il faut le retrouver, si il est en vie on peut dire adieu au pouvoir ! Ce chien errant de Dimrost l'a emmené hier et est rentré seul, il est quelque part. Ces deux-là ont le regard des loups en liberté, ils vont nous causer des problèmes.

J'ai pris soin de noter le nom dans ma tête, écoutant avec horreur la suite de la conversation. Officiellement, Thranduil serait déclaré mort, sans cadavre.

-Ouais, c'est ça. Nous on va y aller et te laisser avec tes loups hein?

-Il s'est fait bouffer je te dis.

-Alors on ramène les os, ou se qui reste de sa carcasse. Le Chef nous f'ra la peau si on rentre les mains vides.

-HA ! Un os c'est un os ! On a qu'à prendre un des tiens et ça sera réglé !

-Il est tombé là-dedans et ce qui vit en bas en a fait son repas. Problème réglé.

-Exactement. Mais si tu continues à ouvrir ta gueule, c'est tes os qu'on va ramener au Chef comme preuve de la mort de notre cher Prince Héritier. Et même s'il revient un jour? D'ici là on sera déjà les maîtres ici et il ne pourra plus rien faire. Mais dans le doute, on va quand même garder un œil sur ce serpent de Dimrost, comme ça, on aura qu'à les buter tous les deux.

Ils ont fini par se mettre d'accord sur ce plan aussi sordide que cruel et sont repartis. L'aura reprenant son aspect calme et protecteur originel, empli de sérénité.

Oh, bordel. Alors c'était ça? Dimrost était un ami de Thranduil et n'avait pas trouver de meilleure idée que de le jeter dans le vide dans l'espoir de le protéger de ce qui semblait être un complot contre la famille royale? Lui en particulier, l'actuel souverain ne comptant même pas comme une menace dans son état. Je ne savais pas quoi penser de ça, si c'était courageux ou téméraire, mais Thranduil avait réussi -grâce aux dragons?- à s'en sortir en vie. Sans même le connaitre, j'espérai que Dimrost savait se qu'il faisait et qu'il s'en sortirait jusqu'à ce que Thranduil revienne et reprenne sa place, pour le futur. Il allait vraiment falloir parler de beaucoup de choses…

Cette fois, je me suis remis sur mes jambes pour partir. Je me suis juste retourné une dernière fois avant de m'engouffrer dans la crevasse du mur pour sortir. J'ai regardé la grotte, m'imprégnant de son calme, son immobilitée, son silence, le poids du temps qui avait passé autour de son cocon en la laissant intact. J'ai regardé les silhouettes fossiles de la plus belle et noble de toutes les créatures, m'inclinant bas et avec respect devant elles, leur adressant une petite prière, les remerciant de m'avoir laissé entrer ici et d'avoir sauvé Thranduil, et leur promettant de garder un souvenir impérissable de la Grotte aux Dragons dans ma mémoire.

Dehors, le soleil m'a réchauffé, mais si il a chassé le froid, il fut incapable d'effacer l'empreinte qu'avait laissé les dragons sur moi. J'ai fini par rejoindre Asfaloth, qui m'attendait sous un arbre en mangeant des fraises des bois, et on est reparti vers Imladris.