006 Imladris

Pov Thranduil

Les premières sensations qui me sont parvenues avaient quelque chose de si distant que j'avais l'impression qu'elles m'étaient étrangères; que quelqu'un d'autre me les envoyait et me laissait voir à travers ses yeux. Mais si je pouvais les percevoir ça voulait dire que j'étais en vie. On me laisse voir la silhouette d'une personne debout dans un bois, on dirait qu'elle regarde vers moi, ou en tout cas qu'elle me fait face. C'était difficile à dire tant elle brillait, comme un phare dans la nuit, ou comme si le Soleil s'était posé sur le sol. Oui, plutôt le Soleil. L'impression de bouger aussi. D'autres images, lointaines, un peu troublées, un peu brumeuses. Ou comme si je regardais au fond d'une rivière, le contours des cailloux rendu trouble par le courant. Elles ne sont définitivement pas miennes, jamais je n'avais vu les choses comme ça. Avec ses "autres yeux" on me montre d'abord des falaises, leurs roches grises décorées d'arbres verts et de chutes d'eau bleutées; et au milieu des paroies abruptes, des arbres dressés vers le ciel et des cascades vertigineuses : les murs d'une cité.

Après, c'était flou, indistinct, j'avais l'impression que quelqu'un me bougeait, encore. Je crus entendre parler, mais ça resta un vague bourdonnement. Il faisait noir, et cette étrange sensation qui m'avait montré les images se fit plus distante, plus ténue, mais il y avait toujours cette présence, quelque chose de chaud et immuable dans un coin de ma tête.

Je ne sais pas combien de temps s'écoula avant que je reprenne conscience du Monde extérieur, par mes propres sens et pas juste ce que quelqu'un d'autre me partageait. Un bandage était serré autour de ma cuisse et à ma poitrine. Comment c'était arrivé? Aussi confus qu'il soit, mon dernier souvenir net était celui de la route dans les bois. Ça voulait dire que l'on m'avait trouvé et que je n'avais pas juste rêvé? Ce que l'on m'avait montré était vraiment arrivé? … Trop flou. Trop dur de se concentrer. De réfléchir. Mal à la tête. Je m'endormis de nouveau, en remerciant Fortuna pour ma chance incroyable.

L'obscurité avait quelque chose de réconfortant. Et de temps en temps, j'eus l'impression d'une personne qui passait près de moi, que l'on ouvrait une fenêtre, ou bien une porte quelque part.

La chose la plus réelle, la plus sûre, étant le lit sur lequel on m'avait allongé. L'oreiller derrière ma tête particulièrement moelleux et confortable, le poids chaud d'une épaisse couverture posée sur moi.

Plus tard, je ne savais pas exactement combien de temps s'écoulait entre deux éclairs de lucidité, une nouvelle sensation se superposa à celle du lit contre mon dos; et celle-ci était tellement étrange, tellement improbable, que j'étais sûr que ça ne pouvait pas venir de moi. Ce qui partageait mon esprit, et m'envoyait ses visions et ses sensations, se trouvait actuellement sur les genoux de quelqu'un, je devinais les deux arrondis des cuisses. L'aura de la personne avait quelque chose de très doux, d'apaisant, et j'entendis un ronronnement satisfait qui vibra en moi. Le sentant rouler dans ma gorge presque comme si il venait de moi. Un son familier, à tel point que c'était comme l'avoir entendu toute ma vie : Hateya. En plus d'avoir eu la gentillesse de me récupérer et me soigner on avait emmené la wyverne avec moi? C'était donc elle qui me montrait tout ça depuis le début? Elle cette présence dans ma tête qui c'était greffée à moi comme-si c'était là sa place et nulle part ailleurs?

Il était temps que je me réveille.

J'entrouvis un œil, pour le refermer aussitôt, aveuglé par la lumière.

Au travers l'épaisseur de la couverture, deux pattes à quatre doigts se posèrent sur mon torse, et un souffle chaud et régulier passa sur mon visage. Cette fois, en ouvrant les yeux, je fus accueilli par deux grands yeux d'un bleu éclatant, débordant de confiance et d'affection. Un bleu aussi clair et pur qu'un ciel du Nord. Et un museau écailleux posé sur mon nez. Elle avait l'air heureuse, ronronnait plus fort, et je l'étais aussi, ça m'aidait à oublier un peu mon mal de crâne.

-Salut Hateya. Moi aussi, je suis content de te voir.

Ma voix me parut différente, faible, un peu pâteuse, et je me rendis compte que si je n'avais pas spécialement faim, je mourrais de soif.

Le bruit sourd d'un objet assez petit que l'on pose se fit entendre juste à côté, et une main recula un peu la wyverne. C'était l'aura toute douce qu'elle m'avait fait ressentir, elle l'aimait bien et moi aussi, étrangement. Je voulu me relever mais la personne m'arrêta.

-Attends, je vais t'aider.

Et si sa voix était certes indéniablement masculine, elle n'en restait pas moins mélodieuse et tout aussi douce que son aura. Il se pencha et je me suis retrouvé face à face avec une masse soyeuse de cheveux d'un brun si foncé qu'ils en paraissaient presque un peu noir, la couleur du chocolat fondu. Il me redressa et la couverture glissa le long de la peau nue de mon torse -on avait retiré les bandages depuis la dernière fois-, il arrangea la masse confortable des oreillers dans mon dos et me laissa me réappuyer contre. Sans lui ou la wyverne dans mon champ de vision, tout fut soudain beaucoup trop brillant et je refermai les yeux avec un sifflement d'inconfort. Pourquoi tout était aussi lumineux d'un seul coup? Les choses me semblaient recouvertes d'un tapis de vers luisants. Cela n'aidait que très moyennement mon mal de tête, et j'espérais que ça allait finir par me passer, que c'était juste parce que je venais de me réveiller et que j'étais encore un peu dans les vapes. Un rideau glissa sur une tringle, et en rouvrant prudemment les yeux, ça allait un peu mieux; même si j'avais toujours cette impression qu'ils avaient décidé de m'assaillir de couleurs et de détails à la fois plus vif que jamais et en même temps très légèrement flou sur les bords. Cette impression de "surbrillance" plus forte à cause de la clarté des murs de la pièce ou je me trouvais. Je décidai de faire avec, au moins pour le moment, et d'y réfléchir plus tard. La wyverne est venue s'installer tout contre moi dans les plis de la couverture. Et tournant la tête, je reportai mon attention sur la personne avec moi, même de là où j'étais j'arrivais à distinguer le violet sombre mélangé au brun foncé de ses yeux. Il me tendit un verre d'eau, que je pris avec reconnaissance pour le vider pratiquement d'un trait. L'eau était fraiche, pratiquement glacée le long de mon oesophage et ça faisait un bien fou. Ma Fortuna, je suis en vie.

-Ca fait plaisir de te voir réveillé, comment tu te sens?

-J'ai vu mieux, mais j'imagine que ça va oui. Merci.

- Au moins, tu es honnête. Je m'appelle Lindir au fait, ravi de te connaître.

-Thranduil et Hateya, ravi aussi.

Il me sourit, avec une lueur dans ses yeux brun-violets, un petit quelque chose qui me disait qu'il connaissait déjà mon nom et tendit la main vers la wyverne qui posa son aile contre sa paume comme pour lui serrer la main. En tout cas, il avait l'air gentil, je comprenais pourquoi la wyverne l'aimait bien. Et il était beau.

-Hateya. C'est joli comme nom.

Il laissa une caresse sur le dessus de sa tête. Le geste me surprit un peu, apparemment mes craintes étaient infondées il y avait encore des gens qui n'avaient pas peur des wyvernes, ou en tout cas qui les jugeaient sur le moment présent et pas sur les histoires que l'on racontaient à leur sujet. Il posa sa main et reporta son attention sur moi.

-Je suppose que tu dois avoir des questions, vas-y je t'écoutes.

-Au risque d'être original, est-ce que tu peux me dire où je suis?

Il étouffa un rire.

-Sûr, tu es à Imladris.

Mes yeux s'agrandirent. Cette fois, il fut incapable -ou alors il n'essaya même pas- de cacher l'élargissement de son sourire ou l'étincelle qui brilla dans son regard.

-La demeure du Seigneur Elrond.

-Elrond est là?

-Tu te souviens? Ça lui fera plaisir. Mais oui Elrond est là, c'est même lui qui s'est occupé de toi avec deux autres guérisseuses quand tu es arrivé.

Bien sûr que je me souvenais, c'était toujours Elrond que j'appellais "Papa". Pourtant, quelque chose dans la formulation de ses phrases me fit tiquer.

-Depuis combien de temps je suis là?

Sa mine s'assombrit un peu et il sembla pensif.

-Je suppose que ça dépend de comment tu comptes... deux nuits et une journée complètes. Plus le jour où tu es arrivé en fin de matinée… et aujourd'hui. En sachant qu'on est dans la mi-après-midi...

Ses paroles ont l'effet d'un plongeon dans un lac en plein hiver. Aussi longtemps..? J'avais l'impression que seulement une journée s'était écoulée...

-Est-ce que…

-Oui?

-Tu peux me dire ce qu'il s'est passé, s'il te plait? Je me souviens juste des bois, et pour être franc… Je ne pensais pas que quelqu'un s'arrêterait pour me ramasser…

Pendant une seconde, son expression me sembla plus triste, surtout un petit quelque chose dans le fond de ses yeux bruns. Comme si il comprenait ce que j'avais dû ressentir sur le coup, être perdu et seul.

-C'est une de nos patrouilles qui t'a retrouvé. Ils ont entendu des cris et pensaient que c'était juste un animal blessé. Glorfindel est allé voir et vous a ramené tous les deux ici.

Alors Glorfindel était là aussi? Ca faisait remonter tout un tas de souvenirs de quand j'étais gamin et qu'on s'entrainait tous les deux. Au cœur de la Forêt Noire, avant que les choses ne soient ce qu'elles sont devenues. C'était mon modèle, celui que je voulais égaler à tout prix, peut-être même le dépasser. « Dis Glorfindel, tu crois que je serais aussi fort que toi un jour ? ». Je ne sais pas combien de fois exactement je lui ai posé la même question, et je crois bien qu'à chaque fois sa réponse avait été la même : celle de poser sa grande main sur ma tête et ébouriffer mes cheveux avec un sourire amusé. Au final, le seul point sur lequel j'avais réussi à lui ressembler, au moins un peu, c'était d'avoir fini au pied d'une falaise. Glorfindel… l'image d'une personne qui brillait aussi fort que le soleil. C'était comme ça qu' Hateya le voyait? Ça lui allait bien.

-...On doit être une dizaine à savoir pour vous deux. Elrond a préféré avoir le minimum de personnes au courant en attendant que tu ailles mieux et de pouvoir en parler avec toi et… disons déterminer quoi faire ensuite. Comme il ne voulait pas que tu te retrouves tout seul à ton réveil, on passait te voir un peu. … Il nous a également dit de ne pas utiliser ton titre, mais si ça te dérange je peux-

-Non. Pas de titre. C'est très bien comme ça, même chez moi, c'est plus une décoration qu'autre chose, autant s'en passer.

Il me sourit, et un bref silence passa entre nous.

-Encore merci. Pour tout vraiment. Merci. Je suis sûr que vous avez tous mieux à faire-

Sa main se posa sur mon bras, me coupant net dans ma phrase. Sa peau était chaude contre la mienne, et une étrange sensation parcourut mon corps, se déversant en vagues depuis sa main et crépitant agréablement le long de mes veines.

-Hey. Dis pas ça. Ce n'est pas un problème du tout, et tu n'as pas à te sentir mal, Imladris est un refuge pour tous. Tu trouveras toujours ce dont tu as besoin ici, je suis bien placé pour le savoir après tout j'étais à ta place moi aussi.

Il retira sa main de mon bras, emmêlant ses doigts à une longue mèche de cheveux brun. La sensation et la chaleur me manquant, mais l'empreinte sembla rester un moment sur mon épiderme.

-Je sais pas si ça peut t'aider à te sentir mieux, mais pour ce que ça vaut, Glorfindel m'a aussi récupéré sur le bord de la route quand j'étais enfant. Je suis amnésique, alors je me souviens de rien du tout, mais il m'a raconté que mon village a été la cible d'un raid d'orcs et a fini complètement brûlé. Il m'a trouvé plus loin et, comme toi, m'a ramené avec lui à Imladris. Cette cité est tout ce que j'ai jamais connu.

Son expression se fit plus lointaine pendant un instant, avant qu'il ne secoue la tête. J'avais envie de le prendre dans mes bras d'un seul coup, de lui faire un câlin et ne plus lâcher.

-Je vais leur dire que tu es réveillé, tu veux que je te rapporte quelque chose?

La wyverne sauta pratiquement sur ses pattes à ses mots, le regardant avec de grands yeux brillant.

-Oui, pour toi aussi gloutonne.

Très contente de la réponse, elle se réinstalla contre la couverture. Il roula les yeux, amusé, et les reposa sur moi.

-Et pour toi? N'hésites-pas.

Je n'avais pas vraiment faim, mais je ne dirais pas non à quelque chose de sucré. Voyant que j'étais plus réservé à accepter la proposition que la wyverne, il ajouta :

-Je me prendrais bien un gâteau, pas toi?

-Un gâteau aussi alors, s'il te plait.

-A tout de suite.

Lindir quitta la pièce, -ramassant un verre et ce qui ressemblait à un bol au passage- et me laissa avec Hateya, dans le lit confortable, à moitié dans la chaleur et l'épaisseur de la couverture. Je devais être la personne la plus chanceuse qui existait. Soupirant, j'enfonçais davantage mon dos dans la masse moelleuse des oreillers, savourant le fait d'être en vie. Presque d'eux même, mes doigts ont glissé sur les écailles écarlates de la wyverne alors que mes yeux se promenaient dans la pièce. Une chambre assez grande, aux murs et au sol clair mais loin d'être froide, la pièce était plutôt accueillante. La porte par laquelle l'elfe était sorti du même bois clair que le sol, joliment décoré de motifs floraux et de quelques oiseaux, loin d'être surchargé, le rendu était sobre et élégant. Il y avait une autre porte du même bois clair sur le côté, plus simplement ornée. Et de l'autre côté, pratiquement juste à côté du lit mais avec la place de passer entre, la fenêtre au rideau maintenant tiré, j'arrivais à distinguer les fils croisés dans le tissu, les minuscules grains de poussière qui dansaient dans un rayon de lumière. Des petits détails que je n'aurais jamais remarqué avant, comme les formes dessinées sur les portes, avant je n'aurais pas étais capable de les voir aussi bien, aussi nettement de là où j'étais. Le rebord, avec son coussin blanc crème posé dessus qui occupait toute la longueur, était quand à lui assez large pour servir de banc. L'endroit où Lindir était assis avec Hateya encore marqué, et juste à côté, ce qui ressemblait à un fin volume de cuir noir ou bleu sombre, un petit dessin gravé dessus.

Quelqu'un entra dans la chambre et Hateya redressa aussitôt la tête en reconnaissant l'elfe, une blonde, et il me semblait qu'elle me l'avait déjà montrée : les cheveux attachés derrière ses épaules et les bras croisés sur la poitrine, une expression pensive sur le visage.

-Non, je n'ai pas à manger pour toi, Lindir te donne déjà assez gourmande.

Elle reposa sa tête contre ma main. Je sentais qu'elle était un peu déçue. Roulant des yeux ambre à la réaction de la wyverne, l'elfe reporta son attention sur moi :

-Je suis contente de te voir, je m'appelle Tintallë, guérisseuse.

Même si c'était inutile, je lui ai quand même dit mon nom et celui d'Hateya. Elle nous a adressé un sourire et inclina un peu la tête sur le côté.

- Comment tu te sens?

Si c'était elle qui venait me voir, elle avait dû être là le jour de mon arrivée et devait se rappeler de mon état, à défaut de savoir exactement ce qu'il s'était passé. J'ai difficilement contenu un frisson en repensant que j'avais été jeté d'une falaise, par un ami. J'ai finalement opté pour la réponse "bien". Pourtant elle remarqua mon hésitation, et opta pour une autre formulation :

-Tu arrives à bouger normalement? Aucune douleur?

Prudemment, j'ai fait rouler mes épaules, avant de bouger un peu mon dos, presque vertèbre par vertèbre, et d'étirer mes jambes par dessous la couverture. Rien du tout. Absolument rien. Avec mon mal de crâne, je ne m'en étais même pas rendu compte.

-Je vais bien, je n'ai mal nulle part.

Elle parut surprise une seconde.

-C'est une bonne chose. On espérait que tu te remettes complètement, apparemment c'est encore mieux que ce à quoi on s'attendait.

Elle est venue s'asseoir sur le bord du lit.

-Mais..?

-J'ai mal à la tête.

-C'est pour ça le rideau, pas vrai? C'est pire avec la lumière?

-Oui.

-Ca ne devrait pas m'étonner…

Elle laissa sa phrase en suspens et sembla réfléchir une seconde.

-Pour être tout à fait honnête avec toi, on a jamais eu à soigner quelqu'un comme toi, et je parle pas seulement de ta wyverne. Ton corps semble avoir changé et guérit beaucoup plus vite. Par manque d'information, on a préféré intervenir le moins possible et juste faire en sorte que tu te remettes au mieux sans garder de séquelles. Pour ta tête, on va attendre un peu. Je repasserai te voir plus tard et si c'est pas mieux, je te donnerai quelque chose.

J'acquiesçai, d'accord avec ce qu'elle avait dit.

-J'ai juste une question pour toi, disons une curiosité personnelle, ton tatouage..?

De quoi elle voulait parler? Je n'avais pas de tatouage.

-Là, juste sous tes côtes.

J'ai baissé les yeux vers le point qu'elle m'indiquait sur mon flanc gauche. Et en effet, juste sous les bosses des os, se trouvait maintenant un dessin à l'effigie d'une wyverne écarlate. Lovée sur elle-même, ses ailes déployées s'étirant dans mon dos. Les ailes étaient plus grandes, la queue aussi les pointes au bout plus imposantes, la tête plus massive, les pointes de son crâne et sa cuirasse plus marquées, les serres plus puissantes, les pics sur les ailes pleinement développés. Le rouge de ses écailles un contraste sur le blanc de ma peau aussi fort qu'un rubis sang de pigeon, c'était Hateya. Hateya adulte gravée sur ma peau.

-Je ne sais pas comment c'est arrivé, ce n'était pas là avant.

Et je me suis souvenu de la chute dans le vide. De l'angle avec lequel mon dos s'est cambré sur le rocher avec l'impact, puis du choc avec le sol. Avant que celui-ci ne se dérobe sous moi, et que je finisse par tomber. Je me suis souvenu de la confusion, de l'obscurité, de ne plus pouvoir bouger...

J'ai voulu bouger mes mains, planter mes doigts dans le sol comme pour essayer de me fixer à quelque chose, mais je n'arrivais pas bouger et je ne sentais plus rien.

Non, pas tout à fait rien, il y avait ça, cette brûlure. Ou alors j'étais juste en train d'halluciner à cause du choc et de la douleur.

Quelque chose de chaud dans mon dos, juste sous mes côtes, du côté gauche.

C'était exactement le même endroit.

-Je suis pas sûr de comprendre exactement ce qui m'arrive…

Elle posa une main sur mon épaule. Ses yeux brillaient, et je voyais bien qu'elle était sûre d'elle.

-On va t'aider à comprendre. Tu vas voir, tu vas trouver ce que tu cherches et tout te semblera aussi clair que du cristal après.

Elle se releva et se pencha juste pour laisser Hateya lui donner un petit coup de museau.

-Je vais te laisser, je reviens te voir plus tard.

Avec un sourire elle finit par quitter la pièce, ses longs cheveux blond se balançant dans son dos au rythme de ses pas, et la porte aux motifs d'oiseaux se referma derrière elle avec un discret clac!. J'ai tourné la tête vers Hateya, croisant son regard bleu identique au mien. D'eux même, mes doigts ont glissé sur mon flanc gauche, traçant le vague cercle de la marque en forme de wyverne. Oh, si seulement tu pouvais parler et tout m'expliquer. J'ai fermé les yeux, basculant un peu vers l'arrière avec un soupir. En baissant la tête, je me suis de nouveau retrouvé nez à museau avec Hateya, la sensation familière des écailles toutes lisses et chaudes, et le ronronnement joyeux qui semblait également vibrer dans ma propre gorge. On est resté quelques minutes comme ça, juste nous deux dans notre bulle, ne portant qu'un vague intérêt à l'extérieur et au bruit de conversation qui s'est fait entendre dans le couloir, jusqu'à ce que la porte s'ouvre de nouveau, pour se refermer à la suite de Lindir. Toute contente, la wyverne se tourna vers lui, toute son attention portée sur le plateau qu'il tenait.

-Tu connais la règle, tu descends si tu veux manger.

Elle ne se le fit pas dire deux fois. Il posa au sol devant elle un bol, ressemblant à celui qu'il avait emmené tout à l'heure, contenant ce qui ressemblait à des bouts de viande coupés en dés plus ou moins gros. Il laissa le reste sur le lit à côté, alors qu'il se rasseyait sur le large rebord de la fenêtre.

-Pour nous.

Il posa entre nous son plateau, et juste la vue de ce qu'il y avait dessus me mit l'eau à la bouche : des petits gâteaux au miel de ceux super bons qui collaient aux doigts, des chocolats tout tendre, et un bol avec deux pics contenant des fruits de toutes les couleurs, des jaunes, des verts, des roses, des blancs, des rouges… De ceux que j'avais ni vu ni goûté avant.

-Bon, et bien régales toi.

-Merci.

Il me fit un sourire, et prit l'un des gâteaux entre ses longs doigts. Je l'imitai, regardant de temps en temps la wyverne du coin de l'œil, elle avalait un par un ses bouts de viande tout ronds. Lindir suivit mon regard :

-En fait, c'est les parts qu'on donne à nos chiens d'habitude, même si je suis à peu près sûr qu'elle doit manger plus que toute la meute réunie.

Un rire m'échappa.

-Désolé pour ça.

-T'inquiète pas, tout le monde l'adore. Une de nos gardes en venait presque à espérer que tu restes ici pour pouvoir la garder.

-Elle peut jouer avec elle si elle veut, mais c'est ma wyverne.

Et j'ai dû tomber d'une falaise pour l'avoir. Et je ne comprends toujours pas comment c'est possible, ni ce qu'il s'est passé exactement là en-bas. Mais je sais que c'est important, et que j'arrive pas à le regretter.

-Je lui dirais alors. Mais vraiment, Imladris est un refuge pour tous, wyvernes comprises. Même si je dois bien avouer que ça à été une surprise, personne ici ne s'attendait à en voir une un jour.

-Je veux bien te croire. Moi aussi, je croyais que c'était plus que des histoires et pourtant…

-J'imagine oui. Enfin, quand je dis "tout le monde", je devrais dire sans compter Erestor. Il pense qu'on est tous tombé sur la tête de l'avoir laissé entrer et qu'elle finira par réduire Imladris en cendre une fois adulte.

J'ai senti une vague de surprise m'envahir, accompagnée d'une sorte de dégoût à la simple évocation de l'idée, de la tristesse aussi que l'on puisse penser ça, et de l'incompréhension aussi.

-Elle ne le fera jamais.

-C'est ce qu'on lui disait, c'est une gentille wyverne. Mais, merci de me rassurer.

Lindir avala un fruit violet, et Hataya est venu s'installer près de lui, sur le coussin du rebord de la fenêtre. "Gentille" ne me semblait pas être le bon terme, ça me paraissait trop elfique comme concept pour lui appliquer, c'était plus qu'elle réagissait à comment on se comportait avec elle. Il laissa une caresse à l'arrière de son crâne, et elle pressa son museau contre son bras quand il retira sa main.

J'ai goûté un des fruits moi aussi, c'était bon. Tellement meilleur que ceux que j'avais pu manger avant et un changement agréable comparé aux pommes et aux fraises des bois; même si j'aimais bien ça aussi.

-Elle t'aime bien.

-C'est réciproque. Et ça me fera un argument pour qu'Erestor arrête de me dire que je vais finir par perdre un doigt.

-Non, ne t'inquiète pas tu les garderas. Et si jamais tu en perds un, ce sera pas de sa faute.

Un petit rire nous échappa.

-Tu entends ses pensées?

-...Je ne suis pas sûr, ce ne sont pas des mots que j'entends. C'est plutôt une sorte de sensation qu'elle me laisse percevoir à travers elle, ou une image qu'elle veut me montrer. Je sais quand elle est contente par exemple. Quand j'étais inconscient, elle m'a laissé voir Imladris… Enfin, je comprends pas ce qui m'arrive exactement…

Il sembla pensif, et en même temps, un peu triste, la commissure de ses lèvres s'étant légèrement tournée vers le bas.

- Elrond voudra te voir demain matin, comme tu vas mieux. Pour… parler de tout ça avec toi. Peut-être... que ça pourrait t'aider?

J'ai hoché la tête, Elrond était sage, son aide ou au moins son point de vue serait plus que bienvenue. Et… j'avais envie de le revoir.

On a continué de discuter tous les deux. Il m'a dit qui était Erestor, dont le nom m'évoquait juste vaguement quelque chose, j'avais dûs l'entendre une ou deux fois. C'était le premier conseiller d'Elrond, ou plutôt son bras droit et son plus vieil ami. Lindir m'as parlé de lui aussi, un peu, de sa vie dans la Vallée Cachée. Généralement, il travaillait à la librairie, en tant que scribe sous la direction d'Erestor justement, accueillait les visiteurs de la Vallée, parfois s'occupait des chevaux. Il m'a raconté comment c'était de vivre ici, beaucoup. C'est vrai, la vie ici était tout ce qu'il avait jamais connu, mais il avait l'air sincèrement heureux d'être ici, et de pouvoir en parler à quelqu'un. Il m'as posé des questions sur chez moi aussi, sur comment c'était la forêt noire.

-J'ai entendu des rumeurs, comme quoi ce ne serait pas le meilleur endroit…

Je pouvais difficilement ne pas être d'accord avec ça, même si c'étaient des rumeurs et que certaines devaient être exagérées, c'était dangereux là-bas, pas seulement à cause des araignées géantes apparemment.

-Je t'avoue que même si je viens de là-bas, je suis plutôt d'accord avec ça. Disons que ce n'est pas très sûr, surtout du côté Sud. Mais quand tu sais où aller c'est même joli.

A mon tour je lui ai parlé de la forêt, des arbres qui paraissaient si hauts vu du sol, mais s'effaçaient sous la brume dès qu'on montait assez haut dans la crète. Des sources chaudes souterraines à l'eau limpide. De ses grottes et de leurs cristaux géants. De ses gros papillons noirs aux ailes comme du velours qui devaient faire la taille d'une main, et des plus petits de la couleur des lapis lazuli qui eux vivaient cachés dans la cime des arbres. Jusqu'à ce qu'il n' est plus ni gâteaux au miel qui collaient un peu aux doigts, ni chocolat au cœur tendre, ni fruits de toutes les couleurs … Jusqu'à ce qu'il doive partir. J'aurais bien aimé qu'il reste encore un peu. Il reprit le plateau, les deux bols posés dessus et se leva pour partir.

-Je vais devoir y aller.

J'ai désigné de la tête le livre toujours posé sur le rebord de la fenêtre.

-Tu ne le reprends pas?

-Oh, il est pas à moi, je l'ai juste emprunté aux Archives. Je suis tombé dessus en faisant des recherches sur les dragons. Je l'ai déjà fini, je te le laisse pour ce soir si tu veux, j'irais le remettre demain.

-Merci.

-Quelqu'un repassera plus tard avec un plateau-repas pour vous deux, je ne sais pas si ce sera moi par contre. Si c'est oui, à tout à l'heure et si non, je te souhaite une bonne soirée, à demain.

-Merci, bonne soirée à toi aussi.

Il sourit, et la porte en bois décorée de fleurs et d'oiseaux se referma une nouvelle fois à sa suite, me laissant seul avec ma wyverne. Je tendis le bras pour attraper le volume en cuir bleu noir, le petit dessin gravé sur la couverture représentant un dragon, il avait l'air ancien. Hateya s'installa contre mon bras et posa sa tête sur mon épaule.

-Tu veux regarder avec moi?

Elle se pressa davantage contre moi, et j'appuyai ma joue sur son crâne

Une par une, j'ai commencé à tourner les pages, l'encre avait terni par endroit et l'écriture était petite mais restait lisible. C'était un recueil de contes que l'auteur avait entendu pendant son enfance et d'autres pendant ses voyages, certains étaient illustrés. C'étaient de jolies histoires, dont la plupart m'étaient inconnues. Ce n'est que vers la fin que j'ai fini par tomber sur la page qui avaient dû attirer l'attention de Lindir, en plus de la couverture : une double page entière était occupée par le dessin d'un grand dragon de côté. Un très grand dragon, une maison devait tenir sur son dos sans problème. Sur le dessin, on ne voyait que ses pattes avants, son long cou et sa tête aux énormes cornes ainsi qu'une partie de ses ailes, le monadnock à côté de lui guère plus gros qu'un cailloux sur son chemin. Il y avait quelque chose de majestueux et serein chez lui. Longtemps, j'ai regardé le dessin du dragon, incapable de tourner la page, imaginant ce que ça devait faire de voir l'un d'entre eux passer, et de le dessiner. Le livre de contes devait être encore plus vieux que ce à quoi je pensais. Je me demandais comment il avait fini dans les Archives.

Quelqu'un toqua avant d'entrer, cachant ma déception en voyant que ce n'était pas Lindir. Je n'avais même pas remarqué que le jour commençait à décliner et que la lumière qui passait désormais à travers le rideau tiré était rouge-orange. L'elfe s'installa avec nous pour le repas, discutant de tout et de rien, repartant quand Tintallë est revenue. Elle m'a laissé ce qu'elle appelait une "dose de chaton" d'anti douleur pour ma tête, et à son tour elle me souhaita une bonne nuit, me conseillant de bien dormir, et me laissa avec ma petite wyverne et le vieux livre de contes. Retrouvant la double page au dragon, je poursuivis la lecture. "J'étais avec Papa quand j'ai vu pour la toute première fois un dragon. On était sur la colline près de la maison quand j'ai tourné la tête et que je l'ai vu. Il était au sol, et le paysage à côté de lui semblait minuscule. 'Regardes Papa! Un dragon! Un vrai de vrai!' Papa m'a alors parlé des dragons. Il dit qu'ils sont très protecteurs. Il dit aussi qu'ils répondent à l'appelle des Rois pour nous défendre quand on est menacé et qu'ils repartent une fois le danger passé. On appelle ces Rois les Roi-Dragon et leur couronne aurait la forme de cornes qui semblait porter le Ciel et le Soleil."

Il faisait nuit dehors, quand je refermai l'ouvrage, le dernier dessin représentant une wyverne en vol.

Je m'allongeai sur le flanc et Hateya s'installa contre moi, sa tête entre la mienne et mon épaule et son aile sur mon bras. Cette nuit-là, je rêvais de Rois et de Dragons, et pour la première fois de ma vie, je me suis demandé comment ça devait être de pouvoir voler.