007 Retrouvailles

Pov Thranduil

Je n'avais jamais aussi bien dormi que sous le poids de l'épaisse couverture, la joue pressée contre l'oreiller et le point chaud d' Hateya dans mes bras, sa tête blottie entre la mienne et mon épaule. Cette nuit-là je fus bercé par la respiration de ma wyverne, l'écho des battements de son cœur contre moi, et les sons de la nuit dehors.

Je devinais qu'il commençait à faire plus clair dehors alors que le jour se levait, les chants d'oiseaux se faisaient également plus nombreux, et la cité elfique et ses habitants s'éveillèrent lentement. J'enfonçai un peu plus ma tête dans le coussin, la wyverne serrant mon bras de son aile. Je n'ai même pas fait attention au claquement discret de la porte alors que quelqu'un entrait, passait dans la pièce adjacente, la porte s'ouvrant et se fermant avec un bruit ténu, avant de ressortir. La wyverne se rendormit, et je la suivit.

C'est peut-être une ou deux heures plus tard que j'ai fini par me réveiller pour de bon, me retrouvant avec le museau d'Hateya pressé contre mon nez quelques secondes pour me dire bonjour, ses grands yeux pétillant vissés aux miens. Elle me laissa la place de me relever. J'allais bien mieux que la veille. Mon mal de tête déjà un lointain souvenir, même à faible dose le remède de Tintallë avait fait son effet, ou alors c'était juste son conseil de bien dormir. Lentement, je m'étirai de tout mon long, la couverture glissant le long de mon corps, -Hateya faisant de même juste à côté ouvrant largement ses grandes ailes,- quelques-uns de mes os ont craqués au passage, alors que je savourais le fait de pouvoir bouger et l'absence de douleur. Jamais je ne m'étais senti aussi vivant.

Ma vision n'avait pas changé par contre, toujours aussi brillante, vibrante, pleine de détails et de couleurs. Différente. Différente en mieux, presque comme-si jusque là j'étais aveugle et qu'enfin j'ouvrais véritablement les yeux.

Je m'assis sur le bord du lit. Ca m'a fait bizarre de sentir le sol, de me dire que y a trois jours j'étais un mort-vivant. Je tendis le bras pour ouvrir le rideau. La lumière explosa contre mes rétines, juste un instant, la sensation passagère d'un tremblement devant mes yeux, comme mettre la tête sous l'eau. Et le monde s'ouvrit à moi dans tous ses détails et des couleurs qu'il me semblait voir pour la première fois. J'ai passé mes doigts dans mes cheveux, les rejetant vers l'arrière, et Hateya est venue s'installer sur mes jambes pour regarder avec moi dehors le bout du ciel bleu sans nuages de l'été.

La porte s'ouvrit sur Lindir, j'étais étrangement content de le voir. Hateya se dressa un peu plus sur mes jambes et le salua d'un petit rugissement joyeux. Ses yeux bruns-violet se posèrent sur la fenêtre, puis sur nous, et il nous sourit.

-Bonjour.

-Bonjour à vous deux aussi.

Comme la veille, il posa son plateau à côté de moi avec un "pour toi", - il me présenta des gâteaux, des fruits et du lait-, et le bol sur le sol pour Hateya, avant de s'asseoir sur le rebord de la fenêtre.

-T'as passé une bonne nuit?

-Très bonne merci.

J'ai dormi comme un bébé oui.

-Et toi?

Il sembla pris de court, comme si ça le surprenait qu'on lui pose la question.

-Bien… Merci.

Encore comme la veille, la conversation entre nous se fit pratiquement toute seule, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien du contenu du plateau, et qu'Hateya vienne se poser contre sa jambe, la tête sur son genoux. Il laissa une caresse derrière les pointes de son crâne.

-J'ai laissé des vêtements pour toi tout à l'heure dans la pièce d'à côté. Je te laisse te changer et on y va dès que tu es près.

La pièce adjacente, plus petite et simplement décoré d'une vasque surmontée d'un miroir, d'une étagère et d'un meuble bas, où soigneusement pliée se trouvait une pile de vêtements dans des teintes de bronzes et de bruns, une paire de bottes posée juste à côté. Je les enfilai, à peine surpris de constater qu'ils étaient à ma taille, et m'apprêtai à quitter la pièce lorsqu' un détail attira mon attention. Un tout petit détail en plus. M'arrêtant devant le miroir, je fixais l'image de moi qu'il renvoyait, ou plutôt celle de mes yeux. Mes pupilles n'étaient plus rondes. Si léger que s'en était à peine perceptible, elles avaient commencé à s'étirer, deux petites bosses se formant en haut et en bas. Comme des yeux de serpent.

Je quittai la pièce, repassant une main dans mes cheveux.

Lindir attendait toujours sur le rebord de la fenêtre, Hateya sur les genoux. Il la caressait entre les ailes en regardant distraitement par la fenêtre. C'est elle qui releva la tête en premier en entendant la porte se refermer derrière moi. Il la prit dans ses bras en se relevant.

-Prêt?

Lorsqu'il se trouva à ma hauteur, la wyverne préféra venir s'installer sur mon épaule.

-J'imagine que oui.

J'étais pas vraiment sûr de la réponse en fait. J'avais envie de le revoir, mais je ne savais pas vraiment comment réagir après cinq cents ans sans contact, encore moins après les événements des derniers jours. J'ai suivi Lindir dans les longs couloirs de la cité, quittant l'infirmerie pour ce qui devait être le bâtiment principal. J'étais plutôt content qu'il soit là pour me guider, je sentais qu'il allait me falloir du temps pour m'y retrouver dans le dédale de corridors. Il finit par s'arrêter devant une imposante double porte décorée de motifs complexes enroulés les uns autour des autres. Ca devait être des branches et des feuilles, du lierre ou des formes complètement abstraites, pourtant pour la seconde fois aujourd'hui l'image d'un serpent s'imposa à moi.

-Je te laisse ici, on se revoit plus tard.

Il tourna ses yeux bruns-violets vers Hateya toujours perchée sur mon épaule.

-Tu viens avec moi? On va installer ton maître dans sa nouvelle chambre.

Elle pressa sa tête contre ma joue, puis suivit joyeusement Lindir dans le couloir, comme un gros chien ailé couvert d'écailles rouges. Pendant un moment, je les ai suivis du regard alors qu'ils s'éloignaient. L'elfe souriait à la wyverne alors qu'elle levait ses grands yeux bleus vers lui.

Je me retrouvais seul dans le couloir. Seul face à la porte close du bureau d'Elrond. Après de longues minutes -ou peut-être moins- je trouvais le courage de lever une main et de toquer. Le seigneur elfe vint m'ouvrir, c'était exactement le même que dans mon souvenir, trait pour trait celui qui avait quitté le palais royal de la forêt noire cinq cents ans auparavant. Sauf qu' aujourd'hui, c'était lui qui levait ses yeux gris vers moi. Et si je ne savais pas comment réagir, lui savait. Elrond savait toujours quoi faire. Alors, souriant, il porta une de ses mains à une de mes longues mèches, et tira doucement dessus, imitant un geste que j'avais dû faire un bon millier de fois étant gamin. "Je serais aussi grand que toi un jour!"

-Tu es plus grand que moi maintenant.

Si jusque là ça allait, c'est à ce moment précis que je me suis mangé en pleine face tous les événements des derniers jours, et même de plus loin encore, et que je finis par craquer et me laisser aller en pleur contre son épaule. De me retrouver seul et perdu au milieu des bois avec une créature que personne ne pensait revoir un jour, me faire jeter d'une falaise par quelqu'un que je considérais ami -ou alors était-ce toujours le cas?- et même plus loin que ça. D'être seul et impuissant, d'avoir la sensation de ne rien contrôler, rien pouvoir faire pour protéger qui que ce soit, l'angoisse et le sentiment d'un danger permanent. J'eu l'impression d'être de nouveau un enfant, et après tout ce temps ça me fit du bien de ressentir à nouveau l'étreinte familière. Même l'odeur de pinède était identique à celle dont je gardais le souvenir. Il finit par me lâcher, souriant toujours, et me laissa entrer dans son bureau, m'invitant d'un geste à venir m'asseoir alors qu'il refermait la porte après moi. C'était une grande pièce, aux murs cachés par d'énormes armoires croulant sous des piles de livres et des rouleaux de parchemins. Un imposant bureau au centre, deux piles nettes de documents de chaque côté, une grande fenêtre aux rideaux tirés. L'autre personne dans la pièce se leva à son tour pour venir me dire bonjour, et l'espace d'un instant, je fus aveuglé avant de me faire serrer fort contre quelqu'un, fort à m'en briser les os et à m'en étouffer, une odeur familière de pierre et de soleil me parvenant. Glorfindel relâcha à son tour son étreinte et se rassit de côté accoudé au dossier de sa chaise. A revoir sa position nonchalante et son sourire en coin, j'avais plus que jamais l'impression d'avoir fait un bond dans le temps : aucun d'eux n'avaient changé identiques aux souvenirs que je gardais d'eux dans ma mémoire. C'est en sentant le tremblement passager devant mes yeux alors que je m'habituais à la brillance dorée de son aura, que je me suis dis que la seule personne à avoir changé ici, c'était moi. J'ai dû retenir un soupir en m'asseyant sur la chaise libre entre-eux. Retenir aussi une nouvelle envie de pleurer. C'est le Guerrier Doré qui prit la parole en premier, voyant que j'étais entré seul.

-Ton bébé wyverne n'est pas avec toi?

-Non, bébé wyverne est resté avec Lindir.

-L'Homme qui murmurait à l'oreille des Wyvernes.

Le surnom m'a fait sourire, c'est vrai que ça lui allait bien.

-Elle l'aime bien.

-C'est génétiquement impossible de ne pas aimer Lindir.

-Et bébé wyverne s'appelle Hateya.

-Hateya? C'est joli.

-Oui.

Elrond poussa la pile en face de moi pour la poser à côté de la seconde, dévoilant un fin dossier et un plateau sur lequel étaient posés trois verres et une carafe. Voyant le contenu clair par transparence et les lamelles de fruit qui flottaient à la surface je fus incapable de retenir un sourire.

-Ma préférée… Tu t'en es souvenues.

-Bien sûr que oui. Je ne suis pas encore si vieux que ça.

- … Encore merci de m'avoir ramené au fait.

Ils ont fait un geste de la main, comme celui de chasser une mouche, me faisant comprendre de ne plus en parler, que pour eux c'était normal. Mais il y avait d'autres choses dont on devait parler. Comme un accident supposément mortel. De qu'est ce que je fichais en compagnie de la dite wyverne. D'essayer de résumer les cinq derniers siècles… Je me suis mordu la lèvre, ne sachant pas par où commencer. Qu'est-ce que j'étais bien censé pouvoir leur dire? "C'est gentil de m'avoir récupéré et soigné, mais désolé je crois que vous avez perdu votre temps"? J'ai mordu ma peau encore plus fort, presque à en saigner, et dans le silence, Elrond a repris la parole :

-On va commencer nous, d'accord? Ensuite, tu nous raconteras ton histoire, tout ce dont tu te rappelles. On va t'aider à comprendre.

Elrond savait toujours quoi faire.

Il tourna la tête vers Glorfindel, hocha simplement la tête, et le guerrier reprit la parole.

-Lindir à du t'expliquer un peu à ton réveil hier, mais c'est moi qui t'ai trouvé dehors ce jour-là.

Sirotant la limonade, je l'ai donc écouté. Il a raconté qu'il était partit patrouiller avec quatre autres cavaliers, et qu'ils avaient entendu quelque chose : un cri dans les bois. Au début, ils pensaient que c'était juste un animal blessé, mais lui avait l'impression que c'était autre chose, alors il était parti voir, donnant l'ordre à sa patrouille de l'attendre et qu'il reviendrait vite. C'est là qu'un peu plus loin dans les bois, il m'avait trouvé inconscient sur le sol avec ma wyverne qui essayait de me relever et de me tirer sur le chemin. Même si dans ma mémoire, le souvenir de ce que j'avais ressenti à ce moment-là était toujours vif, la douleur dans mes os, dans ma tête, le monde qui tanguait tout autour. A quel point c'était devenu difficile de bouger, mais que je voulais faire ce pas de plus en avant. Presque inconsciemment, ma mâchoire s'est crispée et mes poings se sont serrés. Ça devait être la fierté qui parlait, mais je m'en voulais de ne pas avoir réussi à aller plus loin, à avancer plus, sortir des bois... même juste rester debout encore plus longtemps. La main chaude de Glorfindel se posa sur mon crâne, elle me paraissait toujours aussi grande que quand j'étais gamin.

-Arrêtes ça.

Il souriait. Le même sourire aussi étincelant que son aura que je lui connaissais. Toujours aussi jeune, son expression pleine de joie.

-J'ai rien fais.

-C'est ça oui. Je t'entends d'ici le penser. T'aurais aimé tenir plus longtemps pas vrai? Tu te dis que t'étais trop proche pour t'effondrer.

-Comment tu sais..?

-On te connait Thranduil. Tu es fier.

-Et ça c'est pas arrangé…

-Pas vraiment non… C'est même pire je crois.

-Et puis…

Il s'appuya plus franchement contre le dossier de sa chaise, se tournant légèrement dans ma direction et étirant une de ses grandes jambes devant lui.

-Je dis "un peu plus loin" mais c'est mon point de vue, pour toi j'imagine même pas ce que ça à dû être. J'y suis retourné, tu sais, après t'avoir déposé ici .

Il reprit alors son récit, il voulait comprendre ce qui s'était passé dans les bois avant que je sois capable de le lui dire, la seule chose dont il était à peu près certain étant que je n'avais pas été attaqué, et il avait raison.

-J'ai marché dans tes pas jusqu'à la grotte, jusqu'à l'endroit où tu étais. Et quand on voit l'état dans lequel on t'a récupéré… Je crois que tu devrais nous dire ta version. Parce que tu risques de ne pas aimer du tout ce que je vais te dire.

J'ai penché la tête sur le côté, intrigué par ces mots.

Ma version de l'histoire… Tout ce dont je me rappelais…

-Je pense que je ne vous apprends rien, mais...c'est dangereux chez moi. Mon titre d'Héritier Royal est juste une décoration, je n'ai aucun pouvoir à part peut-être parmi les gardes, mais je me sens responsable de la sécurité de ceux qui vivent là bas. En tout cas, je faisais ce que je pouvais…

Incapable de m'arrêter, j'ai débité sur comment avait été la vie dans la forêt depuis leur départ, leur disant honnêtement les choses, sur tout ce qui c'était passé pour en arriver là où nous étions aujourd'hui, dans le bureau d'Elrond. C'est en parlant de tout ça, que je me rendis compte à quel point je ne contrôlais rien, et à quel point mes efforts pour protéger tout le monde et maintenir les choses en ordre, même s'ils méritaient peut-être une mention honorable étaient vains. Puisque pour les rares " puissants", le roi en tête de liste, c'était comme si je n'existais pas et mon siège était toujours laissé vide aux réunions du Conseil. Pourtant, c'était moi qui organisais les patrouilles, les tours de garde, veillais à l'entretien des équipements et des stocks, qui m'assurais que tous les chevaux étaient soignés, moi encore qui gérais les relations commerciales avec Dale et Lacville même si celles-ci se raréfiaient… Jusqu'à cette patrouille. La dernière avant l'accident.

J'avais mené ce qui devait être une patrouille de routine, et qui s'est vite avérée être une horreur. Des araignées géantes, particulièrement nombreuses et agressives. Personne ne s'attendait à en voir autant, encore moins à ce qu'elles s'acharnent autant. Heureusement aucun membre du groupe ne fût trop sérieusement blessé. Il devait être minuit passé quand on est rentré, complètement éreintés. J'avais laissé les autres partir, m'occupant moi-même du rapport et de vérifier que l'on s'était bien occupé de nos chevaux et de notre équipement avant de me retirer moi aussi. C'est seulement aux environs d'une heure du matin que je me suis finalement effondré tout habillé sur mon lit, prenant juste la peine de retirer mes bottes et ma veste.

Le lendemain, c'est vers dix heures que je réussis à ouvrir un œil, ce n'était pas dans mes habitudes de dormir aussi longtemps, mais je me sentais encore épuisé de la patrouille de la veille. Je me rendormis à moitié encore une heure de plus, pour me faire réveiller par quelqu'un qui toquait discrètement à la porte. C'était Dimrost. Et sa proposition de sortir un peu. Et ma décision de le suivre que je n'arrivais pas à regretter.

J'ai continué de leur raconter l'histoire, notre promenade dans les brumes de la crête, mon ressenti vis-à-vis de Dimrost ce jour-là, cette impression qu'il était plus distant et qu'il me cachait quelque chose, sans pour autant être capable de mettre le doigt dessus. Notre conversion, dont l'écho de chaque mots résonnaient encore dans ma tête. Le dégradé de gris de ma chute dans le vide. L'impact avec le sol. Mon mal de crâne. Le fait que je ne sentais plus le reste de mon corps et que j'étais incapable de situer mes membres dans l'espace. Que ça tanguait tout autour. Que les choses m'échappaient. Que j'étais incapable de me souvenir avoir fermé les yeux. Mais je n'avais pas peur, je me sentais en sécurité. J'ai parlé de ce point chaud que j'avais senti contre moi, que maintenant je savais identifier comme étant Hateya, en portant instinctivement une main à la marque de wyverne à mon flanc gauche.

-C'était presque agréable. J'avais l'impression d'être sous une couverture.

-J'ai eu la même impression que toi dans la grotte.

-C'est comme ça que tu l'as eu, cette marque?

-Oh, Tintallë m'a demandé la même chose hier… Je dis ça comme ça mais… Je sais pas trop ce qu'il s'est passé. J'ai senti un point chaud à l'endroit là et maintenant j'ai un tatouage d'Hateya adulte. Alors, je suppose qu'il à dû se passer quelque chose, mais j'en sais trop rien en fait…

-Elle t'as dit autre chose?

-Elle m'a demandé si j'arrivais à bouger, si j'avais des douleurs. Juste à la tête, ça va bien mieux aujourd'hui. Elle m'a expliqué que j'étais "une première" et que vous avez préféré intervenir le moins possible, faisant juste en sorte que je me remette au mieux et sans séquelle...

-La connaissant, elle savait qu'on en reparlerait et n'as pas voulu t'assommer avec les détails. On y reviendra plus tard. Tu as parlé de patrouilles, des araignées géantes?

-Oui, un vrai fléau ces bêtes. Des gardes plus âgés que moi sauraient sans doute mieux te répondre; mais il y en a presque toujours eu. C'est des araignées, alors ça vit caché dans un coin et ça n'en bouge plus tant qu'elles ont à manger. Certains disent que quelque chose leur a fait peur et les a fait fuir de cet endroit. Alors elles se sont dispersées et multipliées dans la forêt, les rencontres sont de plus en plus fréquentes, plus dangereuses aussi… J'ai bien proposé de lâcher un Basilisk mais ça n'a pas vraiment fait l'unanimité.

-En même temps c'est un Basilisk.

-Crois moi, je préfère avoir à gérer un serpent géant qu'une armée d'arachnide. Et je l'aurais fait si j'avais réussi à mettre la main sur un crapaud.

Il y eu un blanc après ça. Oui, j'étais près a me faire l'ami du Roi des Reptiles pour protéger mon chez-moi. Après tout, l'ennemi de mon ennemi est mon ami. Un serpent… C'était la troisième fois aujourd'hui. Je retournai à ma boisson.

-Et ensuite? Racontes encore, comment tu es sorti..?

J'haussai les épaules.

-Hateya m'a montré le chemin, je lui ai fait confiance et… J'ai marché. Je savais pas quoi faire d'autre de toute façon, faire demi-tour était impossible et je me disais que c'était toujours mieux que d'attendre. Je n'ai aucune idée de combien de temps s'est écoulé quand j'étais là dessous par contre.

Ils ont échangé un regard.

-On pense que tu es resté là une nuit entière et qu'on t'a retrouvé seulement le lendemain.

Nouvelle gorgée. Ça ne m'étonnait même pas, en tout cas certainement moins que les trois jours que j'avais déjà passé ici.

-...Et le reste? Cet état que personne n'avait jamais vu? J'avais une sale tête à ce point?

-Considérant le fait que tu as chuté du haut d'une falaise, non, pas tant que ça.

Il me tendit une feuille avec deux dessins représentant un corps humain de face et de dos. Des cercles étaient dessinés à certains endroits.

-En noir, les plaies qui avaient déjà cicatrisées en rouge celle qu'on à du recoudre. Même les os de ton dos avaient commencé à se ressouder. On pense que c'est lié à ta wyverne.

J'ai laissé la feuille tomber d'entre mes doigts sur le bois du bureau, vide. J'avais envie de prendre Hateya dans mes bras et de retourner me cacher sous une couette. Alors c'était pas juste moi… Quelque chose avait vraiment changé. Qu'est ce qui allait se passer maintenant? A travers le tissu, mes doigts sont passés d'eux même sur la marque en forme de wyverne à mon flanc. Je guérissais plus vite, voyais différemment, percevais des choses qui n'étaient pas miennes mais siennes. Et si elle aussi le pouvait? Si elle aussi connaissait mes doutes et mes peurs? Si elle aussi savait quand j'avais mal ou que j'étais heureux et détendu? Une marque à l'effigie d'une wyverne écarlate sur le flanc gauche. C'est ma wyverne. "On va installer ton maître." Sien. La marque sembla se remettre à brûler. Elle était contente.

-... Et… Ce que tu as à dire que je ne vais pas aimer du tout?

Glorfindel laissa échapper un long soupir et sembla chercher ses mots. Aller, dis-le que je suis un homme mort.

-Étrangement, aucune nouvelle de "ta mort" ne s'est répandue, alors qu'officiellement chez toi tu es déclaré comme tel même si aucun corps n'a été retrouvé.

Oh, j'étais encore plus insignifiant que ce que je pensais.

Pourtant, sa phrase. La différence entre "le monde extérieur" et "chez moi", la forêt noire.

-J'ai dit que je t'avais suivi jusqu'à la grotte.

J'hochai la tête.

-Quand j'étais en bas, j'ai entendu quelque chose.

Il me rapporta ce qu'il avait entendu là en-bas, la discussion d'un groupe qui fouillait la crête sur ordre de leur Chef à la recherche d'un corps. Le mien. Une discussion sur un complot de meurtre dont j'étais la cible, ses paroles un écho étrange à celles que Dimrost avait eu dans les brumes de la crête. Ses craintes étaient donc fondées, il avait dû surprendre une conversation au détour d'un des nombreux couloirs de la forteresse souterraine et saisit la première occasion. "Il veut ta mort." "Ils agissent pour quelqu'un." L'image du conseiller du roi s'imposa vaguement à moi, ce type pas très grand pour un elfe, qui semblait voûté sous le poid de ses éternelles fourrures, les vêtements aussi sombre que sa peau était pâle et ses cheveux blanc-gris. Cette sâle aura qui me terrifiait quand j'étais plus jeune, et qui maintenant m'inspirait du mépris mêlé de crainte et de dégoût. Ce quelque chose de malade en lui.

Pourtant, ça ne m'avançait pas à grand chose de savoir tout ça. Je ne savais toujours pas quoi faire. Je devais rentrer chez moi, c'était mon devoir, ma responsabilité. Peut-être que d'autres mourraient. La forêt était mon territoire et c'était à moi de veiller dessus. Glorfindel avait raison, l'actuel souverain ne comptait même plus, alors c'était moi qu'on évinçait pour pouvoir prendre le trône. Je voulais être aussi certain que Dimrost allait bien. Mais d'un autre côté… J'étais censé être mort. J'étais tenté de rester ici à Imladris, mais… c'était pas la bonne chose à faire. D'un coup franchement malheureux et toujours aussi perdu, je levai les yeux vers eux. Eux toujours aussi stables, solides. Eux sages et inébranlables.

-Qu'est ce que je suis censé faire maintenant? Je veux dire, je suis mort. Je sais que je dois rentrer mais… je ne me sens pas près.

-Pour l'instant, rien du tout.

Je penchais la tête sur le côté.

-Comment ça, rien du tout?

-Tu dois attendre le bon moment, et ce n'est pas maintenant. Et tu dois encore avoir des questions, et des choses à apprendre.

J'ai porté mes doigts à la marque sur mon flanc. Elle me semblait plus chaude.

-Ca suffit pour l'instant. N'hésites pas à revenir nous voir si tu as besoin de parler de nouveau. Tu pourras aussi aller à la librairie ou aux Archives si tu veux, Lindir te montrera.

Un bref silence passa entre nous, et Elrond échangea un regard complice avec Glorfindel.

-Tu devrais y aller. Je crois que quelqu'un t'attends.

Intrigué, et sachant qu'aucun des deux ne répondraient à mes questions je quittai la pièce, pas surpris de voir Hateya m'attendre avec Lindir. Il me sourit et elle quitta ses bras pour venir sur mon épaule.

-Ca va?

-Oui. … Ça m'a fait du bien de leur parler.

Son sourire s'élargit un peu.

-Viens, je vais te montrer ta chambre.

A nouveau, je l'ai suivi dans les longs couloirs clairs de la cité, il m'emmenait vers le centre, et poussa une lourde porte en bois massif qui donnait sur un nouveau corridor. Il finit par s'arrêter devant une porte.

-Si tu as besoin, les appartements d'Elrond sont tout au fond de ce couloir, et Glorfindel c'est la porte bleue avec les motifs dorés.

J'acquiesçai d'un mouvement de tête.

-...Et toi?

Comme tout à l'heure, il sembla surpris de la question.

-Moi..? La porte sombre juste à l'entrée. ...Privilège d'amis.

Il me laissa entrer dans la pièce devant laquelle on s'était arrêté. Hateya se posa sur le rebord du lit et tourna la tête vers nous.

J'ai fait quelques pas dans la pièce, laissant mon regard se balader dans la chambre qui serait mon chez-moi ici. Plutôt spacieuse, aux murs et au sol clair comme tout à Imladris, une pièce adjacente, une immense fenêtre qui occupait à elle seule pratiquement un mur entier et un balcon. Une armoire en bois aussi, aux poignées gravées du motif d'une feuille de lierre. De nouveau, mes yeux se posèrent sur le lit deux places, l'épaisse couverture, la wyverne dessus, ses deux grands yeux bleus brillants, les oreillers, et une chose qui me tira un sourire : quelqu'un m'attendait. Appuyée contre, une peluche de loup blanc.

Ce n'était pas rare d'entendre les loups hurler à la lune près de chez moi, surtout en hiver quand les proies se faisaient moins nombreuses et qu'ils s'approchaient davantage des habitations. C'était une de ces nuits, où j'étais resté plus longtemps dehors avec Elrond, d'habitude, il me racontait des histoires, pas celle-ci :

-J'aimerais bien en avoir un.

-Un loup?

-Oui! … Tu sais… J'ai entendu dire que tu allais repartir avec Glorfindel, alors ça me fera un ami quand vous serez plus là.

Il m'a prit sur ses genoux, m'étouffant à moitié avec l'un des gros câlins dont il avait le secret, me faisant rire contre lui et oublier ma tristesse à l'idée qu'il s'en aille.

-Tu aimerais qu'il soit comment ton loup?

Il me posa la question en souriant.

-Grand comme toi! Et fort, comme Glorfindel!

Son sourire s'agrandit, ses yeux gris pétillaient.

-Et tout blanc.

Oui, blanc comme la brume à l'automne et la neige dans les montagnes, blanc comme le quartz dans la roche et la lune à laquelle les loups hurlaient.

-Tu l'appellerais comment?

J'avais pris le temps pour réfléchir.

-Mmh… Je sais pas. Wolfy, c'est pas très original… Fang? Ou alors Quartz?… Non. Plume. J'aime bien 'Plume'.

Et ils finirent par repartir tous les deux, chez eux à Imladris. J'avais pleuré pendant longtemps à leurs départ, me sentant plus seul que jamais, et aucuns des livres d' histoires qu'ils m'avaient lu n'étaient parvenus à me remonter le moral.

Ce n'était que bien plus tard que j'avais fait la rencontre de Dimrost.

Et c'était toutes ses années plus tard, que j'avais le-dit loup blanc en face de moi. Je l'ai pris dans les mains.

-C'était censé être un cadeau d'anniversaire pour toi. C'est peut-être un peu tard…

-Non c'est adorable. Merci.

Il m'offrit l'un de ses jolis sourires avant de me laisser, disant qu'on se reverrait plus tard.

Ce soir-là, je mangeais dehors avec lui, Elrond et Glorfindel, avant de retourner dans ma chambre avec Hateya. Et cette nuit, c'est avec elle en boule contre moi et ma peluche de loup sur l'oreiller juste à côté, que je m'endormi sous l'épaisse couverture, sans me douter du cauchemar qui m'attendait et n'allait pas tarder à me tomber dessus.