Pov Thranduil
Bien à l'abri au creux de sa combe, la vie à Imladris suivait son cours, paisible, cachée aux yeux du reste du monde. Je m'étais habitué à cette sérénité, à la vie ici. Hateya aussi avait fini par se fondre dans le décor, et si certains habitants de la cité lui disaient "bonjour" en la voyant, la plupart ne faisait même plus attention à elle, elle était devenue partie intégrante de la vie dans la cité elfique. Même les chevaux n'y faisaient plus attention, à tel point qu'elle se perchait parfois sur leur dos. Les jours s'étaient écoulés et elle avait bien grandi depuis qu'on était arrivé ici tous les deux. En fait, celà avait certainement aidé à la rendre plus appréciable : maintenant elle pouvait chasser seule et s'était avérée particulièrement efficace pour nettoyer les écuries ainsi que les cours de la cité des souris et autres rongeurs qui avaient décidé d'y élire domicile. Même si ça me manquait un peu de la voir venir s'installer sur nos genoux quand on mangeait tous ensembles -poser sa tête dans le creux du coude de Glorfindel et l'entendre râler à demi "tu me laisses manger? Merci."- je devais admettre que j'aimais bien la voir comme ça. Et à la vitesse à laquelle la wyverne grandissait et gagnait en force, elle serait bientôt capable de voler, et de s'attaquer à des proies plus grosses. Contrairement aux rumeurs qui disaient que les dragons et wyvernes étaient irrésistiblement attirés par l'or, les pierres précieuses et autres objets brillants et de valeurs; la seule chose qui avait semblé l'intéressé était le bracelet de Calimmacil, simplement orné de billes en bois ambré et même ça avait fini par lui passer. Et Hateya continuait de grandir.
Pourtant, même si je me sentais bien, que l'atmosphère unique d'Imladris m'avait apaisé, et que j'appréciais ma nouvelle vie ici, il y a avait toujours ce quelque chose dans un coin de ma tête, en plus de la sensation poignante d'avoir fait un bon dans le temps, il y avait cette part d'ombre qui refusait de me quitter. J'y réfléchissais souvent, à qu'est-ce que j'étais devenu, à qu'est ce que je devais faire maintenant, parfois j'avais envie de partir en courant, en volant, de découvrir le monde au-delà de la combe d'Imladris et prendre tout ce qu'il avait à offrir. Du bleu profond des mers à celui du ciel, des montagnes aux cavernes, des volcans aux glaciers en passant par déserts et forêts, d'autres je prenais peur et voulais juste rester entre ses falaises… J'avais pris goût à emprunter d'épais tomes de la bibliothèque, sur tous les sujets possibles crevant d'envie d'en savoir toujours plus, et à m'installer au soleil avec Hateya, à l'une des hautes terrasses offrant une vue imprenable sur la vallée. Parfois, Lindir s'installait avec nous, Hateya venant toujours poser sa tête sur son épaule pour regarder ce qu'il faisait. D'autres fois, un peu plus rares, on s'installait tous les deux près du terrain d'entraînement, mais je n'avais pas encore repris l'épée, je les observais à la place, apprenais en les regardant et m'amusais de voir Erawen et sa soeur tirer la langue à Hateya, et elle leur rendre la pareil, et entendre les éclats de rire de Calimmacil et Glorfindel s'élever à chaque fois que l'un des deux envoyait l'autre rouler dans la poussière. Et la Wyverne continuait de grandir.
Accoudé à la rambarde d'une terrasse, je regardais le Soleil descendre dans le ciel, illuminant la cité de refflets jaunes et rouges, de l'or et des rubis sur le fond blanc des murs de pierres.
-Tu as l'air complètement perdu.
Je ne l'avais même pas entendu arriver, et là, accoudé à la rambarde dans une pose pleine de sa nonchalance habituelle et brillant du même éclat doré que l'astre qui venait de disparaître derrière les falaises, se tenait Glorfindel.
-Oh, désolé je t'avais pas vu. Je… Je suis un peu ailleurs, j'avoue.
-Pas qu'un peu si tu veux mon avis. Tu veux en parler?
Je me mordis l'intérieure de la lèvre.
-...Permission de parler franchement?
Il tourna un peu la tête, intrigué par mes mots, ma façon de dire les choses. Il sembla lire en moi l'espace d'un instant.
-Je crois deviner ta question. Mais vas-y, poses la.
-Comment c'était pour toi? Qu'est ce que ça t'as fait?
-Pour être honnête, je ne me souviens pas vraiment de tout.
-Tu ne t'es pas sentis… différent?
Ses yeux brillèrent.
-J'avais peur du feu au début, il m'arrivait aussi de faire des cauchemars d'une ville incendiée. Ça a fini par passer. Mais non, pas vraiment différent. Où veux- tu en venir?
Je me mordis de nouveau l'intérieure de la lèvre, mon regard fuyant le sien.
-J'ai… J'ai l'impression que quelque chose à changer….
-Tu as une wyverne.
Ça m'arracha un petit sourire et la marque à mon flanc gauche sembla plus chaude contre ma peau sous les couches de tissus qui la cachait. Ma wyverne.
-J'ai une wyverne, oui.
Il y eu un moment de silence entre nous. Un moment où nos regards s'accrochèrent une seconde fois. Dans la lumière d'or du couchant, les deux cobalts brillaient.
-Ce n'est pas ça qui te préoccupe n'est ce pas?
-Peut-être un peu, mais pas uniquement tu as raison.
Par dessous sa cape rouge de Capitaine, j'ai deviné ses épaules rouler alors qu'il changeait de position, s'appuyant plus confortablement contre la barrière.
-Racontes moi.
-Tu risques de me prendre pour un fou. Mais d'un autre côté, si quelqu'un peut m'aider, ça doit être toi.
-Je t'ai vu emprunter des livres à la bibliothèque, encore et encore, sur à peu près tous les sujets possibles. Tu cherches quelque chose, ou alors tu essayes de fuir.
-J'aime bien ça... Mais je dois avouer que… c'est aussi un bon résumé de la situation…
-Racontes.
C'est la sincérité dans son expression, le ton de sa voix, doux et encourageant, qui m'a fait craquer.
-Je n'ai peut-être pas été complètement honnête quand on a parlé l'autre jour, dans le bureau d'Elrond… Disons que j'ai omis un tout petit détail, pensant que ça allait passer. Ça n'a pas été le cas mais je m'y suis habitué. … Le rideaux été tiré, alors peut-être que vous saviez.
-Lindir nous a prévenu que tu avais du mal avec la lumière à ton réveil, Tintallë nous a expliqué pour ton mal de tête et que c'était pire avec. Il y a autre chose?
-Avec Hateya juste devant moi ça allait, quand Lindir m'a aidé à me réinstaller aussi, et quand il est parti… C'était juste trop. Trop brillant. Trop lumineux. Ce que tu veux. Et en même temps je n'ai jamais vu aussi bien de toute ma vie. Je t'ai dis que je m'y suis habitué, alors je fais plus tellement attention…
-Heureusement que c'était Lindir qui était avec toi et pas moi alors. C'est pour ça que tu avais du mal à me regarder en face au début? Ca te faisait mal
-Le même effet que le miroir d'un phare en plein soleil.
Ses lèvres s'entrouvrirent, mais il ne trouva rien à dire.
-Ca et… Tu vas rire mais quand je me suis réveillé ici et que Lindir m'a expliqué, j'étais heureux et… soulagé de ne pas juste avoir rêvé. Je crois qu'Hateya m'a montré : toi dans les bois, Imladris entre ses falaises…
-Montré?
Je dûs retenir un petit rire mais je fus incapable de complètement caché mon sourire alors que je répétais les mots que j'avais dit à Lindir :
-Je sais pas comment expliquer, ce ne sont pas ses pensées que j'entends, ce ne sont pas des mots, encore moins des phrases. Plutôt une sensation, une image qu'elle veut me montrer. Je sais quand elle est contente, ou bien triste.
Je laissais un bref silence planer entre nous avant de reprendre :
-Je ne sais franchement pas quoi penser de tout ça. Je veux dire, je guéris plus vite, ma vision a changé, je peux percevoir les choses à travers elle… Je ne sais pas si il y a d'autres choses qui ont changées, si elle aussi le peut, si elle connaît… Dis, qu'est-ce que je vais devenir..?
L'une de ses mains se posa sur le dessus de mon crâne, elle me paraissait toujours aussi grande qu'avant, aussi chaude. Maintenant plus que jamais, ces gestes tous simples qu'on avait pourtant échangés des milliers de fois auparavant me faisaient un bien fou...
-Tu as peur?
-Non. Enfin… non je ne crois pas…
Les cobalts de ses yeux reflétaient les derniers rayons dorés de l'astre diurne.
-Je veux dire, je fais confiance à Hateya, c'est juste que… Je sais pas comment l'expliquer… Parfois j'ai envie de partir, de voir à quel point le monde est vaste, d'apprendre, de savoir tout ce qu'on peut accomplir avec une wyverne, d'être libre. D'autres, je me dis que je préfèrerai rester ici, qu'après tout je suis censé être mort et que le monde n'a plus rien à m'offrir, et je suis un elfe, je suis à ma place ici… D'autres encore, je me rappelle que j'ai des responsabilités chez moi, des choses que je dois faire, mais … tu as raison, je dois avoir peur. Peur de ce que je suis en train de devenir.
-Non, c'est la paranoïa d'Erestor qui te fait peur. Je t'ai connu plus aventureux que ça.
-J'imagine que oui…
-Tu sais quoi? Je vais te dire quelque chose, et je vais répondre à une de tes questions : Hateya sait aussi.
-Elle sait..?
-Quand je me suis retrouvé en face d'elle la toute première fois, sur la route dans les bois, c'est pas la wyverne que j'ai vu. C'est toi.
Il rejeta la tête vers l'arrière, ses yeux bleu vers l'azur du ciel. Au sourire qui étirait ses lèvres, je sus avant même qu'il ne continu qu'il parlait de l'enfant.
-Tu levais vers moi exactement les mêmes yeux. J'avais l'impression qu'elle me reconnaissait, mais elle ne t'aurait quitté pour rien au monde. C'est quand on l'a amenée avec Lindir dans le bureau d'Elrond que j'ai su : elle nous connaissait tous les deux de tes souvenirs. Elle lui à fait un câlin de la même façon que toi tu faisais. Je ne sais pas lequel des deux ressemble le plus à l'autre mais je ne trouve pas que ça soit une si mauvaise chose.
-Et si-
Les cobalts s'accrochèrent de nouveau au bleu plus froid de mes yeux, et ma phrase mourut dans ma gorge.
-Tu l'as dis toi-même : tu lui fais confiance. Et moi j'ai confiance en vous deux. L'idée que ça finisse mal pour toi et que ta wyverne se révèle être l'une de ses bêtes sanguinaires et cracheuses de feu comme on peut le voir dans les livres t'effraies? Je pense qu'il n'y a qu'Erestor qui risque de se faire cramer les fesses, il y a déjà des paris sur le temps qu'il mettra pour aller jusqu'à la rivière.
Je dus retenir un rire à l'image de l'elfe froid et austère tout de noir vêtu, courrir vers la source d'eau la plus proche pour éteindre les flammes. Je me souvenais d'à quel point elle était vexée et triste qu'il la pense capable de détruire Imladris ou de blesser quelqu'un ici, d'un côté si ça arrivait, il ne l'aurait pas entièrement volé.
-Je veux bien rejoindre les paris, ça fait de la peine à Hateya quand il dit des choses comme ça.
Sa lèvre se courba en un sourire.
-Tu te souviens, j'avais dit que je t'avais suivi jusqu'à la grotte. J'ai ressentis la même chose que toi là dessous, d'être en sécurité et protégé comme jamais. Il y a longtemps, pour te dire c'était encore à Gondolin, j'avais vu dans un livre des dessins d'armures et de boucliers ornés de tête de serpents, de Gorgones ou encore de Dragons, tous la gueule ouverte et les crocs découverts. Il y avait une note qui disait que ce genre de motif était utilisé pour protéger le porteur et inspirer la terreur chez l'adversaire. Alors avec une vraie…
Il laissa un court silence s'installer entre nous avant de reprendre la parole.
-Si tu as toujours des doutes, essayes d'imaginer une épée ou une lance, ce n'est ni bon ni mauvais pas vrai?
-Je suppose que non. Pour moi, c'est plutôt les actions que l'on choisit de faire avec qui sont bonnes ou mauvaises, pas l'objet en lui-même. Où veux- tu en venir?
-Je pense que c'est pareil pour ta wyverne. Qu'est ce que tu cherches à accomplir maintenant que tu l'as à tes côtés?
-Protéger ceux que j'aime et ma maison.
Un sourire en coin est venu danser sur ses lèvres. Il ne devait pas y avoir de bonnes ou mauvaises réponses à sa question, ce n'était pas un piège non plus, mais la mienne semblait lui plaire. Ça allait déjà mieux. Le moment s'étira encore, agréable, avec juste la compagnie de l'autre, jusqu'à ce qu'Hateya vienne nous rejoindre. Elle salua Glorfindel d'un coup de museau contre sa joue comme elle le faisait toujours, et s'installa contre moi pour que je la porte, sa tête venant naturellement se caler contre mon épaule. Elle était plus grande, certe, mais légère et j'étais toujours capable de la porter, pour le moment du moins.
-Passes t'entraîner avec nous demain, ça t'aidera peut-être.
-Est-ce que j'arriverai à te battre maintenant?
-On verra ça. Bonne nuit vous deux.
-Bonne nuit
Il s'éloigna, sa cape rouge flottant à sa suite, et à mon tour, je partis avec Hateya. Comme toutes les nuits, elle s'installa avec moi, en boule sous l'épaisse couverture, se tenant à mon bras avec une aile et je pouvais la sentir ronronner contre moi. La marque à mon flanc gauche agréablement chaude. Je ne savais pas encore pendant combien de temps je pourrais faire ça, mais pour le moment j'en profitais.
Le lendemain, à l'ombre des arbres près de l'aire sableuse du terrain d'entraînement, Hateya m'observait avec intérêt alors que je rassemblais mes cheveux à l'arrière de mon crâne, avec deux doigts j'ai séparé une mèche du reste pour faire une boucle et m'en suis servis pour tout attacher, apercevant la brillance familière d'une aura dorée qui venait vers nous. Il s'arrêta devant nous, un sourire éclatant plaqué sur son beau visage.
-Content de vous voir tous les deux.
-Je pouvais pas refuser pareille invitation.
Tout sourire, il lança une épée d'entrainement que j'attrapai au vol et m'invita à le suivre sur le sable au soleil d'un mouvement de tête. Hateya pressa fort son museau contre ma joue et me regarda le rejoindre. Elle avait l'air curieuse de ce qu'on faisait. Je n'étais pas aussi fort ou expérimenté que Glorfindel, ni aussi imprévisible que Dimrost pouvait l'être, mais j'espérais quand même représenter un minimum de défis pour lui, et que ça serait amusant.
A me retrouver debout sur un terrain d'entraînement face à face avec mon ancien mentor, je fus de nouveau saisi par les souvenirs de comment c'était de travailler avec lui avant, même si Imladris était bien différente des ombres de la forêt noire.
-Prêt?
J'hochai la tête essayant de paraître au moins aussi confiant que lui et on commença, la poussière du sol ne tardant pas à voler autour de nous, nous accompagnant dans notre danse. Rapidement, je me suis calé à son rythme, mon corps se rappelant facilement comment se battre, retrouvant sans peine ses marques et enchaînant les attaques, parades et esquives. J'étais certain qu'il ne m'avait pas ménagé avant, ce n'était pas le genre de Glorfindel de faire ça, mais là, à chaque fois que je bloquais ses coups je sentais le choc vibrer dans mes bras, et quand c'était lui qui m'arrêtait, plus ou moins de justesse, il me lançait parfois un "joli, très joli'' ou un "pas mal du tout". Je savais que mon ancien mentor me testait, m'évaluait, mais ses yeux bleus brillaient toujours et à aucun moment son sourire ne s'était effacé.
La poussière continuait de former des nuages autours de nous, et le sable auparavant lisse finit par se creuser de nos empreintes. Il faisait chaud en plein soleil et on commençait à haleter tous les deux. Pourtant, on continuait encore, attaquer, parer, recommencer, esquiver me forçant à rouler au sol ou à me cambrer - sa lame passant parfois tout près de moi, si près que je pouvais sentir le courant d'air après elle- , avec les grands yeux bleus d'Hateya posés sur nous.
J'ai réussi à le forcer à reculer une première fois, avant de devoir esquiver d'une roulade au sol un coup qui m'aurait laissé un bleu sur la joue. Je tentai un coup d'estoc, simple et rapide, et il n'eut à faire qu'un pas de côté avant de réattaquer quasiment aussitôt, me manqua, évita ma riposte de deux pas en arrière, et recommença. Un nouvel échange reprit entre nous, et la poussière volait toujours. Cette fois-ci, je n'eu d'autre choix que de sauter au-dessus de lui pour éviter son attaque, dépliant rapidement mon bras derrière moi pour le frapper à l'instant même où mes semelles touchèrent le sol. Evidemment, il bloqua sans effort, mais le geste sembla le surprendre un peu. Après ça, il y eut un petit lapse de temps où on jaugea simplement l'autre du regard, guettant la faille dans la défense, l'ouverture idéale, en décrivant un cercle sur le sable.
Tournant, j'ai fini par me retrouvé face à face avec Hateya, et bien que séparés par le terrain d'entraînement, nos yeux se croisèrent l'espace d'une seconde, et il se passa quelque chose…
Si au début j'avais Glorfindel et Hateya bien en face de moi, après cette seconde, c'est son dos que je voyais, l'éclat unique de son aura plus lumineux que jamais. ...Et moi.
Je l'ai vu attaquer, sauter et abattre son épée sur moi. Je me suis vu esquiver d'un bond en arrière et déraper dans la poussière, laissant une longue trace glissée à ma suite. Je l'ai vu engager un échange rapide et presque violent de coups, restant cette fois-ci bien proche de moi pour limiter mes options. Je me vis parer ses coups. Mes mouvements avaient pourtant quelque chose de différent. Je vis mon corps mettre un genoux à terre et bloquer une nouvelle attaque de Glorfindel, nos bras tremblaient. Puis rouler en arrière quand il s'éloigna suffisamment et contre-attaquer. Il me sembla un peu surpris, mais je n'étais pas vraiment sûr. Continuant d'observer la seine depuis l'extérieur, j'ai fini par réaliser que j'étais à la place d'Hateya. Comment j'avais réussi à faire ça? Je savais que c'était possible pour elle de me montrer quelque chose, mais ce n'était arrivé qu'une seule fois et c'était quand j'étais inconscient, après mon accident… Et là, je n'avais aucune idée de comment j'avais réussi à le faire. Mais cela me confirma au moins une chose : depuis, je voyais en permanence de la même façon qu'elle.
J'avais les yeux de la wyverne. Ce qui expliquait les bosses de mes pupilles, comme si celles-ci commençaient à s'étirer.
Aussi soudainement que je m'étais retrouvé ''dans la tête'' d'Hateya, la connexion finit par se rompre et je me retrouvais de nouveau pleinement dans mon corps. Je me vis effectuer une esquive dont la technique m'échappa au plus haut point -j'étais capable de faire ça moi?- suivi d'un bref instant de flottement et Glorfindel réussit à me bloquer et me mettre en échec. La poussière retomba au sol. Il me relâcha et détendit un peu ses bras.
-Et bien, tu m'as donné du mal cette fois! Tu t'es laissé avoir à la fin, je ne sais pas ce qui t'as distrait, c'est dommage. Mais bien joué.
-Merci…
Je lançai un regard de biais à la wyverne qui redressa la tête. J'avais chaud, j'haletais et mes membres tremblaient de fatigue, mais j'étais content et mon sang bouillonnait. J'avais envie d'y retourner.
-Dis, on peut recommencer s'il te plait? J'aimerais essayer quelque chose.
Il haussa les épaules.
-Ca m'va.
Il retira sa chemise la laissant tomber par terre, et décrivit un cercle au ralenti avec son épée.
-Quand tu veux.
Cette fois-ci, quand je me suis à mon tour placé face à lui garde levé, j'ai ouvert mon esprit à Hateya, le plus possible, et je l'ai appelée. Presque instantanément, la marque à mon flanc chauffa sur ma peau, et la présence dans mon crâne se fit comme plus grande, plus vaste. Et comme précédemment, c'est à la brillance dorée de l'aura de Glorfindel qui semblait plus éclatante encore que je sus que j'avais réussi, et je vis la seine depuis sa place. Et on reprit, un enchaînement technique, complexe, aux mouvements nets et précis, qui semblait avoir été répété mille fois auparavant et qui pourtant était improvisé. La poussière recommença à voler et le sable se creusa de nouveau sillons, de traces de pas, de chocs et de dérapages.
Je profitais de mon point d'observation extérieure pour prendre le temps d'analyser nos deux postures, d'essayer de trouver un moyen de le contrer et le prendre par surprise. Je le vis attaquer, je me vis réagir d'un agile demi-tour et changer la lame de main pour attaquer. Il me bloqua facilement, recula pour éviter un nouveau coup, puis reprendre encore.
Je changeais une nouvelle fois de main d'arme, et cette fois-ci, Hateya me montra clairement que ma frappe était passée tout près de son avant-bras mais je n'étais pas sûr de l'avoir touché. Il recula un peu, mais reprit rapidement l'offensive, imposant son propre rythme. Comme précédemment, il se fixa à sa stratégie de rester proche de moi pour limiter mes options, et ça aurait marché. Sans Hateya. Grâce à elle j'ai remarqué que lui aussi avait l'air moins libre de ses mouvements. Je me sentais bien plus calme comme ça, plus concentré aussi. J'allais devoir réussir à garder cet état d'esprit même lorsque je décidais de ne pas me battre de cette façon. Si actuellement je décidais d'essayer timidement les possibilités que ça m'offrait, je savais pourtant qu'en situation réelle je ne pourrais m'en servir qu'en dernier recours, ce décalage dans mes mouvements étant quand même un peu gênant; mais c'était déjà bien que je sois capable de m'en servir. Que j'apprenne.
Et on continua encore. La poussière tourbillonnait toujours autour de nous. Et le son produit par les chocs entre nos deux armes d'entraînement semblait résonner à chaque fois plus fort contre mes tympans, ce qui me paraissait bizarre, car je ne l'entendais pas lorsqu'il parlait. Une nouvelle fois, Hateya me montra que j'avais pris l'avantage sur mon mentor juste assez longtemps pour pouvoir reprendre l'offensive, réussissant à placer un coup qui le manqua de peu, passant tout près de son ventre.
Encore et encore, attaquer et défendre, tenter une nouvelle parade, une approche différente. Mais jusque-là, rien ne s'était avéré efficace, et à chaque fois l'autre avait une réponse, le contre parfait et la manœuvre idéale derrière. Evidemment, mes petits tours pouvaient marcher et même se montrer très efficaces, mais pas contre un guerrier du niveau de Glorfindel. Mais j'avais une bonne technique, depuis les yeux d'Hateya je pouvais maintenant clairement le voir et trouver le moyen de la rendre bien plus splendide, à moi d'en tirer profit.
On commençait à fatiguer tous les deux, le sable volait toujours en tous sens, et ce contre-temps dans mes mouvements aussi léger soit-il me gênait de plus en plus. Je décidais de regagner pleinement mon corps, de retrouver ma vision et mes réactions normales, tout en gardant mon esprit suffisamment ouvert pour qu'Hateya puisse me montrer un détail qui m'aurait échappé. Je me rendis soudain compte que j'haletais et que mes bras tremblaient un peu plus que précédemment quand je bloquais ses attaques, la fatigue me rattrapant. Et Hateya me la désigna, la faille dans sa défense.
Si notre combat s'était quelque peu éternisé, la fin fût éclair, presque brutale. Je l'ai induit en erreur, le laissant croire jusqu'à la dernière seconde que j'allais bloquer et le repousser, mais non. A cette dernière seconde, je roulais dans la poussière, et me remis debout d'un rapide demi-tour. J'ai arrêté mon coup à deux ou trois centimètres de son front. Pour la toute première fois, j'avais réussi à le battre - la liste de défaites étant quand même très très longue- et il éclata franchement de rire.
-Bien joué! Très bien joué! Je vais devoir faire bien mieux que ça aux prochains.
Il ébouriffa mes cheveux, ramassa sa chemise toujours au sol, et je l'ai suivis alors qu'il s'installait à l'ombre des arbres. Il s'asseya - se laissa franchement tomber - contre Hateya, qui tourna sa tête vers lui.
-Oh salut toi.
Il lui caressa la mâchoire et elle ronronna.
-Je me disais aussi que c'était confortable.
J'ai dû retenir un rire en m'installant près de lui, laissant moi aussi mes doigts courir sur la surface familière des écailles écarlate. Quelqu'un s'approcha de nous et se pencha, nous offrant un plateau avec deux verres et une carafe remplie d'eau.
-Tenez. Vous nous avez offert un sacré spectacle.
-Merci, tu penses vraiment à tout toi.
-Merci Lindir.
C'est seulement à ce moment que je remarquais les autres elfes regroupés autour du terrain. Seulement là que j'entendais les murmures qui traversaient leur groupe.
-Vous avez vu? Le Capitaine a enlevé sa chemise.
-C'est surtout qu'il a réussi à battre le Capitaine.
-L'un comme l'autre je croyais pas que c'était possible…
Depuis sa place, le dit Capitaine leur cria dessus :
-C'est pas le cas de tout le monde ici, au boulot!
Ils n'ont pas eu à se le faire dire deux fois. Je me suis à moitié caché derrière le rebords du verre.
-Tyran.
Il me lança un regard en coin.
-Je t'ai entendu tu sais? Et tu n'as pas l'air traumatisé non plus.
-Alors ça t'en sais rien.
Il parut faussement vexé
-Je plaisante, j'ai eu le meilleur entraîneur.
-Evidemment que tu l'as eu.
-Pas le plus modeste en tout cas.
-Viens un peu t'asseoir avec nous au lieu de parler.
Lindir regarda le sol, puis nous, hésita, considérant la proposition, tourna la tête vers les autres, plus personne ne regardait vers notre point à l'ombre.
-... Personne n'a rien vu.
Il s'agenouilla en face et Hateya posa sa tête sur ses jambes, naturellement, et il caressa l'écaille noire et lisse de son museau. La wyverne ronronna, contente.
-Un coussin pour wyverne.
-Je veux la voir essayer quand elle sera adulte.
-Ca serait drôle oui. Et sinon qu'est ce qui t'amène par ici?
-Oh, je donnais un coup de main avec les chevaux, je vous ai vu en passant, je me suis dis que je pouvais venir vous voir. Et…
Il montra le plateau qu'il nous avait rapporté et un autre posé un peu plus loin.
-Que je pourrais vous rapporter quelque chose, c'est bien connu que vous oubliez tout le temps.
Glorfindel éclata une nouvelle fois de rire à ses paroles.
-C'est pas faux.
Lindir est resté un peu avec nous à l'ombre des arbres, discuter de sujets pour le moins banales, avec le bruit des autres en arrière, avant de devoir repartir. Hateya râla lorsqu'il se leva et épousseta son pantalon.
-Désolé, mais je vais devoir y aller. Je vous laisse les rapporter?
Un elfe du petit groupe à côté de nous lui répondit :
-T'inquiètes pas pour ça, j'irais moi! Encore merci d'avoir pensé à nous!
-Aucun problème.
Il leur fit un sourire et s'éloigna en direction des bâtiments, et un court silence plana après son départ. Toujours à moitié couché contre le flanc de la wyverne, mon ancien mentor relança la conversation :
-Tes changements de mains, tu t'es mis aux lames doubles?
-J'essaie en tout cas, c'est pas encore tout à fait ça.
-Ca va venir, avec ta technique exceptionnelle, tu ne devrais pas avoir de problèmes.
-Je veux bien être doué, mais là tu exagères.
-Pas du tout. Tu ne t'en rends peut-être pas aussi bien compte puisque c'est toi et c'est difficile de se juger soit-même, mais je peux te l'assurer.
Il eut un petit sourire.
-Et pas seulement parce que tu as réussi à me battre. Mais il va quand même falloir que tu m'expliques ce qu'il s'est passé.
-Comment ça?
-Tout à l'heure je n'aurais pas dû te battre. Qu'est-ce qui t'as distrait pour que tu fasses une erreur? Et si techniquement je n'ai plus rien à te dire, j'ai bien remarqué que tu bougeais parfois étrangement, comme si tes réactions étaient décalées. Alors?
-Ah ça… Justement, je voulais t'en parler… En fait tu te sers de la raison comme dossier.
Il tourna la tête vers Hateya, qui leva ses grands yeux bleus vers lui. Sa main se remit à lui caresser la tête alors que je lui expliquais ce qui venait de se passer sur le terrain sableux.
-Tu as vu depuis ses yeux..?
Il y avait une note d'incrédulité dans sa voix, et en même temps, ses yeux s'étaient mis à pétiller d'une joie presque enfantine comme si ça lui paraissait génial et en même temps amusant. Sa réaction me surprit un peu, en fait elle était même à l'opposé de celle à laquelle je m'attendais.
-T'es pas en colère?
Il haussa les épaules.
-Non. Pourquoi je devrais l'être? Je veux dire, c'est tout nouveau ce qui t'arrive, il faut bien que tu apprennes. Et puis ça peut s'avérer utile comme astuce.
-A l'entraînement, ça peut certainement m'aider à progresser, mais en situation réelle je préfère m'en servir comme dernier recours, ce décalage me gêne.
Il me fit un grand sourire et posa sa main sur le dessus de mon crâne, ébouriffant mes cheveux.
Le reste de la journée finit par passer, s'égrainant lentement, avec la sérénité si caractéristique de la vie à Imladris. Avec mon mentor et ma Wyverne en compagnie je restais là, à l'ombre des arbres près du terrain d'entraînement. Regardant les autres qui nous avaient remplacé sur le sable au Soleil, leurs traces de pas effaçant et recouvrant les notres, écoutant les conseils que leur donnait Glorfindel. Et la journée s'écoula, les gardes passant devant nous s'entraîner, autour de nous vaquant à leurs occupations, les patrouilles quittant et retournant à la cité, les fers des chevaux claquant sur les dalles polies. Le disque solaire achevait sa course et la couleur azur du ciel laissa sa place au violet profond puis à l'indigo alors que la nuit tombait.
Les jours ont continués de s'écouler, les un après les autres, tels les grains de sable dans le sablier, et si Hateya continuait de grandir, je progressais chaque jour un peu plus, jusqu'à maîtriser les lames doubles. Je me mesurai aux autres, en un contre un ou un contre deux, parfois du un contre trois, ils se prêtaient toujours volontiers au jeu et on avançait ensemble. Et quand le soir tombait, je m'effondrais sous les couvertures avec Hateya et ma peluche de loup, leurs rires et leurs exclamations joyeuses résonnant à mes oreilles. Et on recommençait. Un museau écailleux contre mon nez le matin, et une nouvelle fois le soir, deux grands yeux bleus brillants.
-OOO-
Hateya grandissait et comme un serpent muait, elle perdait ses écailles, et ça faisait beaucoup d'écailles rouge et noir. Un jour, après un deux contre un compliqué, Glorfindel nous rejoignit sur le terrain d'entraînement, sa cape rouge accrochée avec une attache ornée d'une écaille de Wyverne. Hateya s'était approchée pour poser son museau contre, et il lui caressa la tête en souriant.
-Oui, c'est toi. Tu me porteras chance comme ça, pas vrai?
En ronronnant, elle pressa fort son museau contre son nez.
Un peu plus tard, il est venu me rejoindre sur le terrain, sous le regard d'Hateya qui était couchée sur le côté, sa tête posée sur celle de Calimmacil assis près d'elle. Et si le match fut serré, il parvient néanmoins à me battre, puis voulut tenter sa chance contre la wyverne, qui gagna en se couchant sur lui.
-Je ne veux pas trop m'avancer mais… Je crois qu'elle a gagné.
Elle était contente, et lui riait. Il riait aux éclats, et je crois bien que jamais, je ne l'avais entendu rire comme ça. Leur allégresse étant contagieuse, je me joignis à eux. Ce jour-là, je n'ai pensé à rien d'autre qu'au moment présent. A la tombée de la nuit, j'ai pris mon temps pour rentrer, commençant à redouter le moment où Hateya ne pourrait plus me suivre.
Les jours passaient, l'un après l'autre, et Hateya ressemblait davantage à la marque sur mon flanc, le lien entre nous devenait plus fort, et l'envie de voler se faisait de plus en plus présente elle aussi. Elle était suffisamment forte pour pouvoir véritablement voler maintenant, ses ailes la portant désormais sans efforts, bien loin du bébé maladroit de la caverne. Et du sol, je la regardais faire : s'élancer vers les cieux d'un seul battement d'ailes avec un rugissement joyeux en faisant s'élever la poussière et tourbillonner les feuilles à sa suite. Son cri aussi avait changé, devenant enfin un vrai rugissement qui résonnait dans toute la vallée, la première fois que je l'avais entendu, je fus incapable de retenir le frisson qui me parcourut. Ce son me rendait heureux, et j'aimais l'entendre et en même temps il creusait encore plus ce creux en moi, cette envie de partir avec elle, d'oublier l'Elfe et de suivre la voie de la Wyverne... Et c'est les yeux levés vers le ciel, que je la regardais disparaître au loin contre l'azur, tâche écarlate sur fond bleu, déchiré entre l'envie de partir avec elle et l'idée de savoir que ma place était ici, au sol. J'avais passé ma vie entière à regarder les oiseaux, sans jamais oser rêver de pouvoir moi aussi voler un jour, et maintenant que je le pouvais, j'hésitais. J'avais peur.
Les jours passèrent encore, et ce qui devait arriver arriva : Hateya était maintenant trop grande pour pouvoir me suivre à l'intérieur et dormir en boule contre moi, ni même par terre avec sa tête sur moi. Elle n'avait pas de place définie aimant s'installer sur un toit, sous un balcon ou dans une cour assez grande, mais elle avait quand même un abris installé pour elle accolé à l'arrière des écuries, qui consistait en une grande toile fixée d'un côté au bâtiment et de l'autre à deux poteaux. Et au début, la seule différence fut que je tournais plus longtemps sur moi-même avant d'enfin trouver le sommeil et que je me levais plus tôt…
Fatigué, et la présence rassurante de la wyverne écarlate me manquant, ce soir-là je suis venu m'installer contre elle, dans l'une des dernières taches de lumière laissées par le Soleil sous un balcon, en regardant d'un oeil les moineaux qui passaient entre les branches et les buissons en face. C'est quand j'entendis jouer au-dessus de nos têtes, et qu'une voix s'éleva dans les airs, que je sus qu'on était installés sous le balcon de Lindir. Pressentant toujours que quelque chose n'allait pas tarder à me tomber de nouveau dessus, je décidai de profiter encore un peu de cet interlude de calme dans la belle et paisible Imladris. Et fermant les yeux, je me suis laissé bercer par la voix de Lindir. Quelque part, un merle se mit à siffler, et je m'endormis avec Hateya.
Le lendemain, c'est le chanteur qui nous a réveillés en passant près de nous :
-Oh? Tu es resté ici cette nuit?
-Oui…
Machinalement, je me suis mis à caresser la tête d'Hateya d'une main. Je pouvais deviner dans ses yeux brun-violet qu'il savait que je n'allais pas bien, qu'il voyait la fatigue sur mes traits et les cernes sous mes yeux de ses derniers jours.
-Elle est trop grande pour venir avec moi maintenant, ça me manque de dormir avec elle.
Il haussa les épaules, il avait l'air un peu triste sentant sûrement ce quelque chose autour de moi qui me mettait si mal, mais nous adressa quand même l'un de ses joli sourires. Il essaya de dévier la conversation, comme si il savait que je ne parlerai pas de mon malaise pour le moment.
-Tu n'es pas le seul à aimer dormir à la belle étoile, surtout en été il ne fait pas froid dehors… Même si je préfère la chaise de mon balcon au sol.
-Je ne me plains pas, elle est confortable, et elle tient chaud… Si tu veux, je suis sûr qu'elle te ferait une place.
-Je vais réfléchir à la proposition alors.
Avec un dernier sourire, il retourna remplir ses tâches journalières sûrement pour Erestor. Hateya partit à son tour en quête de nourriture, juste après le départ d'une équipe de chasse, et à mon tour, je finis par aller m'installer à l'une des nombreuses terrasses de la cité, pour manger quelques un de ses petits gâteaux au miel super bon qui collaient un peu aux doigts avec des fruits, tout en guettant l'apparition de la tache écarlate sur fond de ciel bleu. Je sus qu'elle allait rentrer en sentant la vibration de l'impact qu'elle avait eu avec sa proie remonter le long des os de mes jambes, ses serres bien plus puissantes désormais se refermer sur le corps et le soulever avec elle dans les airs, et en effet, peut-être une poignée de minutes plus tard, elle lâcha deux énormes sangliers dans la cour, l'équipe de chasse à sa suite. Ils riaient, sauf un, qui visiblement s'était fait "humilier" par la wyverne. Elle en prit un dans sa gueule, évidemment le plus gros des deux ce qui m'amusa, et partie avec, l'air très contente d'elle-même. Et encore une fois devant sa gourmandise, j'étais incapable de dire qui ressemblait le plus à l'autre…
C'est au milieu de la nuit que ce qui m'attendait probablement depuis mon arrivée à Imladris me tomba dessus, ou alors ça m'attendait depuis ma rencontre avec la wyverne dans la grotte, mais elle l'avait tenu éloigné de moi. Je dormis très mal cette nuit là, et pourtant le lendemain, assis sur le rebord du lit dans la chambre blanchie par la lumière de l'aube, j'étais incapable de me rappeller de quoi que ce soit, ni pourquoi j'étais si mal, si fatigué, ni se qui avait bien pu me secouer comme ça. En levant une main devant mes yeux, je me rendis compte qu'elle tremblait. Les nuits qui suivirent se ressemblèrent, agitées et confuses, me laissant tremblant et en sueur au milieu des draps, de plus en plus fatigué. Et j'avais beau serrer de toutes mes forces la peluche de loup blanc dans mes bras, rien n'y faisait, même si je l'aimais beaucoup elle ne possédait pas ce pouvoir répulsif qu'avait Hateya et ce quelque chose d'affreux venait me hanter tous les soirs. Et quelque soit ce cauchemar, jamais je ne m'en souvenais, jamais il ne semblait prendre de forme et montrer son visage. Et si le pourquoi m'échappait toujours, insomnie après insomnie, je sentais les griffes et les crocs de ce quelque chose de terrifiant se planter de plus en plus profond en moi. J'ai bien essayé de demander conseil à Tintallë, mais ce qu'elle m'avait donné n'eut malheureusement pas d'effet. Et les jours continuèrent de passer. Mais différents. Plus lents qu'avant et moins calmes. Je tournais en rond dans la belle cité, l'entraînement avec les autres ne me distrayant plus assez et j'étais trop fatigué dernièrement pour être un adversaire assez intéressant pour eux, quant à la bibliothèque, si j'appréciais tourner les pages des épais volumes qu'elle renfermait et apprendre tout de leurs secrets, aucuns ne semblaient avoir de réponses pour moi aux questions qui tournaient dans ma tête. L'envie de partir voler et chasser avec Hateya un déchirement de plus en plus grand, et la fatigue prenant plus de place alors que les jours et les nuits sans dormir passaient, je me sentais perdre pied avec la réalité qui m'entourait. Je redoutais de plus en plus le moment où les lumières s'éteignaient, où les habitants de la cité se retiraient dans leur chambre pour passer la nuit, celui où, moi aussi, je devais fermer la porte de la mienne, éteindre la lumière et me couper du Monde. Me retrouvant ainsi seul avec les cauchemars indistincts qui refusaient de me laisser et dont le sens m'échappait toujours. Je fermai la porte derrière moi, discrètement, étant le dernier je ne voulais pas déranger les autres, et m'effondrai sur le lit, tête la première contre les oreillers. Épuisé, je ne mis pas longtemps à sombrer, et enfin, les premières images de mes rêves apparurent. C'était une grande pièce circulaire et très sombre, je ne voyais pas grand chose dans le peu de lumière qui tombait du plafond. Un profond sentiment de malaise m'envahit, me glaçant jusque dans les os et me donnant la nausée. C'est trempé d'une sueur froide que je m'éveillai en sursaut, haletant contre l'oreiller. Si après coup, je reconnu l'endroit comme étant la grotte où je m'étais réveillé, l'atmosphère du lieu était tellement différente que ça aurait pu être deux endroits totalement différents cela ne m'aurait pas choqué. Et dans cette grotte, Hateya n'était pas là pour m'attendre en bas. J'abandonnai pour cette nuit, quittant la chambre tout aussi discrètement que j'étais entré, prenant un petit quelque chose à manger et allant rejoindre Hateya dehors, me rendormant contre la chaleur rassurante de son flanc. Et si au son des talons, je sus qu'Erawen était passée, elle me laissa dormir tranquille, les cernes sous mes yeux devant parler d'elles-même. Elle s'arrêta uniquement pour prendre la tête d'Hateya entre ses mains et la laisser presser son museau contre son nez. Quand elle s'adressa à la wyverne, elle garda sa voix basse, et c'est plus à travers ses sens que grâce aux miens que je l'entendis parler :
-Ton maître ne va pas très bien en ce moment, pas vrai? J'espère qu'il ira vite mieux, j'ai hâte de vous voir voler ensemble.
Elle rappuya son nez contre l'écaille noire au bout du museau de la wyverne, et le claquement sec des talons s'éloigna de nous. Erawen était très gentille.
Après cette première vision, je n'ai même pas essayé de fermer l'œil la nuit suivante. Restant allongé sur le dos sur le confortable matelas, la peluche de loup serrée contre mon torse, la tête tournée vers la fenêtre, contemplant le ciel d'un air absent, regardant les étoiles, les ombres fugaces des chauves-souris, écoutant les hiboux. Espérant voir une étoile filante en attendant que la Lune finisse sa course et que le Soleil se lève enfin. Après ça, tout sembla s'accélérer, les jours passant indistinctement les uns des autres, l'aura de calme et de tranquillité d'Imladris ne m'atteignant plus, alors que les cauchemars revenaient me percuter nuit après nuit à chaque fois plus violemment, plus clairement. Je voyais l'immense falaise aux paroies abruptes se dresser devant moi, alors que je gisais au sol sur le dos, incapable de bouger. Je sentais mes jambes brisées à un angle improbable, mes bras lacérés, mes doigts tordus… La flaque de sang dans mon dos qui grandissait. Grandissait. Grandissait jusqu'à m'engloutir tout entier. Me recouvrant de sa poisse chaude et désagréable au goût de métal qui m'aveuglait et colorait le monde de son rouge. C'est là que je me réveillais en sursaut, trempé. Pas de sang mais de sueur, les draps et les vêtements collant à ma peau. D'un mouvement brusque, j'ai retiré mon haut et je l'ai balancé au sol, avant de me laisser de nouveau choir contre le matelas, haletant dans l'obscurité de la pièce, laissant ma respiration retrouver un rythme normal et la sueur sécher sur ma peau. Je me levai, ouvrant grand la fenêtre et m'accoudant à la rambarde du balcon, frissonnant, debout dans la fraîcheur de la nuit, attendant que le jour se lève. La vue d'une orange sanguine dans une corbeille de fruits le lendemain, me rendit pratiquement malade alors que les réminiscences de mon dernier rêve se manifestèrent à moi par un goût métallique sur ma langue. J'avais l'impression que le spectre de mes terreurs nocturnes refusait désormais de me laisser, même de jour lorsque le Soleil brillait de tout son éclat au-dessus de la cité. Et le soir, le cauchemar revenait, enfonçant à chaque fois plus profondément ses crocs en moi, changeant, devenant plus terrifiant encore, et en me réveillant en sursaut, tremblant et en sueur, je réalisais seul dans la chambre qu'aussi réel soit-il ce n'était toujours qu'un rêve. Une fois, mes terreurs nocturnes me renvoyèrent très loin dans mes souvenirs, à une époque que j'avais peu connue, dans la splendeur des cavernes du palais souterrain de la Grande Doriath, sous le règne du Roi Thingol. Je revivais l'assassinat du Roi, au coeur même de son propre palais. Lui qui se dressait, grand et bienveillant, dans la magnificence de sa demeure, un palais égalé par nul autre, entouré de son peuple aimant et de la richesse de ses trésors. Je revoie la lame qui a mit fin à tout ça en se plantant dans sa poitrine. La tâche rouge qui grossit sur son cœur, alors que dans la panique, lui s'effondrait presque au ralentit sur le sol, toute grandeur envolée et que quelqu'un me tirait hors de la salle du trône. Le sang coula, beaucoup de sang, colorant la pierre des rivières poisseuses de l'hémoglobine. Tant de gens étaient morts ce jour-là. Et parmi les survivants, j'avais pris la route pour la Forêt Noire. Les griffes du cauchemar me lâchèrent, laissant filer une proie affaiblie pour mieux la harceler plus tard. J'ouvris les yeux sur le plafond de la chambre, au souvenir du Roi Thingol de Doriath, les larmes coulèrent en silence sur mes joues. Il avait toujours été gentil avec moi, c'était un souverain juste et apprécié, et j'espérais devenir un peu comme lui. Quand j'aurais repris le trône. Serrant la peluche de loup contre mon torse, je me roulais sur le flanc, laissant mon regard se perdre dans le ciel nocturne… Le prochain rêve, fut une nouvelle fois de ce passé lointain entre les murs de Doriath. Une vision brève, d'un groupe d'elfes qui venait parfois passer du temps avec moi. La créature derrière mes terreurs nocturnes fit voler leur image en éclats, comme on peut briser du verre. Me réveillant une nouvelle fois en sursaut et tremblant, je luttais contre une nouvelle envie de pleurer. Que signifiait ses rêves exactement? Est-ce qu'ils appartenaient uniquement à mon passé? Ou bien était-ce un avertissement de la bête derrière qui me tourmentait en plantant ses crocs et ses griffes en moi et me montrait ses visions? Un avertissement de ce qui pouvait se passer caché dans les ombres de la Forêt Noire sous le joug du conseiller du Roi?... Ce qui se passait maintenant? Ou bien me montrait-elle tout ça juste pour me dire que j'étais mort et que ma place n'était plus ici? Que la Mort n'appréciait pas d'être défiée et qu'elle venait me reprendre? Qu'il était temps que l'on me prenne la main et que je parte…? Et c'était pour ça que la première chose que j'avais vu c'était une falaise différente? Mais je ne pouvais pas partir! Je me disais, je le voulais vraiment, que la créature derrière mes terreurs nocturnes essayait de me dire quelque chose, mais même si nuit après nuit je l'affrontais, elle et ses visions d'horreur, je n'arrivais pas à la comprendre et saisir son message. Ça me gênait de faire ça, il devait avoir mieux à faire, mais j'allais devoir en parler avec Elrond. Il savait toujours tout. Ou alors avec Glorfindel, après tout, lui aussi avait mentionné des cauchemars.
La créature se lassa assez vite des images de la Chute de Doriath et finit par me remontrer ce qui devait être son image favorite : celle de la falaise. Une falaise où Hateya n'était pas là pour m'attendre en bas et où je mourrais les os brisés et le corps tordu noyé dans une mare de sang et un Monde coloré de rouge. Mais cette image aussi, elle finit par la changer, décidant de faire chuter quelqu'un avec moi. Et à les voir, j'ai soudain pris peur, encore plus qu'avant, me demandant si je ne n'était pas maudit et si ma présence entre les murs de la cité n' attirait pas un danger quelconque sur ceux qui m'avaient aidé. N'attirait pas ici la sinistre présence du conseiller du Roi de la Forêt Noire. Ou alors, de faire en sorte que quelqu'un m'attende en bas. Mais bien sûr pas Hateya pour me faire quitter la prison de son emprise. Le corps de celui qui a voulu me sauver. Faire en sorte que Dimrost soit jeté avec moi du haut de la falaise par les Corrompus, et qu'il meurt avec moi pour ne pas contrecarrer leurs plans de pouvoir. Que ma chute soit amortie par la carcasse de mon meilleur ami… Que je ne meurs pas tout de suite. Que mon corps brisé se vide de son sang et que j'agonise en regardant le ciel bien trop loin au-dessus…
La journée suivante, je réfléchissais à la meilleure façon d'aborder le sujet sans vraiment trouver d'option satisfaisante autre que la franchise, et la nuit, je fus tiré du sommeil avant même que la créature ne réussisse à m'attrapper pour me trainer dans son cauchemar, par un son à la fois familier et différent. Au milieu de la nuit et de ses ombres, le rugissement d'Hateya se fit entendre, assourdissant, amplifié par l'espace clos des falaises de la combe d'Imladris. La wyverne était en colère. Très en colère. Et ce sentiment embrasa mes veines d'un coup. D'un bond, je partis en courant vers l'endroit où elle se trouvait, son abri derrière les écuries, aveugle aux autres elfes réveillés en sursaut par la fureur de son cri. Elle se tenait debout sur ses deux pattes, ses grandes ailes à demie déployées pour se faire plus imposante encore, griffant le sol et balançant sa queue d'un côté puis de l'autre, lentement, l'espèce de large masse d'armes au bout particulièrement menaçante. Ses crocs coniques découverts, le genre de dents fait pour se planter dans les chaires et y rester tout en infligeant de gros dégâts, le grondement sourd montant des profondeurs de sa gorge semblait vibrer tout autour. Dans la mienne aussi. Dans leurs boxs, les chevaux avaient peur, alors qu'Hateya faisait face à ce qui ressemblait à des wargs, ou alors des hybrides avec des loups sauvages. Leurs corps étaient plus courts que ceux des wargs et leurs pattes bien plus longues et si leur fourrure était dense elle était moins drue. Si ils paraissaient robustes, et massifs pour des chiens sauvages ou des loups, ils n'en restaient pas moins presque squelettiques comparés à ceux utilisés comme monture. Contre le tronc d'un arbre, le dos brisé en en suivant la courbe, les côtes cassées perçant la chair et les flancs en sang, respirant avec peine, l'un des assaillant avait payé les frais d'un coup de queue bien placé de la wyverne. Elle rugit encore, les canidés reculèrent, mais n'étaient pas encore décidés à passer à côté du repas facile qu'était les chevaux dans leur box, même gardés par cette étrange créature ailée qu'ils n'avaient jamais vue. L'un d'entre eux sauta en avant, se faisant attraper en plein milieu du corps par les mâchoires de la wyverne et lui aussi balancé contre un arbre avec un choc sourd. Un second voulu s'élancer, voulant profiter que la wyverne aie la tête tournée, mais elle le vit et si elle n'était pas encore capable de cracher du feu, elle pouvait souffler de la chaleur. La bête glapit, sa fourrure roussit exposée au souffle brûlant et elle tomba raide morte. La wyverne grogna encore, tous crocs dehors, luisant de salive, et si d'habitude je voyais la couleur du ciel dans ses yeux bleus, ce soir ils étincelaient de fureur que quelqu'un aie osé attaquer ce qu'elle considérait comme son territoire et je voyais la lueur des flammes danser dans le noir de ses pupilles. La marque à mon flanc chaude, presque au point où je croyais qu'elle allait me consumer tout entier, mon désir mêlé à celui d'Hateya en une volontée commune : protéger. Se rendant à l'évidence qu'ils n'étaient pas de taille à lutter, les wargs battirent en retraite, la queue entre les pattes, escorté hors de la cité par un rugissement menaçant qui lézarda à leur suite le long des falaises et entre les conifères. Même une fois les assaillants partis, elle était toujours agitée, sa queue se balançant nerveusement d'un côté puis de l'autre, la masse d'armes raclant le sol et y creusant de nouveaux sillons, rejoignant les traces de griffes. Je m'approchai d'elle, levant une main pour lui faire comprendre de baisser la tête et elle pressa fort son museau contre ma paume me faisant presque reculer. Je me collai à elle, me couchant à moitié sur sa tête.
-C'est bon, tu les as fait partir. Il n'y a plus rien.
Le grondement se mua en un ronronnement satisfait alors qu'elle se détendit et que la cité retrouvait son calme. Je n'entendis pas les autres qui calmaient les chevaux, ni ceux qui retournaient dans leur chambre maintenant que le danger était passé, ni même Erestor, juste le ronronnement de ma wyverne. Une fois tout le monde partit, elle retourna se coucher sous la toile de son abri accolé aux écuries, et releva un peu une aile, me regardant avec curiosité. Je n'ai pas hésité et je me suis installé près d'elle, son aile en guise de couverture, sentant tout son corps me serrer alors qu'elle se roulait en boule et se lovait contre moi. Profitant du sentiment de sérénité et de plénitude qui m'envahit, cette même sensation d'être recouvert par une couverture ou du sable que je lui associait, savourant cette première nuit sans cauchemars depuis longtemps et ignorant royalement la créature qui grogna de frustration quelque part dans les ombres de la nuit, tenue à l'écart par la présence de la wyverne. Je savais qu'elle se vengerait la prochaine fois qu'elle viendrait planter ses dents en moi, plus profondément encore et que la nuit n'en serait que plus terrible, les visions plus affreuses encore, mais pour l'instant je ne m'en préoccupais pas.
Le lendemain, c'est assez tard dans la matinée que Lindir et Calimmacil m'ont réveillés. Ou plutôt, je fus réveillé par le mouvement brusque d'Hateya, qui tendit sa tête vers l'avant, pressant fort son museau contre Lindir qui passa ses bras autour. Puis elle salua Calimmacil de la même façon.
-Bonjour à toi aussi.
Il la caressa sous un œil, elle aimait bien quand il faisait ça.
-C'est vrai ce qu'on dit? Elle s'est battue hier soir? J'étais dehors avec Era'.
-Oui, c'est vrai.
-Quel dommage que j'ai loupé ça! J'aurais adoré voir la tête d'Erestor!
-Je t'avoues que j'ai pas fait attention.
A demi caché par la tête d'Hateya, Lindir haussa les épaules.
-Il n'a rien trouvé à dire.
-Ah oui? Pas grave, je vais pas me gêner pour en remettre une couche.
Il éclata de rire, ce rire franc et clair qui le caractérisait, et j'ai pas pu m'empêcher de le rejoindre.
-J'vais y aller, on se revoit plus tard! Repasses t'entraîner avec nous quand tu iras mieux, je veux mon match retour!
Il me fit un clin d'œil avant de s'en aller, me laissant avec Lindir et la wyverne.
-Tu en a profité pour rester avec elle hier soir, pas vrai?
C'est presque avec tristesse qu'il me regardait, avec la ligne bleue-noire de mes cernes sous les yeux. Je n'ai pas répondu à sa question, détournant la tête vers les sillons des marques de griffes sur le sol de terre.
-Je suppose que ça ne va toujours pas mieux tes insomnies?
Il s'assit près de moi, contre le cou de la wyverne qui replia sa tête sur nos jambes.
-Tu supposes bien. J'ai bien essayé de demander à Tintallë, mais ce qu'elle m'a donné ne s'est pas avéré très efficace.
-Si dormir avec Hateya t'aide à aller mieux, fait ça alors.
-C'est vrai que je pourrais juste faire ça mais… J'me sens un peu mal.
-Tu sais, tu n'as pas à culpabiliser, je te l'ai dis tu n'es pas le seul à aimer dormir dehors, et puis Elrond n'est pas du genre à se vexer pour ça ne t'inquiètes pas.
-C'est gentil de me rassurer mais ça ne peut pas être une solution à long terme. Il faut… Il faut que j'affronte cette chose dans ma tête qui me donne ses cauchemars et que je comprenne ce qu'elle me veut.
Il pencha un peu la tête du côté, son visage était très expressif mais il se peignit en une toile revètant tant d'expressions différentes mélangées les une aux autres que j'étais incapable de toutes les nommer. Je pensais deviner de l'intérêt, presque de la curiosité, de la peine aussi.
-Tu fais des cauchemars? C'est ça l'origine de tes insomnies?
-Ils ne sont pas venus tout de suite, je dirais que ça à commencé après que tu m'aies retrouvé sous ton balcon. Tu chantes très bien au passage.
Il détourna la tête, le rose lui montant un peu aux joues. Il était mignon comme ça. Un petit sourire étira le coin de mes lèvres.
-Oh, je peux pas être la première personne à te le dire si? Je le crois pas.
Il me mit une petite tape sur le bras.
-Si tu arrives à faire de la flatterie, c'est que tu vas pas si mal que ça finalement. Glorfindel a dû oublier de te dire : changer de sujet de conversation ne marche pas avec moi.
-Et il a dû oublier de te dire que je suis honnête.
Il roula des yeux, amusé et caressa le coin de la mâchoire d'Hateya.
-Pour en revenir au sujet, je dis ça mais je crois que cette chose dans ma tête m'attendait au tournant depuis mon arrivée.
-Ça fait deux fois que tu dis ça comme ça…
-Avant que tu poses la question, j'en sais trop rien. C'est juste… Comme ça que je le ressens : ça me tombe dessus et repars. Et je sais pas comment aborder le sujet avec Elrond…
-Dis-lui les choses comme tu les ressens non? C'est ton papa après tout.
Dit comme ça…
-Et, comme tu sais tout ce qui se passe à Imladris, tu ne saurais pas où il est?
Il tourna la tête vers moi, m'offrant un sourire éclatant.
-Il se trouve que oui. Il est dans son bureau, celui avec le canapé.
-Merci Lindir.
On se sépara, lui vers les Archives, Hateya vers le ciel et moi vers le bureau. C'était celui qu'il utilisait le moins des deux, une petite pièce près de sa chambre à la porte en bois décorée d'un entrelacs de motifs complexes comme pour l'autre, la forme m'évoquant toujours des serpents les uns sur les autres, des meubles en bois massif à peine moins encombrés par des rouleaux de parchemins et d'épais volume à la reliure de cuir usée que ceux de son bureau principal, et un canapé.
Comme la première fois où je me suis retrouvé devant sa porte, j'hésitais, me disant encore qu'il devait avoir mieux à faire ou que je pouvais affronter la bête encore une, deux, trois fois jusqu'à trouver. …Trouver quoi?
Lindir avait raison.
Je levai une main, et toquai.
En reconnaissant Erestor assis devant le Seigneur de la cité, ma première réaction fut de faire demi-tour et de repasser plus tard. Mais il se leva pour quitter la pièce, et Elrond m'invita à m'asseoir en face de lui, un sourire bienveillant aux lèvres. C'est donc ce que je fis, m'installant face à lui, alors qu'Erestor sortait, la porte claquant doucement à sa suite.
-Désolé de te déranger mais…
-Ce n'est pas le cas. Je t'ai dit de ne pas hésiter à venir me voir si tu en avais besoin.
J'hochais la tête, me sentant incapable de soutenir la gentillesse de son expression, ni même la sagesse de ses yeux gris.
-Je ne sais pas vraiment par où commencer, ni même comment aborder le sujet.
Il désigna ses yeux :
-Dans ce cas je vais essayer de deviner en disant tes insomnies.
-Oui…
-Racontes-moi.
J'haussai les épaules.
-Il n'y a pas grand-chose à dire en plus.
Je relevai les yeux vers lui, le menton appuyé sur ses mains, il m'écoutait sans bouger, sans une trace de jugement dans sa posture ou son expression. Alors je lui racontais. Comment depuis qu'Hateya n'était plus à côté de moi j'avais commencé à moins dormir, jusqu'à mes cauchemars de plus en plus fréquents et violents qui désormais ne me laissaient plus une nuit de répit, et qui semblaient me suivre même en plein jour.
-Je suis resté avec elle hier soir et rien du tout… Je pourrais juste faire ça et dormir dehors mais ça ne me semble pas être la solution. Je dois comprendre ce que me veulent ses rêves mais je n'arrive pas à leur trouver un sens.
-Qu'est-ce que tu as vu?
-La première fois? Ma mort.
Ses yeux s'agrandirent et je dus retenir un rire amer.
-C'est le rêve le plus commun. Je vois la falaise au- dessus, la grotte mais… l'aura est terrifiante et Hateya n'est plus là.
Et je me réveille parce que je me noie dans une marre de mon propre sang.
-Les autres, quels sont-ils?
-Je les comprends encore moins… Je revois… Doriath. Le jour où le Roi a été assassiné et qu'on a dû partir.
Il me contempla un long moment pensif. Je n'ai pas parlé de Dimrost. Encore moins des autres visages qui venaient parfois s'ajouter au sien. Celui de Glorfindel, de Lindir une fois… Le sien.
-Qu'est-ce que ça veux dire? Que je suis mort et que je n'ai plus rien à faire ici? Ca me veut du mal et c'est pour ça qu'il y a toujours du sang partout, qu'Hateya n'est pas là et qu'elle fait fuir mes rêves? Est-ce que la vision de Doriath est un avertissement?
Il ne trouva rien à répondre, et les échos de la précédente conversation que l'on avait eu dans son bureau me revinrent à l'esprit et je me sentis d'un coup profondément abattu et malheureux. Même franchement triste. Personne ici n'avait jamais vu qui que ce soit comme moi, et si même Elrond ne savait pas…
-Comment c'est pour toi? Quand tu as des visions de l'avenir?
-Différent. C'est très rare que je fasse des rêves à vrai dire, la plupart du temps je suis éveillé et je vois juste les choses s'animer et bouger pour me montrer le futur qui aura lieu.
Je voulu lui poser une nouvelle question, mais il m'interrompit en levant la main. Il me regardait avec calme, son aura emplie de la même sérénité que celle de sa cité.
-Je crois que nous te devons des excuses. On a du te dire qu'Imladris est un refuge pour tous. C'est vrai. Et tu seras toujours le bienvenue dans ma maison quelque soit le chemin que la Destinée aie décidé de dérouler devant toi. Mais on t'a aussi dit que tu trouverais toujours ce dont tu as besoin ici.
Il laissa échapper un soupir avant de reposer ses insondables yeux gris sur moi. Pas pour la première fois, cette stabilité en lui me fit penser à quelque chose d'inébranlable. A une montagne qui serait toujours là à regarder le Monde pour des millénaires à venir. Je me sentais petit face à ce regard. Ni Elfe. Ni Prince. Encore moins Guerrier ou Revenant. Juste Enfant.
-Je sais que tu a parlé avec Glorfindel et je devine tes doutes quant au choix qui s'offre à toi. Cette déchirure comme tu dis, entre l'Elfe et la Wyverne. Je pense qu'en vivant ici, tu te forces à remplir une case qui ne te convient plus et tu te retiens d'explorer. Si les réponses que tu cherches t'attendent à l'extérieur de ses murs, rien ne te retient et si tu le souhaites tu peux partir à leurs recherche.
Je détournais la tête.
-Ma cité t'as offert la paix pendant un temps et t'as permis de guérir, mais le reste de tes réponses je ne pense pas que tu les trouveras ici. Je ne le prendrai pas mal si tu décides de partir, je te demanderai juste une chose : de faire bien attention à toi sur la route.
-... Tu crois qu'il y a quelqu'un d'autre un peu comme moi? Là, dehors?
Il ne répondit pas tout de suite, se détournant de moi et laissant son regard se poser sur le paysage qui s'étendait de sa fenêtre, vagabondant dans la combe entre ses falaises, entre roches, arbres et rivières, avant de s'arrêter sur le ciel, comme si il pouvait voir des Dragons voler quelque part au delà de la ligne d'horizon, dans des contrées si lointaines qu'on en ignorait le nom et la position sur les cartes.
-Cette question tu devrais la poser à Glorfindel. Il te parlera de celui qui de tous les Braves qui sont illustrés lors de la chute de la Cité Cachée, pour lui, est le véritable Héros. Celui qu'il nomme le Fantôme de Gondolin.
Il se retourna vers moi, un quelque chose d'étrange dans ses yeux gris.
-Tu peux rester encore un peu ici si tu veux, essayer de te reposer et prendre le temps de réfléchir à ta décision.
-J'ai l'impression de ne pas avoir de temps justement, et d'un autre côté je ne me sens pas prêt pour le futur.
-Pourtant c'est le cas, tu ne peux rien faire avec le Roi en vie et ton retour ne changerais rien à la situation, tout redeviendra comme avant et le geste de ton ami pour changer les choses aura été vain. J'ai envoyé des espions à Dale et Lacville, ils reviendront dès qu'ils auront des informations, mais ton retour ne pourra se faire que lors du changement de souverain.
J'accusais le coup. Il avait raison. Je devais prendre mon mal en patience.
-Quant à être prêt? On ne l'aie jamais vraiment, moi non plus je ne l'étais pas et pourtant ça ne m'a pas empêché de prendre la tête de cette vallée.
Je méditai un moment ses paroles. Si il ne m'avait pas donné de réponses, j'avais au moins matière à réflexion et peut-être que ça pourrait m'aider à prendre une décision.
-Tu as toujours été quelqu'un de très complexe.
J'haussai un sourcil.
-Oh, je dis pas ça en mal. C'est un simple constat. Tu es aussi très exigeant envers toi-même, déjà enfant, et j'ai eu l'occasion de le revoir quand tu t'entraînais avec Glorfindel et ses gardes. C'est une qualité autant qu'un défaut, mais si tu mets toujours la barre aussi haut, alors tu ne te sentiras jamais prêt.
Il laissa un silence planer entre nous un moment.
-Ta détermination est pourtant une qualité. Tu sais que c'est un trait apprécié de Victoria, et qu'elle sourit toujours à ceux qui choisissent leur route sans s'en détourner.
Il secoua sa tête, et changeant de sujet, il m'adressa le même sourire qu'il me lançait quand j'étais enfant, quand il battait Glorfindel pour le tour de me raconter une histoire.
-Si tu veux, tu peux rester encore. Je ne pense pas que tu tiennes encore sur mes genoux mais, j'ai un canapé.
Et c'est ce que je fit, m'installant sur le canapé de son bureau pour une heure, ou deux, ou peut-être plus, le grattement de sa plume sur le parchemin à mes oreilles, mis à l'aise par la présence rassurante dans la pièce, éloignant un peu les ombres qui m'avaient pris pour cible, et mon cerveau occupé par l'echo des sensations du vol d'Hateya… Maintenant, j'avais envie de voler. Pourquoi j'avais aussi peur de quitter le sol?
J'ai fini par m'endormir pour de bon, et, comme à son habitude la créature frappa. Encore cette falaise vertigineuse aux parois tranchantes, aux rebords tendus vers le ciel tels des lames, cette caverne sombre à l'aura terrifiante, aussi lourde que la roche avec du sang partout. Sur le sol. Même les murs semblaient suinter du liquide rouge. Je sentais un corps sous le miens, des cheveux s'emmêlaient à mes doigts tordus, sans les voir je savais qu'ils étaient noir et que c'etait encore une fois la carcasse de mon meilleur ami qui avait amortit ma chute. Du coin de l'œil, je vis la brillance dorée de Glorfindel diminuer jusqu'à s'éteindre complètement. Au luxueux vêtement qui flottait au vent sur la falaise, je sus que c'était Elrond qui était resté dans les rochers plus haut. Et au sang qui tombait au goutte-à-goutte sur mon corps brisé, que le corps accroché au rebord était celui de Lindir, cambré à un angle improbable et les yeux grands ouverts, un filet de sang coulant de la commissure de ses lèvres dont les gouttes tombaient sur moi. Une vibration le long de mes jambes me réveilla, mettant fin à la scène qui se déroulait au ralenti devant mes yeux dans mon rêve, a ma lente agonie au fond de ce trou, la respiration difficile et la gorge pleine d'hémoglobine : l'impact de la Wyverne avec une proie. Je me redressai, assis sur le canapé me secouant comme un chien s'ébroue en sortant de l'eau pour chasser les vestiges de la désagréable sensation laissée par mon cauchemar.
-Déjà réveillé? Vu ta tête j'en déduis que je ne suis pas un anti-mauvais rêves comme Hateya.
Je lui adressai un faible sourire par-dessus mon épaule.
-Il faut croire que non. Mais merci quand même, pour tout le reste.
J'ouvris la porte, m'arrêtant juste sur le seuil :
-Elle est rentrée d'ailleurs.
Elle était au milieu de la cour, l'air très contente d'elle-même après avoir laissé un warg de la taille d'un cheval de trait aux pieds de Glorfindel en guise de cadeau, et d'après la patrouille qu'elle avait accompagnée, elle en avait tué d'autres. Si elle ne semblait pas avoir de problème avec les chiens, les loups, ou même les renards, après l'attaque d'hier soir elle reconnaissait ceux-là comme ennemis et semblait prendre un malin plaisir à leur rendre la pareil, à la fois par satisfaction, pour tester sa force mais surtout pour protéger Imladris et ses habitants.
Le lendemain, j'ai repris ma place près du terrain d'entraînement, assis contre la masse écailleuse et rassurante du corps d'Hateya, sa tête posée sur mes jambes tendues. Son souffle était calme et profond, je sentais à travers notre lien qu'elle était partie pour faire une sieste, ignorant les petits lézards qui lui grimpaient dessus, les papillons et les oiseaux qui venaient se poser sur elle. L'après-midi était passée sans que je n'y fasse attention, peut-être que j'avais fini par suivre la Wyverne, m'endormant moi aussi contre elle, fatigué. Entrouvant juste un œil quand Glorfindel se laissa franchement tomber à côté de moi.
-T'es allé voir Elrond hier, pas vrai?
J'hochai la tête.
-Tu n'as pas vraiment l'air d'aller mieux en tout cas, ça ne t'as pas aidé on dirait.
-Ca ne pas apporter de réponses concrètes, mais ça m'a donné matière à réfléchir.
Je sentis le poid de ses yeux bleu foncé sur moi, la question qu'ils renfermaient, leur histoire aussi, mais pour l'instant, mon regard sur les autres sur le sable au soleil en face de nous, je ne mis attardais pas, incapable de formuler la mienne, me sentant incapable aussi de soutenir le poid et l'histoire de ce regard. Me sentant de nouveau enfant face à lui, celui-là même à qui il tirait parfois les joues…
Les premières étoiles s'étaient mises à scintiller au-dessus de nos têtes quand mon ancien mentor se remit debout. Je l'arrêtais avant qu'il n'ai eu le temps de s'éloigner, choisissant de lui poser la même que j'avais poser à Elrond la veille :
-Dis Glorfindel, tu crois qu'il existe quelqu'un d'autre un peu comme moi?
Il s'arrêta et me regarda par-dessus son épaule, assis contre la Wyverne qui avait redresser sa tête et le fixait maintenant de ses grands yeux. Longtemps, il resta immobile juste à me regarder avant de répondre enfin. Les cobalts de ses yeux me semblaient plus sombres que d'ordinaire, si ses iris reflétait la couleur du ciel le miroir noir de ses pupilles renvoyait maintenant l'image d' une ville en feu, une haute tour blanche s'écroulant.
-Peut-être.
Mes yeux étincellèrent alors qu'il se réinstallait contre le flanc d'Hateya et qu'elle reposait sa tête sur nos jambes.
-Quand je lui aie posé la question, Elrond a parlé du vrai Héros de Gondolin…
Sa tête bascula vers l'arrière et son regard se perdit dans le bleu-violet du ciel.
-Cette nuit-là, j'ai réalisé que Gondolin n'était finalement pas un rempart imprenable. Les Armées Noires étaient rentrées, la ville à feu et à sang et la Tour du Roi effondrée, et partout, on se battait tout en essayant d'échapper aux flammes. Quand je l'ai vu. Un dragon noir à survolé ce qui restait de la cité et j'ai vraiment cru qu'on était perdu, pour moi ça me paressais impenssable que qui que se soit puisse le battre. Pourtant, il a dirigé son feu sur eux. Et des flammes ça il y en a eu, à en éclairer la nuit jusqu'à la mer, même au-delà, le Ciel et la Terre entiers ont tremblés en l'entendant rugir, et puis il est reparti. Comme ça, envolé, disparu.
Il claqua des doigts.
-Les armées ennemies l'ont pris en chasse, se désintéressant complètement des survivants de Gondolin. La suite tu la connais, c'est là que je suis mort.
Oui, le conte de la Chute de Gondolin était devenu légende, et j'avais arrêté de compter les chansons sur le combat de Glorfindel et sa chute.
-Le dragon… Qu'est-ce qu'il est devenu ensuite?
Les coins de sa bouche se tournèrent vers le bas et je me sentis d'un coup profondément triste pour lui.
-Aucune idée. On pourrait penser que quelque chose d'aussi grand ne passe pas inaperçu et pourtant, il a juste disparu dans la nuit et la fumée et plus personne n'en a jamais entendu parler, a tel point que j'ai fini par l'appeler le Fantôme. Des histoires sur la Chute de Gondolin, il y en a eu des tas mais aucune ne parle de lui. Erestor dit que j'ai rêvé, qu'il n'y a jamais eu de dragon noir dans le ciel, mais je n'arrive pas l'oublier et je sais que c'est vrai.
Ses yeux s'accrochèrent de nouveau aux miens, cobalt contre ciel gelé.
-Quand à savoir si il y a quelqu'un d'autre comme toi et bien il y avait quelqu'un sur le dos du dragon. Peut-être qu'ils sont morts, peut-être qu'ils se cachent, mais vas savoir où ils sont maintenant.
-En admettant qu'ils soient en vie, là, dehors, tu aimerais le rencontrer?
-Mmh… Je pense oui. Mais je dois t'avouer que je ne sais pas ce que je ferais entre le remercier de nous avoir sauver avec son dragon, ou lui en coller une pour avoir disparu comme ça.
Ca m'arracha un rire de l'entendre dire ça, et je devais avouer que son histoire m'aidait à me sentir plus confiant en l'avenir, Elrond n'avait rien vu de tout ça et mon avenir lui semblait inconnu, caché même à lui, mais on pouvait faire de grandes choses avec un dragon à ses côtés.
-Je vais y aller, je prends la prochaine patrouille, bonne nuit à vous deux.
Il laissa une caresse sur le museau d'Hateya et ébouriffa mes cheveux avant de partir. Je le regardais s'éloigner, sa cape rouge flottant doucement à sa suite, avant de basculer ma tête vers l'arrière, contre les écailles écarlates, laissant à mon tour mon regard se perdre dans le ciel nocturne au-dessus d'Imladris, rêvant encore une fois de dragons…
Quelques jours passèrent encore, entre les murs de la belle Imladris. Des jours calmes, comme ceux d'avant. Des jours où je me sentais assez bien pour retourner m'entrainer avec les autres et nager dans la rivière. Je repoussais toujours le moment de retourner dans ma chambre, pour au moins essayer de dormir un peu entre deux rêves. Leurs formes avaient encore changé, et, comme lorsque je voyais Doriath, je pouvais de nouveau bouger. Je courais dans un bois sombre, nimbé de ténèbres froides et oppressantes, dépassants des arbres squelettiques dressés vers le ciel tels les lances d'une armée fantôme, les toiles d'araignée enserrant leur tronc noir pendaient de leurs branches et bataient aux vents tel les lambeux des banières d'une armée autrefois glorieuse. Et au milieu, je courais, courais, courais… incapable de m'arrêter, malgré mes poumons qui brulaient dans ma poitrine et mes jambes douloureuses qui me suppliaient de m'arrêter, je fonçais entre les arbres saisit d'une panique sans nom, cette même terreur profofonde que dans la caverne. Je roulais en avant pour éviter une branche basse qui barrait la route, étouffée par les toiles et d'anciennes lianes, mais jamais je ne me suis relevé pour continuer ma course effrénée. Le sol se déroba tout simplement sous moi, et mon dos ne heurta le sol que 20 ou 30 mètres plus bas, avec un bruit sourd et le craquement des os brisés, résonnant aussi clairement que le tonnerre sur la plaine dans le silence sinistre. Et de nouveau, comme à chaque rêve, commença la lente et longue agonie au fond d'un trou perdu quelque part. Et je m'éveillais, en sueur dans mon lit, pouvant presque sentir dans ma chair la marque des griffes de la créature. Je tenais la main de quelqu'un tandis que je courais à travers le bois sombre. Mais sa forme était changeante et j'étais incapable d'itentifier avec certitude qui je trainais à ma suite. Et puis on s'arrêtait de justesse au bord du gouffre béant qui s'ouvrait devant nous, les graviers délogés par nos chaussures nous précédant dans la chute mortelle au fond de l'abîme. On se retournait d'un même mouvement, on se fixait une seconde et je vois tour à tour les yeux vert luisant de Dimrost ses longs cheveux noir s'emmellant dans le vent, se croisant et s'entre croisant devant son visage, et puis les mèches d'encre se fondent en blond et le visage plein de joie de Glorfindel prend sa place, son aura dorée brillante comme le Soleil dans le lieu sinistre matérialisé par la créature de mes rêves, et l'armure se mue en vêtement de velours et la posture du guerrier prend l'allure noble d'Elrond son expression pleine de sagesse et de gentillesse … Et regardant par-dessus nos épaules les silhouettes anthropomorphes des Corrompus sortir du bois obscurs après nous… Et nous pousser dans le vide… Le souvenir de la jolie voix de Lindir lorsqu'il chantait assis à l'ombre d'un arbre avec la tête d'Hateya sur les genoux faisant taire le vent à mes oreilles avant que la chute ne me tue. Une fois, juste une fois, ma mort ne fut pas causée par une chute, une seule fois, je n'étais pas mort dans mon rêve, car je l'étais déjà. Je dansais avec le beau Lindir entre mes bras, incapable de cacher totalement que j'était heureux, et lui me fixait avec ce petit sourire et cette lueur dans les yeux qui disait qu'il savait. La tenue qu'il portait faisait ressortir le violet de ses yeux. Et d'un seul coup, il n'était plus là, et en baissant les yeux vers mes mains, je vis celles d'un squelette…
Je passais la journée à la rivière avec les autres, laissant le courant emporter au loin les réminiscences de mon rêve d'hier, avant de m'allonger torse nu contre les écailles chaudes d'Hateya, laissant le Soleil sécher ma peau. La wyverne somnolait, et, mon regard perdu dans le bleu du ciel, je laissais mes pensées vagabonder…
C'est seulement tard dans la nuit, les dernières lanternes et torches depuis longtemps éteintes, que j'ai pris le chemin de ma chambre. La porte n'était pas complètement fermée quand j'arrivais devant, je pouvais entendre une voix émaner de l'intérieur de la pièce. M'arrêtant dans le couloir, j'aiguisai mes nouveaux sens : la sensation était proche et je sus que la personne parlait avec Hateya, à l'aura toute douce qui me parvenait et au ronronnement de contentement qui commençait à enfler dans les profondeurs de ma gorge ça ne pouvait être que Lindir. J'entrais dans la pièce et il était bien debout sur le balcon, la tête d'Hateya appuyée sur le rebord et une main posée sur son museau dont je sentais l'écho de la caresse le long de l'arête de mon nez. Il se retourna et m'adressa l'un de ses jolis sourires par-dessus son épaule.
-Je peux entrer? Ou bien je prends ta chambre pour ce soir et toi tu restes ici?
Un petit rire lui échappa, et sa main se remit à caresser la wyverne qui ferma ses grands yeux.
-Non, tu peux rentrer, j'allais partir de toute façon.
Laissant la porte se refermer à ma suite, je suis venu les rejoindre dehors, m'accoudant à côté de lui à la rambarde. Moi aussi, je glissais une main le long des écailles d'Hateya, passant tout près des doigts de Lindir.
-Qu'est ce que tu lui disais?
Son expression se fit plus distante presque un peu triste, ses yeux se perdant un instant dans le vague, et, dans le mélange de brun et de violet s'était mis à danser des paysages infinis. Il soupira, ses mains caressant toujours le museau de la wyverne écarlate. Elle rouvrit ses yeux, ils brillaient, et dans le noir ses pupilles avaient prit une teinte rosé.
-Je lui ai demandé de prendre bien soin de toi quand tu seras partis. … Ça se voit dans tes yeux tu sais? Que tu a envie de voir à quel point le Monde est vaste, de partir en quête de ce que tu cherches.
Je baissais les yeux vers la rambarde, troublé l'espace d'un instant. Je ne pensais pas que c'était aussi facile de lire en moi, surtout pour un quasi-inconnu. Mais il avait raison, depuis que j'avais parler avec Elrond et Glorfindel, l'idée était de plus en plus présente.
-Hé
Je tournai la tête vers lui et il posa son nez sur le mien comme le faisait Hateya. Il se retira vite, sa timidité reprenant le dessus, et même dans le peu de clarté, je vis une teinte discrète de rouge lui monter aux joues, avant que ses cheveux ne le cachent. Et, comme cette fois où il avait posé sa main sur mon bras à l'infirmerie, je pouvais sentir l'empreinte qu'il avait laissée sur ma peau pendant quelques secondes, petit point chaud sur le bout de mon nez. L'avoir eu aussi près de moi, même l'espace d'une seconde, j'avais de nouveau cette envie folle et inexplicable de le prendre dans mes bras et le serrer fort contre moi, d'avoir vu d'aussi près les motifs violet qui dansaient sur le fond brun de ses iris, j'avais envie de l'embrasser. Mais en toute bonne conscience, je ne pouvais pas faire ça, sa place était ici. La mienne était ailleurs, je n'arrivais pas à m'expliquer pourquoi ça me rendait si triste…
-Désolé… C'est juste que ça à l'air de te calmer quand Hateya fait ça
J'haussais les épaules, tentant de prendre un air plus détaché que je ne l'étais tout en le rassurant.
-Oh, ce n'est rien ne t'en fais pas. Mais je crois qu'elle préfère quand tu lui fais un bisou à elle.
Ca le fit rire et il pressa fort sa joue contre le museau d'Hateya, me regardant entre ses longues mèches brunes, il était heureux, le violet de ses yeux ressemblant à de la poussière d'améthyste sur la table d'un maître joaillier.
-... Ca ne t'est jamais arrivé à toi?
Comme à chaque fois que l'un de nous évoquait de près ou de loin son amnésie, j'avais cette envie de lui faire un câlin, le prendre dans mes bras et ne plus jamais le lâcher. La tâche à mon flanc gauche se réchauffa, et en plus du contentement de la wyverne, je sentis son envie de protéger monter en moi en réponse à la mienne.
-Oui et non.
Je me tournais vers lui, il avait levé les yeux vers le ciel mais ses mains étaient toujours posées sur les écailles de la wyverne.
-Si tu veux dire partir en quête de mes souvenirs et de l'identité que j'ai oublié, la réponse est non. Mais si tu veux dire savoir à quoi ressemble le Monde au-delà de la combe d'Imladris, de connaître ses paysages dont ils parlent dans les livres et ses choses que j'ai pourtant chanté des dizaines de fois sans jamais les avoir vu de mes yeux, alors la réponse doit être oui.
Le vent se leva. J'avais encore une dernière chose à lui dire.
-Tu sais, j'ai toujours voulu être celui qui ferait comme dans les histoires, qui envers et contre tout parviendrait à retirer l'épée du rocher pour devenir Roi.
-Toi, tu as sorti une Wyverne de la pierre. Je suis sûr que ça fera aussi de toi un Roi.
Je posais une main sur les écailles, leur chaleur se diffusant tout le long de mon bras.
-Tu dois avoir raison oui.
Il m'adressa un sourire et s'appretta à faire demi tour quand Hateya l'arrêta, pressant son museau à son nez pour lui dire bonne nuit, puis à moi, et elle se roula en boule sous le balcon, nous laissant rentrer tous les deux. Lindir resta encore un peu, assis sur le bord du lit, et je sentis l'une de ses main passer sur le sommet de ma tête, une fois, puis deux, comme il le faisait avec Hateya quand elle posait sa tête sur ses jambes, et il se mit à chanter la même mélodie que pour elle.
La transition entre la voix de Lindir et le silence oppressant du cauchemar fut brutale, alors que je me retrouvai projeté face à la même scène que celle du bureau d'Elrond. Cette fois-ci, je voulais m'en débarrasser. Cette chose ne m'avait rien apporté et ne s'était jamais montrée. Je voulus crier ma rage à la face du Ciel, comme un dragon l'aurait fait, mais si ma bouche s'ouvrit, il n'y eut aucun son. Jusqu'à ce qu'un rugissement se fasse entendre secouant le Ciel tout entier et faisant trembler la Terre. La créature prit peur et disparut pour de bon elle et ses images se faisant briser à jamais et je vit planer un grand dragon noir. Avant que la scène ne change de nouveau.
J'avais l'impression d'être assis contre un mur, les jambes repliées contre moi. Il faisait chaud là où j'étais, et un klang! régulier se faisait entendre. J'ouvris les yeux, la pièce était sombre, mais dans la lueur des flammes je vis se découper la silhouette d'un homme contre les flammes. Il tenait un marteau dans une main, et le voyant abattre son bras en rythme je pensais à un forgeron. Son aura me frappa, elle était presque identique à la mienne, à ma nouvelle, à celle d'Hateya. Il sembla sentir ma présence et au moment même où il tourna la tête par-dessus son épaule pour regarder vers moi, la vision disparut. Sans aucune brutalité, elle s'effaça simplement alors que je m'éveillais, comme une vague efface un dessin sur une plage.
En ouvrant les yeux sur le plafond de ma chambre, ma décision était prise, plus claire que jamais. Et vêtu des tons bruns d'Imladris, je pris la route vers l'endroit où je ressentais l'écho de cette aura.
Pov Lindir
Il est parti avec Hateya tôt le lendemain matin, le ciel commençait à peine à blanchir à l'Est. Je ne sais pas comment je savais qu'ils s'étaient mis en route, mais de derrière ma fenêtre je les regardais marcher côte à côte, Elfe et Wyverne sur fond de soleil levant, avançant sans se retourner vers l'horizon, espérant qu'il trouverait ce qu'il cherchait.
