En dépit d'avoir passé plus de dix ans sur Alfheim, Loki ne pouvait toujours pas s'habituer à ses étés torrides. Franchement, c'était un miracle qu'il ne lui soit pas poussé de branchies, il passait la moitié de l'année à mariner dans la baignoire remplie d'eau froide…
Tournant la tête vers la fenêtre, il jugea que la lumière avait suffisamment baissé en intensité pour indiquer l'approche du soir. Temps de sortir alors…
L'eau clapota et gicla légèrement sur le carrelage tandis qu'il sortait à l'air libre pour empoigner une serviette et se frictionner avec, pas très fort, le climat chaud assurait toujours un séchage rapide. Un avantage auquel il pensait rarement, vu que c'était plutôt l'inconvénient qui le saisissait à la gorge – presque littéralement.
Alors qu'il laissait tomber le drap de bain, le miroir dressé dans un coin de la salle d'eau captura le reflet de sa silhouette.
Si un résident d'Asgard l'avait croisé, il aurait été incapable de le reconnaître, et ça ne tenait pas seulement à la peau bleue et aux yeux rouges. En dix ans, Loki avait pris une vingtaine de centimètres, culminant désormais à un plus que respectable mètre quatre-vingts-trois, alors qu'il venait à peine d'entrer dans la puberté.
D'après Gerd, c'était parfaitement normal pour une vierge des glaces, dont le corps mûrissait à un rythme accéléré pour faciliter les grossesses plus rapidement. Autrement dit, la période tampon de l'adolescence était réduite au strict minimum, ce qui signifiait que Loki était biologiquement un adulte.
Très franchement, sa silhouette le criait sur tous les toits : la brassière constituait désormais un incontournable de sa tenue, et heureusement que les elfes aimaient les robes et les pantalons amples car l'apprenti sorcier ne pensait pas pouvoir enfiler les chausses de cuir des combattants mâles d'Asgard. Pas sans faire craquer les coutures.
Ses cheveux – qui lui tombaient désormais jusqu'aux reins – n'étaient pratiquement plus lâchés qu'au moment de les laver, restant sagement tressés, remontés et arrangés de diverses manières à l'aide d'épingles et de lacets le reste du temps. Il avait bien envisagé une ou deux fois de se les couper, seulement pour qu'Eisa fonde en larmes à cette perspective et le fasse se résigner à les garder longs.
Le seul élément perturbateur dans ce corps on ne peut plus féminin, c'était un pénis sous-développé n'ayant pas changé de dimension depuis le stade pré-pubère, ressemblant plus à un clitoris démesuré qu'à autre chose et ne servant essentiellement qu'à uriner. Et encore devenait-il pour ainsi dire invisible dès que Loki enfilait une culotte.
Ajoutez à cela les longues jupes et robes de soie et mousseline colorées qu'il portait constamment, couvrez sa coiffure à l'aide d'un foulard et personne ne se serait douté que Loki avait été élevé en garçon pendant toute son enfance, qu'il s'était considéré comme un garçon pendant toute son enfance.
Maintenant… il ne savait plus comme quoi il se considérait. Oh, il continuait à employer les pronoms mâles quand il parlait de lui. Mais si vraiment, il se jugeait mâle, il aurait dû se sentir dégoûté, furieux même, de vivre une vie de femme, de tomber dans des rôles de femmes, d'être traité comme une femme.
Au lieu de quoi, il laissait Glöd et Eisa l'habiller et le coiffer comme une poupée, il allaitait et jouait avec Vali, il laissait l'ambassadeur Frey lui faire un baise-main lorsqu'il le croisait en allant visiter Gerd.
Après réflexion, il avait fini par conclure que c'était le processus de croissance enclenché par sa grossesse qui avait laissé un tel impact sur sa psyché, remodelant son processus de pensée afin de le rendre plus féminin, plus apte à s'occuper de la progéniture, plus à même de satisfaire le mâle et chef de famille.
En d'autres termes, les hormones de son corps avaient réécrit sa personnalité pour faire de lui la parfaite épouse, la parfaite mère.
Il aurait dû être furieux. Il était furieux de ne pas être furieux, de ne même pas pouvoir se rebeller contre la trahison de son propre corps.
Mais le fait était que… il n'était pas malheureux dans ce rôle. Il aimait s'inviter dans les corvées ménagères de Glöd. Il aimait discuter longuement avec Svadilfari et plus rarement Tamamo. Il aimait s'occuper des enfants.
Maintenant, dans quelle proportion s'agissait-il de lui, et dans quelle proportion de son corps, il n'aurait su le dire. En fait, il ne parvenait pas à s'en soucier.
Il avait atterri dans une cage en or, et s'y était si bien adapté qu'il doutait sérieusement pouvoir la quitter même si on lui ouvrait la porte.
