« Et maintenant, je suis jalouse » soupira Gerd qui contemplait affectueusement Einmyria occupée à se tripoter les orteils. « Ce qui se rapproche le plus d'une vierge des glaces dans les autres espèces, c'est une fille, mais je n'ai donné que des garçons à mon mari... »
Loki hasarda un coup d'œil en direction du bedon coincé entre le sarong et la brassière en mousseline de son interlocutrice.
« Peut-être que ce sera différent cette fois-ci... »
Gerd agita la main comme pour chasser une mouche.
« Je connais les tendances, mon petit. Non, ce sera rejeton mâle numéro six, et tant pis pour mes espérances. Oups ! »
D'un geste dont la fluidité laissait deviner une très longue pratique, elle s'empressa de ramener Vali sur les coussins du sofa, lui évitant de dégringoler du rebords. Loki ne put retenir un frémissement nerveux.
« Je peux le reprendre… ? »
« Mais bien sûr » lui assura l'autre en saisissant délicatement le bambin pour le déposer dans les bras de l'apprenti sorcier qui se détendit aussitôt par réflexe.
C'était purement instinctif, purement physiologique, ce désir de se recroqueviller autour de Vali et de ne laisser rien ni personne s'en approcher, même pas Svadilfari. L'elfe et le restant de la maisonnée avaient beau traiter le phénomène avec indulgence, celui-ci perturbait franchement Loki, au point qu'il avait décidé d'emmener le petit en visite chez Gerd pour tenter d'atténuer le problème.
Plus facile à dire qu'à faire, apparemment. Sans compter que la femelle jotunn semblait parfaitement consciente de son plan et traitait l'entreprise comme une « phase rebelle » qui lui passerait tôt ou tard.
Ceci dit, c'était probablement dû à son propre statut de génitrice de cinq enfants, bientôt six – à ses yeux, une vierge des glaces n'avait pas d'autre choix que de devenir la plus maternelle possible, puisque de toute façon elle se retrouverait à pondre des marmots comme d'autres respiraient.
Le truc marrant, c'était que son mari recourrait à la contraception – un Vane, un des dieux de la fertilité se refusant à promouvoir cette dernière, c'était juste… juste, quoi. Apparemment, même les Vanes avaient leur limite, et une centaine d'enfants dépassait largement celle-ci. Remarque, il ne fallait pas non plus négliger le côté pratique – les enfants, ça s'entretenait, après tout. Même un prince pouvait se ruiner.
Gerd se lamentait à l'occasion là-dessus, tout en admettant qu'en général, les vierges ne pouvait pas se concentrer individuellement sur leur progéniture, premièrement à cause de leur nombre, secondement car nombre des rejetons mouraient assez jeunes en raison des conditions de vie sur Jotunheim. Pas si étonnant comme situation : une espèce menacée avait plus de chances de survie si elle se reproduisait en grandes quantités.
Alors que sur un monde riche comme Alfheim ou Vanaheim, la garantie de survie des enfants imposait des limites sur leur nombre. Son excellence Frey était parvenu à négocier avec son épouse pour une quinzaine de rejetons, quantité qui aurait effaré Asgard et que même les Vanes reconnaissaient comme un rien beaucoup. Mais le mariage, c'était bien affaire de compromis, n'est-ce pas ?
De son côté, Loki avait été assuré qu'il n'avait rien à redouter, même lorsque sa période de chaleur reviendrait. Une abondance d'ovules ne compensait pas des spermatozoïdes paresseux, et la semence elfique était notoirement lambine. Puis, Svadilfari n'avait pas spécialement envie ni besoin d'un quatrième bambin à sa charge.
Un soulagement immense, car l'apprenti sorcier n'avait guère envie de subir à nouveau un accouchement. Ça, non merci, une fois suffit largement.
Autrement dit, il avait la ferme intention de se contenter de Vali pour progéniture biologique. Avec Eisa et Einmyria, ce ne serait pas comme s'il manquait de compagnie juvénile. Le quota était déjà suffisamment rempli, au-delà du nécessaire pourrait-on dire.
