« Je crois que je devrais parler à Laufey. »
Un sourcil pratiquement invisible à force d'être incolore remonta sur le front blême de Svadilfari tandis qu'il contemplait Loki, lequel s'efforçait de ne pas ciller.
« Vraiment ? » se borna à commenter l'elfe d'un ton à peine relevé de curiosité.
L'apprenti sorcier aurait bien dégluti, sauf que sa bouche trop sèche ne le lui permettait pas.
« C'est… quelque chose qu'il faut que je fasse. Pour moi. »
« Je vois. Comptes-tu emmener Vali aussi ? »
« Non. Ce sera déjà compliqué, et si la rencontre dégénère, je ne veux pas le mettre en péril. »
Les yeux nacrés de l'elfe s'étrécirent légèrement.
« Loptr, quoi que tu ais entendu sur les jötnar, je peux te garantir qu'ils ne mangent pas les bébés, et qu'ils n'aiment pas plus le parricide que le reste des Neuf Mondes. »
Pour toute rétorque, le garçon brun se détourna.
« Dis-moi juste si une rencontre est possible. »
« Donne-moi environ deux semaines, le temps de prévenir et d'arranger le voyage. Le délai te convient ? »
« C'est… acceptable. »
Pas assez de temps pour que Loki décide de revenir sur sa décision, du moins.
Comme d'habitude, le froid de Jotunheim saisit Svadilfari à la gorge : comment un royaume pouvait-il avoir des vents si glacés, ça le dépassait.
De son côté, Loptr ne manifestait aucun signe d'inconfort, ce en dépit de ne porter qu'une fine robe de soie sur un pantalon tout aussi léger, ses pieds nus enfoncés dans la neige. Mais après tout, il était un natif de la planète.
« Vous voilà donc » fit une voix rocailleuse, laissant l'impression persistante que son propriétaire s'était gargarisé avec des cailloux.
Svadilfari inclina la tête.
« En effet, Laufey-Roi. Je ne crois pas avoir besoin de vous présenter Loptr, mère de mon héritier. »
Il sentit les longs doigts de sa troisième épouse se resserrer sur son biceps alors que le roi jotunn entrait dans leur champ de vision.
« … Loptr » répéta la voix grave, un soupçon d'incertitude transparaissant dans ses intonations.
« Votre Majesté » se borna à saluer l'apprenti sorcier d'un timbre plat.
Pendant un long moment, on n'entendit que le souffle du vent sur la neige.
« Alors » finit par dire le jotunn plus grand, « tu es venu. »
« Mmh » reconnut Loptr qui fixait un point près des pieds de son géniteur. « S'il avait fallu attendre une invitation de votre part, ça aurait tardé encore plus. »
« Si j'avais demandé à te voir, aurais-tu accepté ? »
« … Probablement pas. »
Suite à cette confession, le sorcier s'affaissa un tant soit peu, et Svadilfari se demanda brièvement s'il lui faudrait le soutenir. Mais Loptr ne s'effondra pas, relevant la tête pour croiser le regard rouge du roi.
« Franchement, je ne sais pas quoi vous dire. »
« Alors réponds seulement à cette question : l'elfe te maltraite-il ? »
Loptr battit des paupières, arborant l'air assommé d'une poule tombant sur un couteau.
« Non. »
« C'est tout ce que j'ai besoin de savoir » décréta Laufey. « Tu es une vierge des glaces mature, ta vie n'est plus de mon ressort mais de celui de ton mari. Il peut t'entretenir, il t'a fait un enfant, il veille sur toi. Je ne peux rien demander de plus. »
Les lèvres de l'apprenti sorcier se pincèrent et Svadilfari sentit une grimace tordre fugacement les siennes. Le statut exact de Loptr au sein de la maisonnée comptait parmi les sujets qu'on évitait, surtout car le garçon n'avait pas encore assez mûri pour reconnaître ouvertement qu'il lui faudrait bien abandonner derrière lui la perspective désormais folle de quitter Alfheim, et d'assumer pleinement son rôle d'épouse. Même si ça crevait les yeux qu'il s'était confortablement coulé dans le moule.
Loptr n'explosa pas de fureur, mais se tourna vers l'elfe.
« Tu ne trouves pas qu'on s'est un peu attardé… ? »
Message reçu, évacuation immédiate. L'elfe inclina légèrement la tête.
« Laufey-Roi, permettez-nous de prendre congé, je vous prie. »
Le visage aussi inexpressif que la pierre des falaises environnantes, le monarque leur accorda son assentiment d'un geste de la main. Ils venaient de reprendre le chemin vers le passage inter-dimensionnel quand il parla.
« C'est donc un adieu ? »
Loptr s'arrêta, la neige crissant doucement sous la plante de ses pieds.
« … Peut-être. Il faudra y penser. »
Svadilfari aurait bien voulu intervenir mais les griffes coupées court de l'apprenti sorcier menaçaient de se planter dans la chair de son bras, si bien qu'il se remit silencieusement en route.
Tout de même, en matière de visites familiales, il était certain qu'on avait fait pire – au moins personne n'avait fini transformé en crapaud ou éviscéré à la hache.
C'était fou, le nombre de belle-mères qui ne duraient pas plus de trois ans dans les Neuf Mondes.
