« Audhumla ! Pourquoi ces Asgardiens mettent-ils de l'or partout ? Je n'ai plus d'yeux ! » pleurnicha théâtralement Gerdr, le visage enfoui dans l'oreiller replet du lit de sa chambre d'hôte.

« Voulez-vous un collyre, ma dame ? » se borna à interroger Loki – Loptr, il s'appelait Loptr et en tant que camériste se devait d'endurer les sautes d'humeur de sa maîtresse avec une patience inébranlable.

En son for intérieur, cependant, il approuvait de tout cœur la critique. Asgard telle qu'il s'en rappelait n'avait pas été si… aveuglante. C'était probablement dû à ses yeux de jotunn, adaptés à un monde nocturne, pas à l'implacable lumière du Royaume d'Or – même Alfheim était moins agressive envers ses cornées, en dépit de ses multiples soleils.

« Moui » marmonna l'autre vierge des glaces sans daigner désincruster son visage de l'oreiller, poussant son congénère à renifler dédaigneusement.

La tâche aurait été simple, si la trousse à pharmacie ne s'était pas trouvée dans les affaires de l'ambassadeur Frey. Apparemment, même avec un sort d'agrandissement intérieur, les valises de madame son épouse n'avaient plus assez de place – ce qui en disait long sur l'étendue de sa garde-robe. Remarque, Loki n'avait guère été mieux, avant Alfheim.

Le trajet depuis la chambre de Gerdr jusqu'à celle de Frey aurait dû être simple. Après tout, il n'y avait qu'à traverser le couloir. Le hic, c'était que ce couloir n'était pas vide quand Loptr s'y engagea.

« Et bien, qui voilà donc ? »

Le guerrier avait une allure de dandy – à la mode Asgardienne, ce qui voulait dire nettement plus viril que le standard midgardien. Il arborait une moustache parfaitement entretenue, un regard pétillant et un sourire conquérant.

Tout à coup, Loptr se sentait atrocement vulnérable et exposé, ce à quoi le fœtus niché dans ses entrailles répondit en effectuant une cabriole sous son nombril.

« Cette aile est réservée à l'ambassadeur d'Alfheim et son entourage » fit-il faiblement, se rappelant in extremis d'ajuster ses cordes vocales afin que son timbre sonne plus féminin.

Le sourire de l'Asgardien moustachu s'élargit.

« Certes, en plus d'être un raccourci très commode entre le terrain d'entraînement et la halle principale du palais » déclara-t-il nonchalamment. « Oh, il y en a de plus courts, mais j'aime la marche. Principalement pour les rencontres que me permet ce loisir. »

Et sur ces mots, il s'empara délicatement de la main bleue aux griffes coupées court de son interlocuteur avant de s'incliner par-dessus. Loptr avait le cœur au bord des lèvres. Sauf qu'il ne pouvait pas repousser le goujat et se mettre à hurler – qui Asgard pénaliserait-elle, le rayonnant guerrier blond ou la servante étrangère refusant de se laisser trousser ?

« Fandral ! » tonitrua une voix retentissante, si forte que c'était un miracle mineur que les voûtes du couloir n'en frémissent pas. « Encore en chasse à la jouvencelle ? »

Inutile de tourner la tête afin de découvrir l'identité du nouveau venu, son aura le précédait, reconnaissable entre mille, alourdissant l'air et l'empuantissant d'ozone, le chargeant d'électricité statique.

Loptr ne parvenait plus à respirer.

« Je ne me décrit toujours pas comme un chasseur, mon Prince » lança le dénommé Fandral qui n'avait pas lâché la main de la vierge des glaces, « simplement comme un explorateur en quête des multiples beautés de l'Univers. »

« Une beauté, ça ? » commenta la voix de tonnerre alors qu'une large main s'emparait du menton de Loptr pour l'obliger à tourner la tête. « Tu trouverais belle une carcasse pourrie tant qu'elle porte jupon, me semble-t-il. »

Deux yeux bleus incrustés dans un visage séduisant le dévisageaient sans une ombre de clémence, à peine une pointe de curiosité comme celle qu'on accorderait à un cafard incongru juste avant de l'écraser. Des taches noires virevoltaient dans le champ de vision de Loptr, mais comment reprendre son souffle, cette présence lui faisait oublier, l'empêchait de se rappeler…

« Loptr, tu – Prince Thor, écartez-vous de ma camériste ! »

Les mains le lâchèrent, le laissant s'écrouler dans une étreinte embaumant la vanille. Gerdr. Gerdr était là.

« Votre Excellence » tenta de se justifier le timbre grondant, « nous ne faisions que parler... »

« Et par là, vous avez poussé un membre de ma suite à l'attaque de panique. Vous aurez de mes nouvelles, votre Altesse. »

Il était porté, emmené loin du regard impitoyable et de la voix retentissante, abrité derrière une porte. Il était allongé sur des draps frais. Une main lui frottait le dos.

« Shhh, respire, mon doux, tout ira bien… Respire, un, deux, oui… Expire, un, deux, trois… Respire, un, deux… Oui, mon cœur, voilà, continue… Voilà, ça ira, je suis là... »

Il ferma les yeux, s'efforçant de se concentrer sur la douce litanie.

« Je suis là. Ça ira, je suis là. »


Thor fronçait les sourcils alors qu'il observait l'épouse de l'ambassadeur elfique pratiquement traîner sa dame de compagnie dans leur appartement, un pincement d'inquiétude frétillant dans la poitrine. Mais aussi, pourquoi s'encombrer d'une suivante visiblement sujette aux crises de nerfs ?

« Et bien, mon prince, si vous persistez à insulter les femmes en face, je saurais vous prédire à qui vous finirez marié, et c'est personne » persifla Fandral, les bras croisés.

« Je ne cherchais nullement à critiquer la dame » protesta le tempétueux, « mais tu avoueras qu'elle était trop petite pour de grands compliments, et trop terne pour un brillant éloge. »

« Elle n'avait pas besoin que vous le lui lanciez à la figure » s'entêta son ami. « A quoi bon tous ces tuteurs de diplomatie, je vous le demande ? »

« Ce n'est pas à moi qu'ils ont profité » se rembrunit le prince.

C'était à un autre, et celui-ci n'est plus là.