Toute réception d'importance sur Asgard avait immanquablement le potentiel de finir en cauchemar diplomatique, Frigga en avait intimement conscience, et cela pour la simple raison que contraindre des cultures on ne peut plus différentes les unes des autres à interagir revient à inviter le malentendu les bras grand ouverts.
Parmi la liste des soucis du moment, il y avait le refus franc et massif de Nidavellir d'assister à l'intronisation de Thor comme nouveau Roi, au prétexte qu'Asgard avait perdu tous ses privilèges concernant leur état-client lorsque le Royaume d'Or avait refusé d'assumer son devoir de protection envers les Nains. C'était formulé de manière si franche que cela en devenait carrément une insulte, et Asgard ne pouvait même pas s'offusquer – après tout, c'était leur négligence et arrogance qui avaient permis au Titan fou de frapper, même si cela n'avait pas été prémédité.
Comme toujours, les Vanes s'étaient fait tirer l'oreille pour venir, et encore n'avaient-ils envoyé qu'une très petite délégation, à peine trois représentants tribaux – remarque, c'était probablement une bénédiction déguisé, même le palais aurait eu du mal à caser tout le monde si chacune des cents douze tribus de Vanaheim avait dépêché un émissaire entouré de la suite adéquate. Et bien sûr, ceux des Vanes envoyés chercheraient prétexte à ragots désobligeants pendant tout leur séjour.
Muspellheim et Svartalfheim avaient envoyé des émissaires munis de procuration, forcément. Leur populace avait été trop ravagée par les guerres contre le Royaume d'Or pour qu'ils consentent à envoyer un de leur race parmi l'ennemi – ce qui en soi constituait une insulte étudiée.
Jotunheim n'avait même pas reçu d'invitation. Et pourtant les jötnar avaient une présence pour la cérémonie, sous la forme de l'épouse de Frey l'Exilé accompagnée de sa camériste, aucune des deux Géantes diminutives n'essayant de se mêler avec grâce et bonne volonté aux festivités.
Oui, tout évènement diplomatique d'envergure était ni plus ni moins qu'un château de cartes. Restait à prier pour que celui-là ne s'écroule qu'une fois tous les convives rentrés chez eux.
Être une vierge guerrière, c'était un équilibre délicat. Car Sif était incontestablement femme, et pourtant elle maniait l'épée et le bouclier avec les meilleurs combattants d'Asgard. Une situation compliquée parfois, comme lorsque certaines cérémonies indispensables pour être reconnu par ses pairs nécessitaient la présence d'une arme ne pouvant être exposée à la vue du second sexe.
D'un autre côté, c'était parfois bien pratique, surtout lorsqu'il fallait garder l'œil sur une assemblée de femmes qui n'auraient pas demandé mieux que de voir la Reine et ses suivantes tomber raides mortes, une assemblée comportant des femmes qui jugeaient passible de mort de laisser un homme les approcher, et n'évoquons même pas la possibilité de leur parler.
Sif se retrouvait donc à jouer les surveillantes, même si elle aurait franchement préféré se trouver ailleurs. Elle-même ne savait pas dessiner, brodait comme si elle avait eu deux pieds gauches en lieu et place des mains, et toute tentative de chant de sa part aurait poussé les morts de Nilfheim à fuir à toutes jambes. Autrement dit, elle détonnait dans tout l'étalage d'arts délicats dont les invitées de Frigga faisaient preuve.
Heureusement que toutes ces dames de cour l'ignoraient. Enfin, presque toutes. Le regard rouge de la camériste jotunn accompagnant le seigneur Frey revenait se poser sur elle à intervalles irréguliers.
Peut-être était-ce logique, elle aussi détonnait après tout : petite pour un supposé Géant des Glaces, le regard baissé et silencieuse à moins qu'on s'adresse à elle, et même alors à voix presque inaudible.
C'était un peu irritant, mais sans plus. Sif avait pour tâche de veiller à ce que personne ne tente de verser du poison dans le thé ou d'égorger la voisine à l'aide d'une épingle à cheveux, et cette souris jotunn semblait trop craintive et renfermée pour tenter quoi que ce soit.
Si seulement sa maîtresse hautaine et cinglante dans ses réflexions avait pu être un peu comme ça, sa tâche serait bien plus reposante.
