La place du marché de Jardin Radieux bouillonnait de vie, les habitants de Disney contaminant les natifs du monde avec leur sempiternelle bonne humeur. Plateaux remplis de fruits exotiques, gâteaux multicolores, viandes au fumet alléchant et brioches encore fumantes passaient sans cesse au-dessus des têtes de Sora et Hayate, qui les esquivaient adroitement tout en se faufilant dans la foule, intrigués par l'effervescence ambiante.
"Pardon excusez-moi? osa apostropher le jeune homme brun, retenant l'épaule d'un marchand devant lui. Vous savez ce qui se passe ici?"
"Il se passe que c'est la fête mon garçon! éclata l'homme d'une voix tonitruante. Le Comité de Restauration commémore la fin des travaux de la ville. Profitez les jeunes!"
Le badaud reprit sa route, soulevant comme de rien sa brouette remplie de fromages, et Sora tourna deux yeux remplis d'espoir en direction d'Hayate, qui le dévisagea d'un air amusé:
"De telles festivités ne se voient pas tous les jours, lâcha-t-elle avec un sourire à demi-caché. Ce serait dommage de ne pas en profiter, en effet."
Le bruit, l'agitation et le défilé de sons et de couleurs prit de court les deux jeunes Porteurs quelques instants, qui laissaient leurs regards errer en tous sens, indécis quant à leur première destination. Puis le jeune homme repéra un boulanger vers le centre de la place et s'empressa de le montrer à la défenseuse, qui hocha vivement la tête avant de lui emboîter le pas. De peur de la perdre dans la foule, Sora se permit de prendre la main d'Hayate, qui accepta le geste sans rechigner, voire avec entrain.
Le poitrail empli d'allégresse, l'Élu de la Keyblade se fit submerger par l'instant, cessant toute réflexion pour se laisser entraîner par son coeur, imprégnant sa mémoire de chaque précieux instant passé en la compagnie de la femme qu'il aimait le plus au monde. Laissant de côté toute crainte ou doute, il prit le risque d'être lui-même et surprit, pour sa plus grande joie, Hayate laisser également tomber son habituel masque de froideur sérieuse: abandonnant toute dignité, leur dégustation de pain aux amandes devint rapidement un enfantin concours de gloutonnerie. Ensuite, Hayate se contenta d'un coup de coude faussement outré lorsque son compagnon tacha inélégamment son t-shirt de jus s'étant enfui de ses Cup Noodles pressées un peu trop vigoureusement entre ses deux grandes mains. Peinée pour la perte culinaire du mets, elle partagea d'un geste généreux la fin de son propre potage, que Sora accepta en la remerciant avec gêne. Puis une annonce de concours de fléchettes attirant leur attention, les deux jeunes gens fendirent la foule, mains toujours jointes, laissant parfois échapper des rires clairs lors d'esquives particulièrement réussies de petits enfants. L'adresse d'Hayate au tir leur fit remporter un impressionnant lot de ballons en formes de Pampa, que la jeune femme garda précosioneusement vers son coeur alors qu'elle observait d'un oeil pétillant Sora rivaliser d'ingéniosité pour atteindre les cibles les plus complexes, sept fois d'affilée. Véritablement subjugué, la jeune femme responsable du stand lui remit le premier prix sous les applaudissements des autres participants: une peluche aussi grande que Sora et qui ressemblait à une espèce d'autruche jaune…"Un Chocobo", précisa la vendeuse. Il allait demander à échanger la récompense contre une épée en plastique qui ressemblait beaucoup à celle d'Auron lorsqu'il nota l'étincelle d'envie dans les yeux célestine de sa compagne. Alors, sous les regards attendris des jeunes femmes présentes, l'Élu offrit dans un grand sourire son prix à sa bien-aimée, qui en lâcha tous ses ballons de surprise et de confusion, essayant principalement de se cacher des yeux de la foule derrière l'énorme oiseau. Riant de bon cœur, Sora l'entraîna promptement dans une autre ruelle, la sauvant ainsi des curieux amassés tout autour d'eux, qui s'étaient arrêtés pour les observer. Peu importe ce que ces gens voyaient ou pensaient, cela n'avait aucune importance pour le jeune homme: l'essentiel était de pouvoir profiter pleinement de chaque moment de partage et de complicité avec Hayate et courir à ses côtés lui donnait l'impression d'avoir des ailes, lui permettant durant quelques heures de voler au-dessus de tous leurs soucis…
Les deux gagnants dérapèrent brusquement dans leur fuite à travers les rues pavées des faubourgs, l'oreille tendue à l'annonce d'une épreuve de force. Sora tourna lentement un visage grimaçant de ruse vers la défenseuse à la force herculéenne, qui effectuait le même mouvement de tête synchrone en sa direction, son petit air narquois et fier confirmant l'espoir du jeune homme de la voir accepter de faire mordre la poussière à tous ses concurrents. Un grand félin cornu et à la fourrure bleue exhortait la populace à venir tenter leur chance, proposant un factice marteau de sa main libre. Un homme à la peau hâlée et au bras métallique passa juste avant eux, gonflant ses muscles. Dans un cri, il frappa une cible à ses pieds de toutes ses forces. Le poids à lever alla faire sonner une cloche en son sommet, ce qui déclencha un tonnerre d'applaudissements tout autour. A la vue de la silhouette d'Hayate, jeune femme aux cheveux vanille-rose, aux joues perlées de taches de rousseur et aux lèvres de pomme, les spectateurs du show poussèrent quelques soupirs de pitié en la voyant s'armer du marteau en bois et en mousse rouge, presque aussi grand qu'elle. Cependant, lorsque la masse s'abattit violemment sur le socle de l'attraction, envoyant valser le poids contre la cloche au-dessus qui se brisa sous le choc, l'expression des visages des observateurs passa de l'attendrissement parental à la terreur la plus profonde en quelques secondes. Sora, de son côté, alla chaleureusement féliciter son amazone, sincèrement fier de sa performance, tandis qu'elle acceptait une grande ceinture noire et argentée, accessoire augmentant grandement la force en combat. Notant les yeux océan de son compagnon lorgner sur son prix, elle le lui céda de bonne grâce, ne voyant de toute manière pas la moindre utilité à ce bibelot de pacotille…
Parvenus dans une nouvelle artère de la ville, pavée de magnifiques couleurs pastelles représentant un lion et une épée en mosaïques, les deux jeunes gens reprirent leur souffle en admirant les multiples décorations florales et cartonnées qui avaient été tendues de part et d'autre des lampadaires. Un orchestre d'instruments en tout genre attendait les derniers danseurs et des mains enthousiastes ne tardèrent pas à pousser Sora et Hayate vers le cercle des participants, malgré leurs mouvements de bras paniqués et leur poli refus. N'ayant pas la moindre idée de la chorégraphie à exécuter, la défenseuse voulut se défiler au premier son de flûte. Mais l'Élu la retint par le poignet et lui sourit tendrement, lui demandant silencieusement de rester à ses côtés pour partager cette danse avec lui. Un éclair de surprise passa dans les yeux gris ciel de la jeune femme, avant que ses épaules ne s'affaissent, rasurée, et qu'elle n'accepte l'invitation en venant à lui d'une pirouette enjouée. Sora et Hayate se faisaient face de chaque côté du cercle et, à bien y regarder, auraient très bien pu débuter une session de combat sous le regard avide des habitants qui attendaient de les voir faire leurs premiers pas. Sur le son des flûtes et des guimbardes, les deux jeunes chorégraphes entamèrent leur ronde autour du terrain, se toisant sans un mot mais le cœur déjà agité par milles sentiments. Au premier son de timbales, Hayate se mit à tourbillonner, tel une tornade, et se rapprocha de plus en plus de Sora, qui faisait mine de ne pas l'avoir vue. Puis, quand la jeune femme lui eût effleuré une première fois le bras dans un geste espiègle, le jeune homme brun débuta alors réellement sa danse, sautant de gauche et de droite, avançant des bras de plus en plus passionnés en direction de sa belle guerrière. Des dizaines de pétales de fleurs ne tardèrent pas à tomber au-dessus de leurs têtes, lancés par les spectateurs qui criaient de temps en temps de joie ou de surprise face à une pirouette de Hayate ou un salto arrière de Sora. Quelqu'un commentait leur performance, quelque part sur une estrade officielle... Mais l'Élu n'en avait cure. Il n'avait d'yeux que pour Haya, qui dansait à présent sauvagement à ses côtés. Leur contact physique récurrent, la chaleur émanant de leurs corps essoufflés et le rythme toujours plus soutenu des tambours avaient excités les sens et le coeur de Sora qui menaçait d'exploser, alors que sa peau se mettait à ruisseler le long de ses membres tendus par l'effort, dans des mouvements de plus en plus fiévreux. Enfin, Hayate courut en sens inverse pour prendre de l'élan et Sora comprit qu'il devait lever les bras au-dessus de lui, prêt à recevoir la fougueuse danseuse. Plus gracieuse que ce que certains auraient pu penser en la voyant, la jeune femme s'éleva dans les airs et, lorsqu'elle atterrit dans les paumes ouvertes du jeune élu, il lui sembla que sa peau scintillait d'une lumière dorée. Tandis que les hourras de la foule s'élevaient tout autour d'eux, étouffés comme dans un rêve, Sora reposa lentement Hayate à terre, ignorant prodigieusement le brouhaha alentour, trop subjugué par la femme qu'il tenait dans ses bras. Celle-ci posait sur lui un regard à la fois doux et fougueux, mélange de passion et d'amusement scintillant dans ses yeux clairs qui, pareils au ciel bleu au-dessus d'eux, reflétaient le soleil à l'infini de leur profondeur…
Finalement, essoufflés et assoiffés, les deux danseurs se séparèrent et, armés de leur peluche aviaire géante, quittèrent les faubourgs (en avalant quelques litres de jus de fruit au passage) pour trouver un endroit moins bondé où se reposer. Sora, recherchant de la fraîcheur en ce chaud après-midi ensoleillé, les guida jusqu'aux fameuses fontaines dans les jardins de la cour d'entrée de la forteresse. Profitant de la présence salvatrice d'eau glacée, les deux jeunes gens retirèrent leurs chaussures pour pouvoir plonger leurs pieds meurtris par les pavés dans le premier bassin de pierre à proximité, assis confortablement sur son rebord. Sora en profita également pour immerger bruyamment tout son crâne dans l'eau. Hayate se protégea d'une main contre les gouttelettes qui l'aspergèrent après que le jeune homme ait ébroué ses cheveux en pics en tous sens, puis elle admit mystérieusement, le sourire aux lèvres et le regard dans les nuages:
"Tu sais… Je l'ai toujours."
Sora passa une grande main gantée sur sa face pour chasser les perles d'eau coincés dans ses cils avant de poser deux yeux déroutés sur la défenseuse:
"Quoi?"
"La peluche de renard que tu m'avais offerte il y a deux ans… précisa la jeune femme en déposant un regard amusé sur le chocobo abandonné à côté de la fontaine. Tu m'en avais fait cadeau dans ce même monde, le premier que l'on avait visité ensemble…"
"Alors tu t'en souviens…" fit Sora dans un souffle, touché.
"Oui mais… fit-elle en le dévisageant avec un sourire en coin. Tu n'es plus le même garçon j'ai l'impression. Je me suis beaucoup amusée aujourd'hui avec toi, alors qu'à l'époque cela m'aurait sans doute un peu agacée... C'est peut-être parce que tu es plus… posé à présent."
"Et toi alors? contre-attaqua le jeune homme d'un air goguenard. La Hayate du début n'aurait jamais réussi à danser au milieu d'une place publique sans rougir de honte! On va dire que tu t'es bien "décoincée"depuis."
Vexée par l'adjectif utilisé, la défenseuse envoya un brusque coup de pied dans l'eau du bassin, projetant une petite vague inattendue en pleine figure de l'Élu, qui accepta son châtiment. Détrempé, il lui sourit doucement en ajoutant, pour sa défense:
"En vrai, je préfère de loin la Hayate de maintenant… Elle est carrément plus marrante, gentille et attentionnée que sa version froide, sérieuse et sans émotions. Et ça ne retire en rien le fait qu'elle est la plus intelligente de tout le groupe…"
Hayate papillonna plusieurs fois de ses longs cils roses, peu préparée à ces éloges sans doute, avant d'expirer de l'air par ses narines en ricanant:
"Tu es plus rusé aussi… Me flatter en me plaçant implicitement au-dessus de Riku en ce qui concerne notre intelligence, c'était une belle stratégie rhétorique."
Sora se garda bien de lui demander ce que signifiait le mot "rhétorique" et se contenta de frotter plusieurs fois un doigt gêné sous sous nez en trompette, tâchant inconsciemment de cacher le sourire victorieux qui étirait ses lèvres. Soudain, un tintement de clochettes attira l'attention des deux jeunes guerriers au repos, ainsi que leurs regards. Repérant un marchand de glaces ambulant, Hayate s'empressa de déclarer:
"Je tuerai pour une glace au chocolat…"
"Et comment! surenchérit Sora. Mais qui va les chercher?"
Ils se mirent rapidement d'accord pour jouer leur sort à "magie-bouclier-épée". Or Sora enveloppa bientôt sa main autour du poing fermé de la défenseuse dépitée, en lançant:
"La magie passe le bouclier… Pourtant je t'ai déjà dit mille fois que le bouclier n'est pas l'arme ultime à ce jeu."
"C'est illogique c'est pour cela, gromella la jeune femme aux cheveux vanille-fraise en quittant bruyamment la fontaine, envoyant des gerbes d'eau en tout sens. Mon bouclier pare très bien certains sorts dans la réalité…"
Sora rigola de la situation tout en la regardant étaler des litres d'eau derrière elle alors qu'elle allait rejoindre le marchand un peu plus loin. Le jeune homme tira finalement ses bras en arrière, laissant choir sa nuque entre ses omoplates, exposant son faciès hâlé aux rayons du soleil. Il ferma les paupières et profita de sentir la chaleur de l'astre solaire sur sa peau, le doux clapotis de l'eau de la fontaine lui rappelant ces après-midi sur l'Île de la Destinée, à flâner sur la plage…
"SOWA!"
Le couinement aigu agressa ses oreilles et le fit violemment sursauter, manquant de peu de le faire tomber à la renverse contre les pavés de pierre. Le cœur battant la chamade, Sora se tourna alors pour se retrouver nez-à-nez avec une truffe et un bec qu'il aurait reconnus entre mille.
"Donald! s'exclama le jeune homme agréablement surpris. Dingo! Qu'est-ce que vous faites ici?"
"Et toi? rétorqua le grand chien en mettant ses mains sur ses hanches. Qu'est-ce que tu peux bien fabriquer ici tout seul?"
"Tu t'es battu avec les autwes?" supposa le canard blanc en dardant sur lui un regard suspicieux, tout en grimpant sur le bord du bassin pour être à sa hauteur.
"Oh me dis pas que tu t'en veux encore pour ce qui est arrivé au château?" s'inquiéta le chef de la Garde, en abaissant ses sourcils noirs de tristesse.
"Tout va bien les amis, les rassura Sora en levant ses deux grandes paumes devant lui, tout en se remettant sur ses jambes, sortant ainsi de sa pataugeoire. J'ai juste eu une panne d'oreiller ce matin et…"
Réalisant soudain que la journée passée en compagnie d'Hayate avait tout d'un rendez-vous en amoureux, le jeune homme se passa une main embarrassée à l'arrière de la nuque en terminant, les joues rosées:
"... je suis pas tout seul en vrai…"
"Diantre! fit soudain une voix déconfite dans son dos. Si j'avais su que vous seriez là, j'aurais pris deux glaces de plus. Je suis vraiment navrée…"
Sora n'osa pas se retourner de suite, estimant sa couleur faciale encore trop proche du cramoisi. Or ce fut à cet instant qu'il croisa le terrible regard aguicheur de Donald. Décidant en son for intérieur que le sourire sournois et le haussement intempestif de sourcils du canard étaient des signes de trahison imminente, le jeune homme poussa brusquement le magicien royal, mimiquant une fausse maladresse.
"T'en fais pas Haya… lâcha Sora nerveusement alors que Donald tombait tête la première dans la fontaine dans une grande éclaboussure. Au pire je peux aller en racheter…"
"Vous inquiétez pas pour nous, déclara Dingo en cachant son hilarité d'une main devant la truffe. Profitez seulement de vos glaces avant qu'elles fondent."
Acceptant l'ordre sur le champ, Hayate mordit dans sa boule au chocolat sans ménagement tout en tendant sa jumelle à Sora, qui l'en remercia sous le regard noir de Donald, dont la tête seule venait de ressortir de l'eau.
"En fait on voulait encore vous remercier pour votre aide, expliqua le grand chien noir en retirant son berret, dévoilant trois uniques cheveux sur son crâne. Et aussi Sora, on venait s'excuser…"
"S'excuser? répéta l'Élu de la Keyblade, en nettoyant d'un revers de main le chocolat autour de sa bouche, après avoir englouti la fin de sa glace d'une traite. Mais de quoi?"
Dingo attendit que son camarade se soit extirpé tant bien que mal de la fontaine avant d'avouer, penaud:
"On n'aurait pas dû te laisser à l'écart comme ça aussi longtemps… On voulait pas t'inquiéter, mais après coup on a compris qu'on aurait dû te dire ce qu'il se passait au Château Disney. Ou même te demander ton aide plus tôt… On a… On a réalisé qu'on t'avait un peu trop vu comme un enfant dans cette histoire, alors que tu es clairement devenu un jeune homme tout à fait capable de se débrouiller sans nous…"
Sora sentit des larmes lui monter aux yeux. Pas seulement parce qu'il se sentait fier de recevoir compliments et excuses de la part de ses deux anciens compagnons de voyage, mais surtout parce qu'il voyait actuellement leurs yeux déborder de culpabilité et de remords.
"Oh les amis… soupira l'Élu de la Keyblade en attrapant chacun d'eux d'un bras. Je vous en veux pour rien, vous en faites pas. Et vous savez quoi? J'aurais toujours besoin de vous…"
Sora enfouit sa tête dans l'étreinte des deux personnes qui étaient le plus proche de l'image d'une figure paternelle pour lui, soulagé de savoir que la puissance du lien de cœur qui les unissait n'avait pas changé, malgré le temps et la distance.
Un son de trompettes cuivré les rappela soudain à la réalité et tous se redressèrent tandis qu'Hayate déclarait, le visage tourné vers l'horizon:
"Ils annoncent un rassemblement. Sans doute un discours."
"Oh faudrait pas manquer ça! décida Dingo en prenant la tête du groupe au pas de course. Allez, dépêchons-nous!"
…
Sora jouait des coudes pour tenter d'atteindre la place du marché, au-dessus de laquelle on avait installé une sorte de loge à grandes tentures rouges, sur les remparts. Abandonnant finalement Donald et Dingo qui voulaient se rapprocher au plus près, Hayate et Sora se hissèrent sur des caisses en bois à l'arrière de la foule de natifs du monde et d'habitants de Disney. La main en visière, la jeune femme plissait ses yeux bleu acier pour tenter de répérer la présence du reste de la Team Riku:
"Je crois voir Lea sur les remparts, déclara-t-il en pointant les murailles du château sur la droite, en-dessus d'une porte en pierre. Mais c'est difficile à dire à cette distance…"
"Tant pis, lâcha Sora qui se laissa tomber sur sa caisse, jambes ballantes. On essayera de les rejoindre après le discours."
Le jeune homme allait proposer à l'élue de son coeur de s'asseoir à ses côtés lorsqu'une voix grave et sarcastique résonna juste sous leurs pieds:
"Eh bien… Moi qui me demandais où vous étiez fourrés."
La pomme d'Adam de Sora se bloqua à mi-hauteur de sa gorge lorsque son regard se posa sur le visage altier d'un homme aux cheveux mi-longs couleur ébène, dont la cicatrice faciale ne retirait rien à son charme ténébreux.
"Oh, Léon." souffla la voix d'Hayate dans son dos.
Redoutant cet instant fatidique, l'Élu de la Keyblade osa un coup d'oeil en biais pour voir l'expression faciale de la jeune femme, qu'il savait ne pas être insensible à la présence de l'épéiste. Hayate, toujours debout sur sa caisse, posa succinctement et à plusieurs reprises ses yeux célestine sur Sora puis sur Léon. Elle finit par camoufler sa bouche derrière un poing serré et elle s'éclaircit la gorge avant de poursuivre à l'adresse de l'ancien maître d'armes:
"Je me réjouis de voir que tu as l'air de te porter à merveille…"
Pas de comportement déplacé? s'étonna Sora en levant deux sourcils perplexes sur son front. Pas de geste humiliant de la part de la défenseuse? Y avait-il un mince espoir pour que…?
"Je me porte bien en effet, railla le grand brun en croisant les bras sur son large poitrail, sous sa veste en cuir. Mais vous ne m'avez pas facilité la tâche avec tous ces rescapés… Moi qui croyais que j'allais bientôt pouvoir prendre congé du Comité de Restauration."
"Pas de repos pour les héros! plaisanta Sora, avant de poursuivre sérieusement. Mais merci beaucoup pour ton aide et celle du Comité… je te revaudrai ça."
"Pas besoin, trancha Léon en posant son regard bleu sur la foule rassemblée devant eux. Je n'aurai pas pu rester les bras croisés en sachant ce qui leur est arrivé. Après tout, je sais ce que ça fait de voir son monde partir en fumée… "
Sora baissa la tête au douloureux souvenir de leur rencontre à la Ville de Traverse, après la destruction de leurs terres natales respectives. Coupant court à la discussion toutefois, Léon partit sans demander son reste en direction des escaliers menant aux remparts, leur montrant son ménagement son dos et ses reins ceints de nombreuses ceintures de cuir brun. Il finit par lever un bras en lançant:
"On se reverra peut-être après le discours. Le devoir m'appelle…"
"Maroufle… bougonna Hayate en s'asseyant nonchalamment à côté de Sora. Incapable de tenir plus de deux minutes de conversation…"
Le jeune homme ne put retenir un sourire à la fois satisfait et triomphant de s'étaler sur ses joues, enorgueilli de se savoir être de meilleure compagnie que Léon aux yeux d'Haya. Un nouveau son de clairon indiqua enfin à tous les spectateurs que quelque chose commençait du côté des tribunes. Là haut, deux silhouettes féminines se rejoignirent sur l'estrade royale. L'une d'entre elle, la plus petite, était sans nul doute la Reine Minnie, qui saluait son peuple d'une main amicale. L'autre avançait humblement vers la régente de Disney, ses bras joints sur sa robe rose pâle et ses cheveux bruns et bouclés retenus sur son crâne par un grand nœud rouge.
"C'est Aerith! s'exclama Sora, tombant des nues. T'as vu?!"
"Je n'aurai pas choisi mieux pour prendre la parole au nom de Jardin Radieux, commenta Hayate, s'improvisant diplomate politique. Son charisme et son empathie peuvent faire d'elle une très bonne dirigeante…"
La soigneuse leva soudain une main et le brouhaha des conversations se tut. Elle débuta son allocution d'une voix douce et envoûtante:
"Habitants de Jardin Radieux, Habitants du Château Disney, je me présente: je me nomme Aerith Gainsborough et l'on m'a choisie pour prendre la parole en l'absence de notre seigneur bien-aimé, Ansem le Sage. Avant de laisser la parole à la Reine Minnie, je tenais à vous remercier du fond du cœur, toutes et tous, pour votre bienveillance et l'entraide que je vois auprès de chacun et chacune de vous depuis hier. Je voulais aussi féliciter le courage des habitants du Château Disney qui, même dans l'adversité, n'ont pas reculé devant…"
Sora leva une grande paume devant sa bouche, tentant d'étouffer un bâillement. Bien qu'il soit très beau et touchant, le message d'Aerith semblait ne pas avoir de fin… Son regard distrait se promenait sur l'assistance quand il repéra une forme féminine se rapprochant discrètement de la pile de caissons de bois sur laquelle Hayate et lui étaient perchés. Reconnaissant ses cheveux noirs et lisses ainsi que ses prunelles rouge sang, Sora se jeta à bas de son observatoire en s'exclamant:
"Tifa! C'est bien toi? Comment tu vas?!"
La jeune femme se figea un instant avant de dévisager son interlocuteur et de mettre ses poings sur ses hanches, en sifflant:
"C'est bien moi. Je vais bien et toi?"
"Oh tu sais la routine, plaisanta Sora en croisant les bras sur le torse, tout en baissant le ton pour ne pas déranger celles et ceux qui voulaient écouter le discours. On a récupéré pleins de clés magiques, on a sauvé des mondes de psychopathes, on a évacué des gens en urgence…"
Tifa lui sourit amicalement, appréciant sans doute le trait d'humour, après quoi Sora enchaîna avec une question qui lui brûlait les lèvres:
"Et toi… Tu as fini par retrouver Cloud?"
Le sourire de la jeune femme fondit sur son visage comme neige au soleil et elle détourna le regard en lâchant:
"Il est retourné dans notre monde… notre "vrai" monde."
"Vous n'êtes pas originaires de Jardin Radieux?" s'étonna le jeune homme.
Tifa secoua négativement la tête, paraissant peinée. Sora enchaîna avec une nouvelle question qui le tracassait:
"Mais… pourquoi il est parti sans toi? Et sans Aerith, Cid et Youffie?"
La jeune femme posa deux iris couleur rubis sur la mage blanche, actuellement en train de remercier tous les artisans qui avaient participé à la reconstruction de la ville. Une bonne minute s'écoula avant qu'elle ne reprenne, le regard perdu dans le vague:
"Cloud a fait quelque chose d'interdit… et il doit maintenant en payer le prix. Et "Nous" sommes ce prix…"
Sora voulut demander des précisions face à ces énigmatiques paroles, cependant le discours officiel arrivait à son terme. De là où il se trouvait, il ne voyait plus grand chose. Mais la voix d'Aerith, devenue plus passionnée, résonna bientôt tout autour d'eux:
"Dans le passé, Disney nous avait aidé à construire la forteresse de Jardin Radieux. C'est un grand honneur pour nous d'accueillir aujourd'hui tout son peuple, que nous aiderons dans la préservation de leurs coutumes et traditions, en souvenir de leur altruisme."
Minnie, de sa voix plus aiguë et plus joviale, reprit le flambeau en surenchérissant:
"Merci de tout coeur pour votre générosité. Et pour vous remercier de votre chaleureux accueil, en l'honneur de l'amitié de nos deux rois actuellement absents, le Château Disney s'engage à vous aider à terminer les travaux de reconstruction de la forteresse de Jardin Radieux. Nos charpentiers, forgerons et artisans feront leur possible pour redorer la gloire d'antan de cette ville riche d'Histoire et de savoirs! Mais à présent trève de bavardages: et place à la célébration de cette nouvelle union!"
Une musique de fanfare clôtura définitivement le discours officiel des deux femmes, et marqua la suite du festival, dissolvant progressivement la foule au travers des différentes poternes encastrées dans les remparts. Tifa quitta Sora après un rapide signe de main, puis Hayate se laissa tomber à ses côtés, en demandant:
"Une amie?"
"J'ai jamais vraiment eu beaucoup le temps d'apprendre à la connaître… admit le jeune homme en haussant les épaules. Mais on a participé à une bataille épique ici, pour survivre à une invasion de milliers de Sans-Coeur et Simili... Ça crée des liens."
"Hmpf, lâcha Hayate, appréciant le sarcasme. J'ai retrouvé le reste du groupe… On les rejoint?"
Sora hocha la tête et emboîta le pas assuré de la défenseuse qui se frayait un chemin dans la horde de badauds. Il jeta une dernière fois un regard derrière lui, méditant sur les paroles de l'amie de Cloud: "en payé le prix"... Cette expression lui rappela fugacement les avertissements énigmatiques de Calypso, dans la lointaine mer des Caraïbes… Mais faute de parvenir à faire de véritables liens, il décida de secouer sa tête et de presser le pas pour rattraper Hayate.
…
"Ah voilà le roi des ronfleurs! s'exclama Lea dès que Sora et Hayate furent à proximité, ayant grimper des escaliers en colimaçon jusqu'au chemin de garde. J'ai bien cru que t'allais jamais te réveiller… T'es sûr que t'es pas un peu narcoleptique? Non parce que je m'étais déjà posé la question quand t'avais dormi une année entière, à la Cité du Crépuscule…"
"J'avais pas vraiment eu le choix… rétorqua Sora avec humour en tapotant sa tempe d'un doigt. Naminé me réparait le cerveau, tu te rappelles?"
"Oh je vois ce que tu fais… grogna le grand rouquin en le menaçant d'un index. Interdit de me copier, blanc-bec: il y a des droits d'auteur sur ce geste!"
Le groupe tout entier partit dans un grand éclat de rire. Ventus finit par déclarer, le sourire aux lèvres:
"Hé les amis? Comme on risque de devoir bientôt se séparer à nouveau, ça vous dirait qu'on immortalise un peu cette journée?"
En guise de clarification, l'ancien élève d'Eraqus leva son commlinck (décoré d'un damier noir et blanc) devant lui.
"Oh oui une photo! se réjouit Iwako, tout en retenant un Riku fuyant par le capuchon de son sweatshirt. Il faut qu'on trouve un chouette endroit, où on verrait la forteresse derrière nous par exemple!"
"Il faut quand même faire gaffe à pas prendre la façade avec les échafaudages, intervint Lea. ça sera moche sinon…"
"Vous pensez quoi de là? fit soudain Kairi en pointant le haut d'une tour de défense, sur leur droite. Ce sera bien, non?"
Le groupe approuva à l'unanimité puis se dirigea promptement vers le-dit lieu. Hayate, l'esprit toujours aussi pratique, se permit de relever tout de même un souci:
"Il nous reste tout de même une décision difficile à résoudre… QUI va prendre le cliché?"
"Je me sacrifie", proposa Riku immédiatement en faisant un pas, tout en sortant son appareil de sa poche.
"Oh pas question! l'arrêta Sora en courant vers les murailles, brandissant son commlink. C'est juste une technique pour pas être sur la photo! JE vais la prendre: j'ai compris comment faire les selfies. On aura tout le monde comme ça, vous verrez ce sera cool."
Devant l'incapacité des Porteurs à se placer correctement dans le cadre de l'objectif, Iwako prit les choses en mains et, quelques minutes plus tard, Sora levait le bras au-dessus de sa tête, un grand sourire ouistiti sur les lèvres, en lançant:
"Vous êtes prêts? Allez: dans 3, 2…"
"Qu'est-ce que vous fichez suw les wemparts? se courrouça brusquement la voix de Donald, qui apparut bientôt en dandinant dans le dos de Sora. Je vais bientôt faiwe pawtiw les feux d'awtifice: vous avez pas lu les panneaux? C'est zone intewdite! Allez ouste!"
"Oh vous prenez une photo?! intervint à son tour Dingo en poussant son camarade grognon pour pouvoir apparaître dans le cadre de l'appareil de Sora. On peut aussi être dessus?"
"Et toi t'es pas censé faiwe la sécuwité?" s'irrita Donald en tapant de la palme par terre, tout en fusillant le grand chien du regard.
"Oh allez Donald, déride-toi un peu! se moqua Sora qui réajustait son selfie pour accepter la requête avec plaisir. On part juste après, promis. Allez, on recommence les amis: 3…2…1…OUISTITI!"
Le flash éblouit à moitié l'Élu de la Keyblade, qui vérifia son cliché en clignant de ses yeux larmoyants: Donald boudait ostensiblement sur la photo, sous les rires et visages moqueurs de Riku, Hayate, Iwako, Lea, Kairi, Ventus et Dingo.
Une fois "chassés" du chemin de ronde par le canard magicien (qui refusa que les jeunes gens reprennent une meilleure photo), le petit groupe de Porteurs descendait l'allée principale en direction de la maison de Merlin, alors que le soleil commençait à décliner lentement à l'horizon. Kairi avait proposé que tous se retrouvent sur le toît de la masure du mage, afin d'avoir une meilleure vue sur le futur feu d'artifice. Tandis qu'Hayate et Iwako proposaient à Lea et Ven d'aller visiter le lendemain les falaises de cristal, Riku se mit soudain à fixer Sora avec une dérangeante insistance, tout en ralentissant l'allure. Le jeune homme aux cheveux en pics finit par s'arrêter à la traîne du groupe pour observer également son meilleur ami, un sourcil interrogatif levé sur son front. Or, le Maître de la Keyblade se contenta de cligner plusieurs fois deux deux paupières, sans aucune parole, à la manière de stores défectueux. Sora finit par soupirer de dépit, comprenant que le grand argenté essayait vainement de cligner d'un œil pour lui rappeler leur signal secret.
"Riku qu'est-ce qu'il y a?" demanda le jeune homme à voix basse.
Le demi-frère de Kairi le saisit par le bras pour l'amener avec lui dans un angle de masure caché dans la pénombre. Après un méticuleux coup d'oeil de droite et de gauche, se sachant à l'abri des oreilles indiscrètes, Riku murmura:
"Sora. Ce serait le moment idéal…"
De plus en plus dérouté par l'attitude mystérieusement chaotique de son meilleur ami, le jeune Élu fit une moue ahurie, essayant de décoder ce langage secret: parlait-il de tenter quelque chose avec Iwako? De dire la vérité à Hayate? D'organiser une sortie avec Kairi?
"Tu sais…" reprit Riku, qui comprit que son interlocuteur ne saisissait pas ses propos.
Le jeune Maître se contenta de dessiner un carré parfait dans l'air devant son buste, à l'aide de deux index symétriques. Sora ouvrit alors de grands yeux surpris et s'exclama silencieusement, soudain euphorique:
"Ouiiiiii t'as raison! Ce serait parfait!"
Jouant le même jeu d'espion que Riku tout à l'heure, Sora épia les ruelles de par et d'autre de leur cachette avant de souffler:
"Rendez-vous ce soir dans ta chambre, après le feu d'artifice."
"Pourquoi ma chambre?" s'offusqua son meilleur ami.
"Parce qu'elle est plus grande! argumenta Sora avant de retourner brusquement Riku pour le pousser dans le dos. Allez dépêche! Ou les autres vont commencer à trouver ça bizarre!"
"Je pense qu'ils te trouvent déjà bizarre tu sais…" se moqua le jeune homme aux cheveux argentés tout en reprenant leur route sous un lampadaire qui venait de s'illuminer.
"Je veux pas te vexer, rétorqua Sora en croisant les bras sur son torse tout en marchant à ses côtés. Mais de nous deux, je suis pas sûr d'être le plus bizarre… Moi au moins, je me prends pas un pied de table juste après avoir annoncé à tout le monde que je suis habité par l'âme de notre pire ennemi…"
Riku se mit alors en chasse du malotru qui s'enfuyait dans les faubourgs, et qui avait eu l'affront de lui rappeler ce déshonorable épisode de son existence avec la plus audacieuse gratuité…
