« Je dois bien l'admettre, c'est une surprise d'apprendre vos noces, messire Svadilfari. »
« Pourquoi donc ? » interrogea benoîtement l'elfe, prenant soin de fixer l'Agent du Mal droit dans les yeux, conscient que le contraste entre les iris pâles et les sclères noires troublaient nombre de gens dans le reste d'Yggdrasil. « Je ne suis qu'un modeste marchant, indigne d'attirer l'attention du souverain d'Asgard. »
« Vous êtes pourtant digne de la main d'un enfant de Laufey, Roi de Jotunheim » riposta le Parjure, et le Tempétueux frémit à ses mots – oh, il n'aimait donc pas le rappel des origines biologiques du garçon qu'il avait nommé son frère ? Tant pis pour lui, aucun sortilège ne rendrait Loptr moins bleu et moins scarifié.
Le marchand s'autorisa un sourire en coin et porta à ses lèvres la main de sa troisième épouse qui s'empressa de baisser pudiquement les yeux. Le léger fumet d'ozone présent dans la pièce s'intensifia, pas assez pour se faire écœurant mais suffisamment pour que ça se remarque. Oh, la fameuse hypocrisie des Ases qui n'hésitaient pas à courir la gueuse mais poussaient des cris d'orfraie dès que quelqu'un étranger à leur Royaume sous-entendait ne pas être entièrement chaste. Cette tête aux boucles blondes exploserait-elle si l'elfe osait carrément poser ses lèvres sur celles du sorcier brun ? Une perspective à considérer, certainement…
« Hélas, Laufey-Roi ne pouvait guère trouver mieux que ma misérable personne pour empêcher son enfant de mourir de faim dans les ruines enneigées. À défaut de sauver ses sujets, au moins peut-il sauver sa progéniture, qui parmi nous l'en blâmerait ? »
La bouche de l'Agent du Mal était crispée dans les poils blancs de sa barbe. Trop tard pour les regrets, vieillard, même si tu restituais le Coffret des Hivers Anciens à Jotunheim, cela n'effacerait pas les cicatrices infligées par un millénaire de pauvreté abjecte, impossible à surmonter sans le cœur même du Royaume d'Ymir.
« Et pour cela il vous vend une concubine » lâcha platement le Tempétueux. « Grande marque d'affection. »
Cette fois, ce fut Loptr qui prit la parole, sa voix douce et pourtant résonnant dans chaque coin de la pièce.
« Laufey-Roi n'a jamais prétendu me vouer un amour démesuré. Mais peut-être cela est-il préférable à des parents qui disent tenir à vous, seulement pour fermer les yeux sur vos malheurs et vous accuser de les fabriquer ou de les mériter. Une famille qui déclare vous chérir dans votre intégralité, seulement pour dissimuler une partie intégrante de vous-même qui leur répugne. »
La vierge des glaces n'aurait pas pu porter coup plus violent aux Asgardiens, même s'il avait eu la force de neuf Titans. L'Agent du Mal fermait les yeux en homme venant de découvrir une lame dans sa poitrine, et le Tempétueux courbait la nuque tel un chien galeux jeté dans la rue à grand renfort de bottes cloutées. En revanche, Svadilfari devait contrôler ses commissures pour les empêcher de former un sourire triomphant, Gerdr paraissait prête à ronronner à la manière d'un chat vautré devant la cheminée, et son Excellence Frey dégoulinait d'amusement au point qu'on aurait en remplir trois larges chopes.
Il ne manquait que les friandises à déguster devant le spectacle.
