Tu m'apprendras… ?

Bonjour à tous ! J'espère que vous êtes prêts pour ce chapitre, même si j'ai des doutes (et Brianna non plus, ne l'est pas ahah). J'espère que vous apprécierez un peu plus le contenu qu'elle, ceci dit ahah. Petit rappel pour ceux qui n'auraient pas l'habitude de mes fictions dans d'autres fandoms : j'adore faire souffrir mes favs. Le Trèfle et le Tartan, c'était mignon et romantique mais surtout thérapeutique pour moi car après la mort de Stephen dans la série, j'avais besoin de lui inventer une vie de bonheur et d'amour. Mais je renoue enfin avec mes bonnes vieilles habitudes alors… QUE LE DRAME COMMENCE.

Merci à GiselleLevy pour la review et Janinka-hbrt pour le follow !

GiselleLevy : ahahah le rapprochement n'est pas pour tout de suite, mais on part sur une base un peu similaire à l'épisode où Brianna est kidnappée par Stephen. Mais poussé à l'extrême car les enjeux sont bieeeeeen supérieurs, cette fois. Héhé. Tu vas vite le constater…. xD Bises et merci !

oOo

2. …And Justice For All

Après la débâcle de leur entrevue au cabinet de Forbes, Brianna avait vite compris que ce ne serait pas la dernière porte qui se fermerait devant leurs nez. De Cross Creek à Wilmington, ils s'étaient présentés d'étude en étude, parvenant toujours à obtenir un rendez-vous préliminaire avant d'être systématiquement mis à la porte lorsque le nom de la partie adverse était mentionné. Par on ne savait quel prodige, Stephen Bonnet était, semblait-il, passé en trois ans de sinistre pirate à partenaire commercial de tous les plus grands noms de la Caroline du Nord. Craint, il l'était assurément toujours, à en croire les regards méfiants que tous les avocats leur avaient jeté lorsqu'ils leur avouaient être en litige avec l'Irlandais. Mais il avait l'avantage à présent d'avoir le bras encore plus long que le Mississippi. Et de l'argent. Beaucoup d'argent, comme on le leur avait chuchoté à plusieurs reprises. Après trois jours entiers de recherches, les Fraser-MacKenzie s'étaient donc rabattus sur leur seule et unique option : un jeune avocat fraîchement sorti de l'école de droit, probablement trop jeune et insouciant – ou trop désespéré de se faire un nom dans le métier – pour refuser de les défendre. Maître John Bellingham, vingt-trois ans à peine, s'était attelé à la lourde tâche de préparer en seize jours une défense capable de tenir tête à tout un système qui privilégiait les hommes, les riches et les influents. Autrement dit, tout ce que Brianna n'était pas au sein de la bonne société de Caroline du Nord.

Le quatorze juillet, date de l'audience, à treize heures précises, toute la famille s'était réunie sur les marches du tribunal, attendant impatiemment l'arrivée de Bellingham. Celui-ci apparut bientôt, dans un costume certainement acheté neuf pour l'occasion, une pile de papiers sous le bras et un sourire confiant plaqué sur ses lèvres. « Prête ? », demanda-t-il à Brianna qui se contenta d'un haussement d'épaules désabusé. « Bon, comme je l'ai dit à votre fille pendant que nous préparions son témoignage, nos adversaires ne vont appeler qu'un seul témoin à la barre, un ivrogne avec qui Bonnet jouait aux cartes le soir de leur rencontre… »

« Viol. Le soir du viol, n'ayez pas peur des mots, Maître Bellingham », lâcha Claire sur un ton sans appel.

« Vous avez raison. Le soir du viol. Face à un pilier de comptoir, si votre fille parvient à toucher le Juge avec le récit de son agression, elle devrait aisément pouvoir prendre le dessus dans cette affaire. Il y a de grandes chances pour que Monsieur Bonnet ne ressorte pas de ce tribunal sans menottes à ses poignets. » L'avocat se tourna de nouveau vers Brianna et posa une main réconfortante sur son avant-bras. « Répétez votre histoire exactement comme nous l'avons fait ces derniers jours, et je vous garantis que ce dossier sera classé avant la fin de l'après-midi. »

« Puissiez-vous avoir raison… », grommela Roger en montant les marches du tribunal jusqu'au hall d'entrée.

Quelques minutes après avoir pris place dans la salle, encore dépourvue de juge, ils virent Forbes avancer dans l'allée centrale, suivi de près par un Stephen Bonnet toujours tiré à quatre épingles, mais dans une tenue toutefois plus sobre et moins colorée que celle qu'il portait trois semaines plus tôt à Cross Creek.

« Ne le regardez pas », murmura Bellingham dans l'oreille de Brianna lorsqu'il vit leur adversaire approcher. « Ça ne ferait que vous perturber encore plus. Vous devez rester concentrée et en pleine possession de vos moyens. »

Brianna hocha la tête et se retourna de trois-quarts sur sa chaise pour admirer sa merveille, son Jeremiah, que sa grand-mère faisait sautiller sur ses genoux en babillant. La vue du garçonnet si heureux et inconscient du drame qui se jouait autour de lui la rasséréna quelque peu et elle sourit faiblement. Avant de remarquer le regard noir que Roger adressait à Bonnet, de l'autre côté de l'allée. Son mari ne lui avait presque pas adressé la parole en trois semaines, mais elle s'en était accommodée, convaincue que tout serait réglé à la minute où la justice déciderait que oui, il était bien le père légitime de Jeremiah. Roger était comme ça, il lui fallait toujours s'isoler en cas de coup dur, jusqu'à ce qu'il ait digéré le problème ou qu'une solution se présente. Il reviendrait vers elle naturellement, quand il serait prêt. Comme il l'avait toujours fait. Depuis le temps qu'il te fait ce coup-là, on peut dire que tu as l'habitude…, pensa-t-elle, de cette petite voix grinçante qui refaisait surface de temps à autre lorsque Roger se montrait difficile à vivre. Et dernièrement, la petite voix était revenue. Beaucoup trop souvent à son goût.

Peu avant quatorze heures, quelques dizaines de curieux s'étaient installés dans la partie réservée aux spectateurs, tandis que des gardes se postaient à divers endroits de la salle, préparant l'entrée des magistrats et du Juge. Celui-ci apparut par une porte située au fond de la pièce, qu'il traversa à grandes enjambées jusqu'à sa chaire. Toutes les personnes présentes se levèrent, faisant grincer leurs chaises sur le sol et il y eut un brouhaha jusqu'à ce que l'un des gardes les autorise à se rasseoir. Nouveau brouhaha, nouveaux raclements de chaises. Brianna prit une grande inspiration, sans déroger à sa promesse de ne pas regarder Bonnet. Avec un soupir sonore, le Juge ouvrit le dossier qu'il avait apporté avec lui sous son bras et chaussa une paire de petites lunettes rondes sur le bout de son nez.

« Avant que nous commencions, les avocats des deux parties peuvent-ils confirmer avoir reçu tous les documents de l'instruction, ainsi que les listes des témoins qui seront appelés à la barre ? »

« Absolument, votre Honneur. L'accusée n'a aucun témoin à présenter », confirma Forbes en levant fièrement le menton, et Brianna dut se faire violence pour ne pas le fusiller du regard.

« D'après les documents que nous avons reçus, le demandeur présentera un seul témoin- », commença Bellingham, avant d'être interrompu par les pépiements insupportables de Forbes.

« Veuillez m'excuser, cher confrère, mais vous faites erreur. Les documents que nous vous avons fait parvenir font état de deux témoins et d'un expert… »

Le jeune avocat fouilla nerveusement dans ses papiers, mais il n'avait qu'un seul témoin cité, l'homme de la taverne, il en était certain. Sur sa chaire, le Juge commençait déjà à s'impatienter.

« Alors ? », maugréa le maître des lieux.

« Je… je n'ai qu'un seul témoin ici… »

« C'est ridicule, nous avons envoyé tous les documents en une seule fois. Avez-vous le bon de réception signé ? », demanda Forbes en prenant un air faussement agacé.

« Oui, il est ici… »

« Alors, si vous êtes en possession du bon de réception, c'est que vous avez reçu tout ce que nous avons transmis à votre cabinet. Peut-être avez-vous égaré les autres documents ? »

« Non, c'est impossible… », se défendit Bellingham, qui rosissait à vue d'œil. « Je classe tout scrupuleusement dès que- »

« Comme l'a précisé Maître Forbes », reprit le Juge sur un ton las, « si vous avez le bon de réception, c'est que vous avez eu l'intégralité du dossier d'instruction. Ce que vous faites de vos documents une fois qu'ils sont dans votre bureau ne nous regarde plus. Avançons, si vous le voulez bien. »

Brianna n'en croyait pas ses oreilles. Ils ne pouvaient décemment pas ouvrir le procès avec un tel vice de forme dès le départ ? Et à en juger par les sourires narquois de Bonnet et de son avocat, il était fort probable que le dossier n'ait jamais été complet pour commencer. Bellingham était certes jeune, mais il cherchait à faire ses preuves par tous les moyens, et il n'aurait jamais risqué ses chances de gagner une affaire comme celle-ci à cause d'une erreur aussi grossière. Une main se posa sur son épaule et Brianna se retourna, anxieuse, vers sa mère.

« Inutile de faire un scandale, Bree… C'est ainsi que ça se passe, ici. Estime-toi déjà heureuse d'avoir un avocat car ce n'est même pas systématique… »

Brianna hocha la tête et reporta son attention sur le Juge. A ses côtés, Bellingham avait légèrement perdu le sourire et ses narines dilatées s'agitaient doucement au rythme de sa respiration. Lui aussi avait dû comprendre qu'il s'était fait rouler dans la farine.

« Notre affaire oppose donc Monsieur Stephen Bonnet à Madame Brianna MacKenzie qui lui refuse ses droits parentaux sur leur enfant, Jeremiah. D'ordinaire, ce genre d'affaire se règle à l'amiable mais l'accusée a fait savoir qu'elle souhaitait se défendre et justifier la soustraction d'enfant auprès de la Cour. Nous allons commencer par les témoignages des deux parties. Monsieur Bonnet, si vous voulez bien vous présenter à la barre… », fit le Juge en tendant une main dans le box situé à côté de lui.

« Pourquoi est-ce qu'ils commencent par lui ? Il n'y a pas une règle du style 'les dames d'abord', pour une fois ? », maugréa Brianna tandis que son avocat se penchait vers elle.

« L'accusé passe toujours en second, Madame MacKenzie. C'est pour ça qu'il vous faut être convaincante dès les premières secondes, car le Juge n'a souvent plus la patience d'écouter le témoignage de l'accusé après celui du plaignant et vous pouvez être interrompue avant d'avoir terminé… »

« Vous plaisantez ? », siffla-t-elle, mais il secoua la tête.

« C'est courant. Ils partent du principe que si l'accusé n'est pas capable de prouver son innocence en un seul argument valable, c'est qu'il est coupable… »

« Vous auriez pu me prévenir ?! »

« Je ne voulais pas vous angoisser… », s'excusa Bellingham avec une moue contrite.

« Bravo, c'est réussi ! »

Brianna reporta son regard droit devant elle, réalisant à cet instant qu'elle ne pouvait plus éviter Bonnet maintenant qu'il se trouvait presque en face. Un frisson la parcourut mais elle parvint malgré tout à ne rien laisser paraître de son trouble. Forbes s'était levé lui aussi, afin d'orienter le discours de son client par quelques questions savamment préparées.

« Monsieur Bonnet, pouvez-vous nous raconter précisément comment vous avez rencontré l'accusée ? »

Bonnet se mordit la lèvre, fronça les sourcils et, d'une manière parfaitement étudiée, esquissa le plus doux des sourires, ce qui était presque ridicule quand on connaissait le véritable personnage. « C'était à Wilmington, à la Willow Tree Tavern, près du port. Je disputais une partie de cartes quand Bri- Madame MacKenzie est entrée dans la salle. »

« Comment était-elle ? », demanda Forbes.

« Telle que vous pouvez la voir aujourd'hui… Magnifique… » Il passa son index en travers de ses lèvres et haussa les épaules. « Mais triste. Elle avait l'air d'avoir beaucoup pleuré, elle avait le nez gonflé et elle était décoiffée. Elle est passée près de moi et je lui ai proposé de souffler sur une bague que je misais pour me porter chance. J'espérais ainsi faire apparaître un sourire sur ce visage abattu… »

Brianna nageait en plein cauchemar. Bonnet offrait à la Cour un numéro du parfait gentleman, jouant même la carte du coup de foudre. Elle sentit Bellingham tourner la tête vers elle et lui faire signe sous la table de rester calme.

« Qu'a fait l'accusée à ce moment-là ? »

« Elle a regardé la bague et a prétendu qu'il s'agissait de celle de sa mère, mais j'avais gagné cette bague au jeu quelques semaines plus tôt. Je n'avais pas vraiment d'idée de sa provenance. »

Ce fut au tour de Jamie de se tendre derrière le banc des accusés. Sa chaise craqua bruyamment et l'avocat de Brianna se retourna vivement, secouant la tête.

« Toutefois, elle semblait vraiment désireuse d'obtenir le bijou. 'Combien en voulez-vous ?', a-t-elle dit. J'ai alors fait une plaisanterie un peu douteuse, je l'avoue, sur le fait que j'espérais une autre sorte de paiement de sa part. Comme elle ne semblait pas s'en offusquer, je lui ai proposé de me suivre dans une autre pièce pour négocier les termes de notre… accord… et c'est ce qu'elle a fait. »

« Et ensuite ? »

« J'ai réitéré ma demande, d'une manière moins détournée cette fois, et je suis allé fermer la porte avant de retourner auprès d'elle… »

Brianna secoua la tête, dégoûtée par la façon dont il déformait la vérité. Ses propos n'étaient pas mensongers dans l'absolu, c'était effectivement ainsi que cela s'était passé, cependant il omettait consciemment tous les détails sordides de ses actions. Mais elle ne manquerait pas de les ajouter lorsque la parole lui serait donnée, elle s'en faisait la promesse…

« Et… ensuite ? », le pressa Forbes.

Bonnet laissa échapper un petit rire et tourna la tête vers le juge. « Suis-je vraiment obligé de vous expliquer ce que nous avons fait après ça ? »

« Vous l'êtes, Monsieur Bonnet », rétorqua le Juge sur le même ton las qu'il avait adopté depuis le début de l'audience.

« Eh bien… Nous avons… » Il dirigea son regard droit sur Brianna et la jeune femme se sentit obligée de baisser le nez, tant elle se sentait nue et vulnérable. « Nous avons eu une relation charnelle. »

« Cette relation était-elle consentie par l'accusée ? »

« Eh bien, elle m'a suivie dans une pièce isolée après quelques allusions indécentes, elle m'a laissé fermer la porte derrière nous… Elle avait vraiment très envie de cette bague… et il me semble qu'elle venait de se disputer avec son mari, enfin futur mari à l'époque… »

« Vous pensez qu'elle aurait eu une relation charnelle avec vous par vengeance à la suite de cette dispute ? »

Un bruit sourd s'éleva du côté du banc des accusés et quelques têtes, y compris celle de Bonnet, se tournèrent dans sa direction. Brianna s'était déportée sur le côté pour se pencher vers le sol, le cœur au bord des lèvres. L'aisance avec laquelle Bonnet racontait ses boniments lui donnait réellement envie de vomir. Et ce n'était pas une figure de style.

« Objection ! », aboya Bellingham en se levant d'un bond. « Ceci ne sont que des suppositions, pas des faits ! »

Le Juge hocha la tête. « Objection retenue. Il ne sera pas tenu compte de cette dernière remarque. Continuez, Maître Forbes. »

« J'ai terminé pour le moment, votre Honneur. »

« Maître Bellingham, avez-vous des questions à poser à Monsieur Bonnet ? », demanda le Juge en se tournant vers son confrère.

« Je préfèrerais interroger ma cliente », déclara l'avocat en posant une main sur l'épaule de Brianna. « Il est temps que la Cour entende sa version des faits. » En effet, il était temps : la durée moyenne d'un procès au dix-huitième siècle était de dix minutes, rares étaient donc les accusés qui bénéficiaient du privilège d'être entendus jusqu'au bout. Il était déjà encourageant que le Juge n'ait pas expédié l'affaire en accordant la garde exclusive de l'enfant à son père en moins de cinq minutes, comme c'était souvent le cas. Il fallait donc profiter de cette chance jusqu'au bout.

Docilement, Bonnet se leva du box et regagna sa place à côté de Forbes, tandis que Brianna se levait péniblement et venait s'asseoir sur le siège qu'il venait tout juste de quitter. L'assise était encore tiède et il flottait dans l'air un remugle de foin brûlé – ses foutus cigares – et de whisky. Aussitôt, son esprit se remémora son haleine chargée lorsqu'il l'avait prise sur la table, la mèche de cheveux blonds qui avait chatouillé son cou tandis qu'il s'agitait au-dessus d'elle. Son cœur se mit à battre la chamade et elle sentit la nausée la reprendre. Elle devait se calmer coûte que coûte, ne pas se laisser submerger par la peur et délivrer son témoignage. Elle l'avait répété trente fois au cours des derniers jours, elle le connaissait par cœur. Ça ne pouvait pas mal se passer.

« Madame MacKenzie… », commença Bellingham avec un sourire bienveillant. « Au regard du témoignage de Monsieur Bonnet, pouvez-vous confirmer que c'est bien ainsi que les choses se sont passées entre vous ? »

Brianna prit une grande inspiration et se lança. « Non, ce n'est pas ainsi que les choses se sont déroulées. »

« A partir de quel moment votre témoignage diffère-t-il de celui de Monsieur Bonnet ? »

« Il n'a pas gagné cette bague au jeu… Il l'a arrachée de la bouche de ma mère lorsque lui et ses hommes ont attaqué leur bateau… »

« Objection ! », interrompit Forbes. « Il n'y a aucune preuve que mon client a attaqué un bateau appartenant aux parents de l'accusée. De plus, nous sommes ici pour juger une affaire de soustraction d'enfant, pas de vol ou de recel de bijoux. »

« Objection retenue. Veuillez vous concentrer sur le soir où vous avez rencontré Monsieur Bonnet à la taverne, Madame MacKenzie. »

Brianna vit Bellingham lui faire discrètement signe d'enchaîner et elle cligna des yeux en signe d'approbation. « Je ne pensais pas que Monsieur Bonnet était sérieux lorsqu'il a fait sa plaisanterie, je croyais qu'il voulait faire son intéressant en présence des autres hommes. Je l'ai donc suivi dans la pièce voisine en pensant réellement qu'il me vendrait la bague pour quinze livres. C'était le prix que j'avais proposé et tout ce que j'avais sur moi ce jour-là. »

« Une fois que vous vous êtes retrouvée seule avec lui, comment s'est comporté Monsieur Bonnet ? »

« Il est devenu plus insistant. Il s'est approché de moi et a commencé à… me toucher. Je lui ai dit qu'il se méprenait sur mes intentions et j'ai tenté de partir, mais il m'a retenue… et frappée au visage. »

« Où exactement ? »

« Au nez. J'ai senti le sang couler sur mes lèvres et son goût sur ma langue. Je suis tombée à terre, et il s'est agenouillé pour retirer mes bottes. J'ai tenté de ramper hors de sa portée, mais il m'a frappée de nouveau et a profité que je sois sonnée pour aller verrouiller la porte. »

En face d'elle, assis bien droit sur sa chaise, Bonnet la dévisageait avec une expression indéfinissable. Incrédule, de constater qu'elle avait le cran de raconter une histoire aussi sordide devant un public, ce que les femmes de son temps avaient plutôt tendance à nier pour s'éviter toute humiliation. Mais aussi admirative. Et peut-être un peu excitée… Elle ne devait pas être la seule à revivre les souvenirs de cette nuit, mais certainement pas de la même façon.

« Et ensuite ? Après avoir fermé la porte, vous emprisonnant seule avec lui, qu'a-t-il fait ? »

La lèvre inférieure de Brianna trembla et elle déglutit bruyamment. « Il m'a soulevée et allongée sur une table. Puis il a retroussé mes jupes… »

« Je crois que nous avons tous une idée précise de ce qu'il se passe ensuite, merci Madame MacKenzie », l'interrompit le Juge, visiblement mal à l'aise. Les magistrats étaient également nerveux, ne sachant plus qui croire entre l'homme séduit au premier regard et la femme abusée.

« Je n'ai plus de question, votre Honneur », acheva Bellingham avec un sourire satisfait. Il se tourna vers Brianna et lui adressa un discret clin d'œil avant d'aller se rasseoir à leur table.

« Maître Forbes, avez-vous des questions à poser à l'accusée ? », demanda le Juge en s'adressant à l'avocat de la partie adverse.

« Oui, votre Honneur. » Forbes se leva et Brianna tenta de rester calme. Bellingham lui avait simulé des dizaines de questions au cours des derniers jours, toutes plus embarrassantes les unes que les autres, et elle se sentait prête à affronter tout ce que cette sale fouine oserait lui demander.

« Madame MacKenzie, confirmez-vous les dires de mon client selon lesquels vous auriez eu une violente dispute avec votre actuel mari, Monsieur Roger Wakefield MacKenzie, juste avant de le rencontrer ? »

« C'est exact. »

« Cette dispute… aurait-elle pu laisser de quelconques marques sur votre corps ? Des marques que vous auriez ensuite attribuées à tort à l'acte de nature charnelle perpétré par mon client ? Comme votre 'nez rougi', pour reprendre les mots qu'il a utilisés. »

« Non. Roger n'a jamais levé la main sur moi. Nous avons haussé le ton, mais ça n'est pas allé plus loin. »

« Dans ce cas, pourquoi étiez-vous échevelée, comme vous venez de le confirmer ? »

Brianna eut un temps d'arrêt, voyant pertinemment où Forbes voulait en venir. Il voulait qu'on la prenne pour une traînée, une fille qui passait d'un homme à l'autre en moins d'une heure. Mais elle ne le laisserait pas faire. « J'avais détaché mes cheveux et dans la colère, je les ai sommairement rattachés avant de partir en claquant la porte. »

Forbes esquissa un sourire. Il s'avouait vaincu sur ce coup-là, mais s'il avait perdu une bataille, il était loin de perdre la guerre. « J'aimerais revenir sur les accusations de coups et blessures que vous portez à l'encontre de mon client. Quelqu'un vous a-t-il vue porter les soi-disant stigmates de votre rencontre ? »

« Ma servante Lizzie. »

« Cette… Lizzie a-t-elle vu Monsieur Bonnet vous frapper ? »

« Non, elle se trouvait dans notre chambre… Elle ne m'a vue qu'après, quand je suis montée la rejoindre. »

« Donc personne ne peut affirmer, à part vous, que Monsieur Bonnet est bien l'auteur de ces coups ? »

Brianna pinça les lèvres. Non… Lorsqu'elle était enfin ressortie de cette maudite pièce, la taverne s'était vidée, avec l'heure tardive, et personne ne l'avait vue de face regagner sa chambre après avoir ramassé ses bottes. « Non… », murmura-t-elle tout bas.

« Veuillez parler plus fort, Madame MacKenzie, la Cour n'a pas entendu votre réponse. »

« Non ! », répéta-t-elle.

« Vous savez ce que je pense, Madame MacKenzie ? Je pense que votre mari a eu la main lourde, ce soir-là et que lorsque vous avez croisé le regard de mon client, qui était manifestement subjugué par votre beauté, vous avez vu en lui un réconfort tout trouvé. Et vous avez ensuite inventé cette histoire de viol pour sauver les apparences face à votre époux… »

« Objection ! », s'égosilla Bellingham depuis sa table. « Maître Forbes fait des spéculations, insultantes à l'égard du traumatisme subi par ma cliente ! »

« Objection retenue… », soupira le Juge. « Maître Forbes, veuillez vous en tenir aux faits. »

Forbes se gratta un sourcil, fit quelques pas le temps de réfléchir à sa prochaine question, puis se tourna de nouveau vers Brianna. « J'aimerais parler à présent du jour où vous avez rendu visite à mon client, quelques mois plus tard… »

Un murmure parcourut l'assemblée et les magistrats échangèrent des regards interloqués. Là encore, l'effet d'annonce était parfaitement calculé et Brianna étouffa un juron.

« Vous voulez dire, quand il était incarcéré à la prison de Wilmington dans l'attente de sa condamnation à mort pour piraterie et meurtre ? C'est bien ce jour-là ? », demanda-t-elle, perdant légèrement patience. Du coin de l'œil, elle crut voir Bonnet s'esclaffer et la dévisager avec un sourire véritablement… conquis ? Il est complètement tordu…

« C'est bien cela. Mais il s'agit là d'une autre affaire, qui ne saurait être prise en compte aujourd'hui. De plus, mon client a été gracié par le gouverneur Tryon il y a maintenant plus de trois ans. »

Brianna ricana. « Gracié ? Etrange, je pensais qu'il s'était échappé ? »

« Un groupe de rebelles ayant fait exploser la prison dans laquelle il se trouvait, il a effectivement pu s'enfuir avant d'être réduit en poussière. C'est pourquoi le gouverneur a décidé de le gracier, puisque la Mort elle-même ne semblait pas considérer que son heure était venue. »

« Oh, je vois la nuance… Pardonnez-moi de ne pas connaître tous les rouages de votre métier, Maître Forbes, après tout, je ne suis qu'une femme… », grinça-t-elle en faisant directement référence à la remarque méprisante qu'il lui avait faite dans son cabinet, quelques semaines plus tôt. « Mais merci d'avoir éclairé ma lanterne quant à la raison pour laquelle un meurtrier et contrebandier notoire a pu retrouver la liberté sans avoir purgé sa peine… »

Il y eut quelques rires dans la salle et certains hommes adressèrent des regards moqueurs à Bonnet. Mais celui-ci ne se laissa pas démonter. « Je sais, elle a du caractère… C'est ce que j'aime chez elle… », ironisa-t-il, déclenchant une vague d'hilarité parmi le public, ainsi que les magistrats.

« Silence dans la salle ! Madame MacKenzie, si vous persistez à parler d'autres affaires déjà jugées, je me verrai contraint d'écourter votre intervention… », la menaça le Juge, tandis que Brianna reprenait aussitôt son sérieux.

« Pouvez-vous me dire, Madame MacKenzie, pourquoi après avoir été supposément violée par mon client… Pourquoi auriez-vous ressenti le besoin d'aller lui rendre une dernière visite en prison ? »

« J'avais besoin… de lui dire que je n'étais plus en colère et que je lui accordais mon pardon avant de mourir. »

« C'est tout à votre honneur… », railla Forbes avec un hochement de tête approbateur. « Rien d'autre ? Après ça, c'est promis, je cesse de vous torturer… »

Brianna déglutit et jeta un bref regard en direction de son avocat, qui secoua la tête en signe de dénégation.

« Rien d'autre. »

« Bien. Je n'ai pas d'autre question. »

Brianna regagna sa place au pas de course, essayant d'ignorer le regard lubrique de Bonnet qui ne la quittait plus depuis qu'elle avait fait l'usage du sarcasme face aux questions de Forbes.

« Vous vous êtes bien débrouillée… », chuchota Bellingham lorsqu'elle s'assit de nouveau près de lui et elle le remercia d'un sourire. Derrière elle, Jamie avait également esquissé un rictus, hochant fièrement la tête, et la jeune femme se sentit un peu plus confiante en l'avenir. Malheureusement pour elle, son soulagement fut de courte durée. L'heure était venue d'appeler les témoins, et en raison de la disparition mystérieuse d'une partie du dossier d'instruction, mis à part le type louche avec lequel Bonnet jouait aux cartes, ils n'avaient aucune idée de l'identité de l'autre témoin et du soi-disant expert. L'ivrogne ne fit pas grande impression et les questions de Forbes portèrent toutes sur l'attitude de Brianna vis-à-vis de Bonnet, son insistance à récupérer la bague à tout prix, et si quelqu'un avait entendu un quelconque cri de détresse en provenance de la fameuse pièce.

« Ça, on l'a entendue crier, pour sûr… Mais pas d'une manière qui laisse entendre qu'elle n'était pas ravie d'être là… », avait conclu l'ivrogne avec un rire gras. Son rire avait été imité par quelques autres hommes dans la salle, mais pas une majorité, au grand soulagement de Brianna. Les choses se compliquèrent en revanche lorsque le second témoin fut appelé à la barre, lequel se présenta comme le gardien de la prison qui avait accompagné l'accusée jusqu'à la cellule de Bonnet.

« Où était cet homme lors de votre conversation privée avec Monsieur Bonnet ? », chuchota Bellingham en se penchant vers elle.

« Pas avec nous, c'est sûr… Il m'a ouvert et il est reparti… »

« Suffisamment loin ? »

Le regard incertain que Brianna lui lança en guise de réponse lui dit tout ce qu'il avait besoin de savoir. Si jamais ce gardien avait entendu quoi que ce soit d'embarrassant, cela pouvait tout faire basculer. Ils pouvaient arriver à contrer les arguments de Bonnet lui-même, après tout c'était sa parole contre la sienne, mais si quelqu'un d'extérieur l'avait entendue parler du bébé à Bonnet, le verdict serait expéditif. La panique saisissait doucement Brianna et elle se retourna vers sa seule échappatoire à ce cauchemar. Jemmy. Celui-ci sembla ravi de voir le visage de sa mère et babilla un joyeux « Maman ! », qui fit s'élever quelques murmures attendris dans la salle.

« Monsieur Johnson… Malgré le traumatisme de l'attaque des Régulateurs, survenue seulement quelques minutes après les faits que nous vous demandons de relater ici et au cours de laquelle vous avez failli perdre la vie… êtes-vous en mesure de me montrer dans cette salle la personne que vous avez accompagnée seule jusqu'à la cellule de mon client ? », demanda Forbes, ses mains osseuses croisées dans le bas de son dos. Le gardien n'hésita pas une seule seconde et pointa Brianna du doigt. « Lorsque Madame MacKenzie est arrivée à la porte de la cellule, qu'a-t-elle fait ? »

« Elle m'a demandé d'ouvrir et de la laisser seule avec Monsieur Bonnet. »

« Avez-vous obéi ? »

« J'ai ouvert, oui, mais je ne me suis pas trop éloigné au cas où il tenterait de lui faire du mal. »

« Cela a-t-il été le cas ? »

Le gardien secoua la tête. « Il a tenté de la toucher une seule fois. Quand elle a ouvert les pans de sa cape pour dévoiler son ventre rond. Mais les chaînes que portait Monsieur Bonnet l'en ont empêché. »

Des murmures et des exclamations de surprise parcoururent la salle et Brianna laissa tomber son front dans ses paumes.

« Vous voulez dire… que Madame MacKenzie était venue spécifiquement pour faire part de sa grossesse à mon client ? Pour quelle raison ? »

Le gardien haussa les épaules. « Comme elle l'a dit, elle voulait qu'il sache qu'elle le pardonnait. Mais elle voulait aussi qu'il sache, 'si cela pouvait le réconforter', qu'elle attendait son enfant et qu'il ne quitterait pas ce monde sans rien laisser derrière lui. »

Nouveaux murmures dans la salle. Brianna n'osait même plus lever les yeux pour analyser les expressions des magistrats. Elle préférait ne rien savoir, rester dans le noir et prier pour que le tribunal – et tous les gens qu'il contenait – disparaissent dans le néant. Forbes hocha la tête lentement, avec une expression peinée.

« Quelle a été la réaction de mon client à cette annonce ? »

Le gardien fronça un instant les sourcils, réfléchissant aux mots qu'il mettrait sur son ressenti. « Il m'a soudain semblé empreint d'une tristesse… le genre de tristesse que je vois souvent dans les yeux des condamnés qui laissent des femmes et des enfants derrière eux. Je ne pense pas, contrairement à ce que Madame MacKenzie imaginait, que cette nouvelle était d'un quelconque réconfort pour lui. »

« Avez-vous trouvé cela cruel de la part de Madame MacKenzie ? »

« Objection ! C'est un avis subjectif. »

Forbes jeta un bref regard agacé en direction de Bellingham. « Je reformule. Mon client a-t-il exprimé une quelconque souffrance à la suite de cette annonce ? »

« Dans son regard, oui… En particulier quand l'accusée a hurlé qu'elle ne parlerait jamais de lui à son enfant et que son existence serait oubliée de tous… » Il y eut des 'ooh' méprisants dans la salle et Brianna sortit enfin son visage de ses paumes. Le Juge la dévisageait avec sévérité et en se penchant légèrement en avant, elle vit que Bonnet arborait une mine triste, comme si le seul souvenir de leur échange dans sa cellule lui était douloureux.

« C'est une putain de blague… », gronda Brianna, tremblante de rage. Malheureusement pour elle, le brouhaha était retombé juste au moment où elle s'était exprimée et le Juge tourna un regard scandalisé dans sa direction.

« Vous vous oubliez, Madame MacKenzie. Dois-je vous rappeler que vous êtes ici dans un tribunal et non un marché aux poissons ? »

« Excusez-la, votre Honneur… », s'empressa de clamer Bellingham avant de lui chuchoter : « Par pitié, calmez-vous ! Vous n'arrangez pas votre cas ! »

Près du box où se trouvait le garde, Forbes reprenait déjà ses questions avec un sourire satisfait. « Est-ce tout ce que vous avez à dire sur cette entrevue ? »

« Non », reprit Johnson, et Brianna se demanda ce qu'il allait bien pouvoir trouver de pire à raconter. « Juste avant qu'elle ne reparte, Monsieur Bonnet a fouillé dans sa bouche pour récupérer une pierre précieuse qu'il avait cachée derrière une de ses dents. Il la lui a tendu en disant que c'était pour le bébé. »

« C'était un diamant rouge, pour être exact ! », interrompit Bonnet, comme si la valeur de son cadeau ferait pencher la balance en sa faveur.

Forbes pointa un index vers son client, comme pour appuyer sa précision. « Madame MacKenzie a-t-elle pris ce diamant ? »

Johnson dodelina de la tête. « Pour sûr, on ne peut pas dire qu'elle se soit fait prier. »

« Je n'ai plus d'autre question, votre Honneur », acheva Forbes en reprenant aussitôt sa place près de Bonnet. Celui-ci arborait toujours son masque d'amant au cœur brisé, et Brianna dut retenir un nouveau juron en voyant dans le public un petit groupe de femmes s'en émouvoir. Traîtresses

« J'aimerais poser quelques questions à Monsieur Johnson, votre Honneur », fit Bellingham en se levant, mais le Juge le fit rasseoir d'un geste de la main.

« Je crois que nous vous avons assez entendus, vous et votre cliente, pour le moment Maître Bellingham. J'aimerais entendre à présent l'expert que vous avez fait venir, Maître Forbes. Il s'agit d'un… médecin, le Dr. Barnett, de Wilmington ? »

« C'est exact, votre Honneur. »

Dans la salle, un homme d'une soixantaine d'années, au menton fuyant et à la perruque blanche plus haute que large, à l'ancienne, se fraya un chemin jusqu'au box et s'assit avec toute la raideur des vieux bourgeois hautains. « Présentez-vous, Docteur », intima le Juge avec un geste de la main.

« Je suis le Dr. Joshua Barnett, médecin spécialisé dans la santé des femmes et du nourrisson depuis plus de trente ans. »

Claire ne put empêcher un ricanement de s'échapper d'entre ses lèvres, à la seule idée qu'un vieux bonhomme comme lui connaisse quoi que ce soit à la santé des femmes, mais fort heureusement, personne à part Brianna, Jamie et leur avocat ne s'en aperçut.

« En trente ans de métier, vous avez certainement dû voir beaucoup d'enfants et de parents… », commença Forbes tandis que le médecin approuvait d'un signe de tête. « Dites-moi, d'après votre expérience, quelles sont les chances pour qu'un homme brun aux yeux marrons et une femme rousse aux yeux bleus donnent naissance à un enfant blond aux yeux bleus ? »

« Quasi-nulles. Certains enfants naissent blonds de deux parents bruns, mais généralement leurs cheveux foncent dès les premiers mois de leur vie. Pour les yeux en revanche, mes confrères et moi-même observons une large tendance du marron à s'imposer sur toutes les autres couleurs… »

« Je réitère ma question avec un homme blond aux yeux verts et une femme rousse aux yeux bleus… », reprit Forbes.

« Dans ce cas, les chances seraient bien plus élevées. »

« Où voulez-vous en venir, Maître Forbes ? », demanda le Juge, qui commençait manifestement à s'ennuyer.

« Une démonstration par l'image… Ni plus ni moins. » Il se tourna vers Bonnet avec un sourire confiant. « Si mon client veut bien se lever… et montrer à la Cour ses cheveux blonds et son regard vert… »

L'Irlandais s'exécuta, esquissant un sourire charmeur lorsque quelques-unes des femmes du public gloussèrent.

« Maintenant, si Monsieur MacKenzie voulait bien faire de même… », reprit Forbes d'une voix atrocement mielleuse, mais ratatiné sur son siège, Roger semblait vouloir disparaître dans un trou de souris.

« Objection, votre Honneur ! », aboya Bellingham. « C'est proprement humiliant pour ma cliente et son époux. »

« Rejetée. La théorie scientifique avancée par l'expert doit être vérifiée. Levez-vous, Monsieur MacKenzie. »

Les mâchoires serrées, Roger obéit et présenta son crâne brun et ses yeux sombres aux regards de l'assistance.

« Si quelqu'un avait la gentillesse de présenter Jeremiah à la Cour… Peut-être vous Madame MacKenzie ? Ne soyez pas timide… », plaisanta Forbes, tandis que tous les visages se tournaient vers le banc des accusés, dans l'expectative. La jeune femme interrogea son avocat du regard et celui-ci hocha la tête d'un air las. Mieux valait obéir, si elle ne voulait pas que le Juge prenne la mouche. Se levant de sa chaise, elle prit Jemmy des bras de Claire et le souleva suffisamment haut pour que le visage de l'enfant soit au niveau du sien. Plusieurs têtes firent des allers-retours éloquents entre Jemmy et Bonnet, et pour la première fois depuis le début du procès, Brianna abandonna tout espoir. Elle allait perdre. Jemmy allait lui être arraché et confié à son violeur. Les larmes montèrent à ses yeux et elle ne put s'empêcher de les tourner vers le responsable de tout ce chaos. Debout devant sa propre table, Bonnet la fixait avec insistance. Ils devaient donner un beau tableau, debout tous les quatre, avec leurs caractéristiques physiques trop différentes pour laisser place au doute. Seul Jemmy semblait bien vivre la situation et jouait avec quelques boucles rousses de sa mère en gazouillant.

« Vous pouvez vous rasseoir… », fit le Juge en se tournant vers Forbes. « D'autres questions, Maître ? »

« Une dernière. Et je pense que celle-ci marquera un point décisif dans la bataille juridique entre mon client et l'accusée… » S'éclaircissant la gorge, il reprit : « Pouvez-vous expliquer à la Cour, docteur, les récentes découvertes qui ont été faites dans le domaine de la procréation ? Notamment sur les conséquences de l'absence de consentement sur celle-ci… »

Barnett se redressa sur son siège. « Avec plaisir. Il a été prouvé lors d'une étude menée par des confrères que le viol ne pouvait entraîner de procréation, car le corps de la femme se protège et repousse la semence de son agresseur. Pour qu'un enfant soit créé, il faut que la femme soit non seulement consentante, mais qu'elle éprouve aussi du plaisir afin que la semence de l'homme atteigne plus rapidement son but. »

« Vous dites donc qu'il est impossible que mon client ait réellement violé Madame MacKenzie, si celle-ci a pu accoucher neuf mois plus tard d'un enfant lui ressemblant étrangement et dont elle lui a elle-même avoué la paternité alors qu'il était promis à l'échafaud ? »

« Je le dis et je l'affirme. Non seulement Madame MacKenzie n'a pas été violée par votre client, mais elle a consenti à cette relation charnelle et y a pris du plaisir… »

C'en était trop pour Brianna. Cette ultime injure à son traumatisme venait de faire griller les derniers fusibles fonctionnels de son cerveau. Fourrant Jemmy dans les bras de Bellingham, elle se releva d'un bond et tendit un doigt accusateur en direction du médecin.

« Espèce d'enfoiré de merde ! Vous osez vous prétendre médecin ? Vous n'êtes rien d'autre qu'un charlatan à la solde de ces deux fils de pu- »

Le martèlement du maillet sur le pupitre ainsi que les exclamations outrées des magistrats et des spectateurs couvrirent la fin de sa phrase, et l'avocat de Brianna repassa en catastrophe Jeremiah à sa grand-mère avant de saisir sa cliente pour la forcer à se rasseoir. Mais celle-ci se débattait comme un beau diable, tout en continuant d'invectiver Bonnet et Forbes à grand renforts d'« immondes bâtards » et de « sales résidus de fausse couche ». Pour ne rien arranger à la colère de Bree, le pirate riait sous cape, couvrant le bas de son visage avec sa main, mais elle voyait à ses yeux rieurs qu'il se délectait de la voir sombrer dans la folie. Comme un fruit que l'on regarde grossir en pensant avec délice au jour où il sera assez mûr pour être cueilli et dévoré.

« Ça suffit ! Madame MacKenzie, je vous ordonne de vous taire. Non, je vais même faire mieux que ça… » Le Juge se tourna vers ses collègues et reprit : « Nous allons nous retirer pour délibérer. Nous reprendrons demain matin à la première heure, et je l'espère avec un verdict. La séance est levée. »

Et avec un dernier coup de marteau sur son pupitre, Brianna comprit que son destin reposait maintenant entre les mains de six vieux hommes blancs pour lesquels elle n'était ni plus ni moins qu'une traînée hystérique, prenant un malin plaisir à aller torturer psychologiquement les condamnés à mort dans leurs cellules. En d'autres termes : elle était foutue.

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Pauvre Brianna… Si vous pensez qu'elle en a bavé dans ce chapitre, sachez que Bonnet est loin d'avoir joué toutes ses cartes. J'espère que vous avez apprécié son petit numéro (moi oui, ahahahah) et n'hésitez pas à partager vos théories et votre avis sur ce qu'il va se passer !

Le chapitre 3 est quasi prêt et sera publié d'ici 3 semaines, je pense. D'ici là, j'ai hâte de lire vos commentaires et je vous souhaite un joyeux Halloween !

Xérès